Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
À Ascoli Piceno, un jeune homme réservé nommé Alfredo
fait la cour à la jolie Maria Rosa. Son rêve s'accomplit lorsqu'elle accepte de
l'épouser, mais la situation n'est pas celle qu'Alfredo avait imaginé…
Alfredo, Alfredo est l’ultime film réalisé par Pietro
Germi qui mourra prématurément en 1974, même si son œuvre connaîtra un
prolongement posthume avec le génial Mes chers amis (1975) dont il
confiera la réalisation à son ami Mario Monicelli après en avoir écrit le
scénario. Dans ses comédies les plus brillantes, la critique d’un contexte
social découlait d’un environnement géographique, reflétant ainsi l’importance
des codes et de la culture régionale au sein de la société italienne. Ainsi des
mœurs archaïques du sud pauvre de l’Italie découlaient les situations absurdes
et tragiques de Divorce à l’italienne (1961) et Séduite et abandonnée
(1964), alors que l’hypocrisie et la façade bourgeoise du nord riche
dissimulaient les scandales et attitudes les plus révoltants - le Trévise de Ces messieurs dames (1966).
L’intrigue d’Alfredo, Alfredo se situe dans la ville
d’Ascoli Piceno, dans la région centrale des Marches. Cette aspect topographique
central offre donc au réalisateur une forme de synthèse thématique où les
personnages véhiculeront les particularismes régionaux observés dans les
précédents films, mais dans une sorte de variation évitant la redite complète. C’est
notamment le cas du héros, Alfredo (Dustin Hoffman), jeune homme rêveur et
romantique aux antipodes du Marcello Mastroianni de Divorce à l’italienne
mais dont il va pourtant partager certains déboires. Fou amoureux de la belle
Maria Rosa (Stefania Sandrelli), il va lui faire une cour maladroite qui à sa
grande surprise va susciter un intérêt réciproque chez la jeune femme.
Réciproque est d’ailleurs un terme faible tant la passion et la soif d’amour de
Maria Rosa va rapidement dépasser Alfredo. Appels intempestifs à toute heure et
réclamation éplorée de gages d’amour, manifestations de désir sauvages en tout
lieu, soudain réprimé par une pudeur imprévisible, Maria Rosa est un ouragan
dont les sentiments ardents réclament l’exclusivité. Dans un premier temps
cette fougue a son charme tel le jeu de piste que va créer Mario Rosa pour être
rejointe par Alfredo durant un week-end où elle est absente. Mais même cette
intention romantique relève de l’emprise qu’elle désire avoir sur son amoureux
qui même loin d’elle, n’aura pas d’autres préoccupations. Notre héros va
rapidement se trouver pris au piège du mariage.
La situation rappelle une nouvelle fois le Mastroianni de Divorce
à l’italienne, mais de nouveau le cadre géographique change tout. Alfredo,
Alfredo est un film moderne et urbain où le piège n’est plus
obligatoirement pour les femmes contraintes à un rôle domestique symbolisé par
le mariage, mais plutôt pour l’homme devenant une proie apte à sécuriser
socialement et matériellement une épouse potentielle. Les gags reposent ainsi
sur « l’hyper » épouse qu’incarne Stefania Sandrelli, excessive au
lit, tyrannique en maîtresse de maison, et pressante dans la conception de l’ultime
maillon du piège, un enfant.
La famille de Mario Rosa déploie aussi dans un
cadre plus moderne tous les particularismes envahissants « à l’italienne »
et associés à des mœurs et environnement plus arriérés. Pietro Germi effectue
là une rupture passionnante en associant à la vie urbaine, professionnelle
comme domestique, les maux les plus aliénant du quotidien tandis que les
respirations viendront des week-ends à la campagne que s’accorde (de moins en
moins) Alfredo. La femme est un être qui vous aliène de vous-même, de vos
aspirations et de votre entourage.
L’idée de génie est le casting de la belle Stefania
Sandrelli, n’ayant pas exactement les traits de l’affreuse mégère castratrice.
L’amour toxique prend des atours sensuels, innocents et angélique qui ramènent toujours
malgré lui Alfredo au bercail. Pietro Germi ne fustige pas les femmes ou l’institution
du mariage en particulier, mais semble observer et accepter une Italie où la relation
amoureuse peut exister dans la durée sans être « institutionnalisée ».
Le propos n’est pas si éloigné en définitive de Divorce à l’italienne (ou de pur mélodrame de Germi comme L'Homme de paille (1958)), le
vrai bonheur d’Alfredo se manifestant le temps d’une romance libre de toute
contrainte avec Carolina (Carla Gravina) jeune femme moderne dont Germi s’amuse
à faire l’inverse de Maria Rosa jusqu’à l’absurde – cette fois la famille
craint plutôt que force la perspective du mariage. La dernière partie est ainsi
une fausse redite des œuvres précédentes de Germi, avec son héros devenu
soudainement un militant de la légifération du divorce (effectif en Italie à
partir de 1970 et renforcé par un référendum en 1974) mais qui paradoxalement
retourne dans le rang par son action. La voix-off à la fois candide et ironique
valide cela et le « happy-end » est d’un réjouissant décalage. Pietro
Germi avait encore beaucoup à dire, comme le prouve ce dernier film entre
réinvention et variation.
Inédit en dvd français vu dans le cadre de la rétro consacré à Pietro Germi à la Cinémathèque française
Le 23 juillet 1802, la duchesse d'Albe, la
femme la plus riche et la plus libérée de son temps, offre un gala pour
inaugurer son nouveau palais. Tout le gotha de l'époque se presse pour y
participer : le Premier ministre Manuel Godoy, le peintre Goya et
Pepita Tudó, la maîtresse de Godoy et le modèle de Goya pour son tableau
le plus célèbre La Maja nue. Le lendemain matin, la duchesse d'Albe est
retrouvée morte dans son lit. Elle avait quarante ans.
Volavérunt voit Bigas Luna s'essayer à la
fresque historique prestigieuse avec cette adaptation du roman éponyme
de 'Antonio Larreta, publié en 1980. Le titre du roman et du film
reprend le nom d'une des gravures de Francisco Goya issue de sa série Los Caprichos
constituant une satire de la société espagnole du 18e siècle, notamment
la noblesse et le clergé. C'est justement sur ce registre satirique que
joue une bonne partie du film, jouant notamment sur le mystère
entourant l'identité du modèle féminin d'un des plus célèbres tableaux
de Goya, La Maja nue. Cette énigme de l'histoire de la peinture avait déjà inspiré un film hollywoodien, La Maja nue
de Henry Koster (1958) avec Ava Gardner dans le rôle de la duchesse
d'Albe qui selon l'interprétation du film s'avérait être la jeune femme à
la nudité offerte du tableau. Les spécialistes s'accordent cependant à
dire que la véritable Maja nue était en fait Pepita Tudó, maîtresse du
premier ministre Manuel Godoy. Bigas Luna s'amuse à broder entre les
zones d'ombres et la grande Histoire pour livrer sa vision.
La première partie est une pure comédie de mœurs dans la cour espagnole
où se jouent conjointement luttes de pouvoir et amoureuses. Chacun des
personnages se montrent envieux les uns des autres sur ces axes où
s'entremêlent les ambitions politiques, la possessions matérielles,
l'amour et en définitive la vanité. La Duchesse d'Albe (Aitana
Sánchez-Gijón) souffre ainsi de partager son amant Manuel Godoy (Jordi
Mollà) avec la reine Marie-Louise de Bourbon (Stefania Sandrelli), cette
dernière jalousant les biens et plus particulièrement les bijoux de la
duchesse, femme la plus riche d'Espagne. Deux êtres souffrent de ce
triangle, avec Francisco Goya (Jorge Perugorría) amoureux de la duchesse
d'Albe dont il observe à distance sa passion avec Godoy, tandis que
Pepita Tudó (Penelope Cruz), jeune maîtresse de ce dernier en fait de
même.
Certaines décisions politiques découlent de ces rivalités comme
lorsque la reine Marie Louise forcera Godoy à faire un mariage d'intérêt
afin de l'éloigner de ces maîtresses, et le contexte va aussi
influencer l'inspiration de Goya. Le peintre en se rapprochant de la
Duchesse va en faire une muse, mais de nouveau vampirisée par son rival
puisque Godoy va lui commander le diptyque de tableaux que formeront La
Maja vêtue et La Maja nue. La sournoiserie de la démarche consistera à
s'inspirer du corps de Pepita Tudó pour La Maja Nue et d'y greffer le
visage de la Duchesse. La révélation tardive de la démarche - qui est
une manière pour Bigas Luna de jouer sur les deux théories - fait des
deux jeunes femmes des objets sacrificiels et le jouet des hommes. La
Duchesse toujours belle mais prenant de l'âge s'y voit substituer un
corps plus voluptueux et juvénile, et Pepita Tudó, même dans un tableau
lui semblant consacré est condamnée à être l'éternel substitut, la
constante femme de l'ombre.
Bigas Luna jongle habilement entre ce registre de la satire et du drame.
Certaines manœuvres s'avèrent d'une brillante cruauté comme lorsque la
duchesse fera concevoir la tenue de ses suivantes sur le même tissu que
la robe portée par la reine lors d'une réception, provocant la rage
contenue de celle-ci. Le film en costume n'a pas assagi le réalisateur
qui s'offre quelques moments érotiques certes moins outranciers et
provocants que ses faits de gloires (Jambon Jambon (1992),Macho (1993), La lune et le téton
(1994)) mais toujours aussi sensuel, inventifs et faisant sens au sein
du récit - la "petite mort" de la duchesse lors de ses orgasmes, qui
anticipe sa vraie disparition tragique.
C'est formellement somptueux
avec une reconstitution splendide, et une photo magnifique de Paco
Femenia où l'on ressent toute l'inspiration picturale de Bigas Luna.
L'esthétique purement chatoyante prend un tour plus oppressant lorsque
la dernière partie du film vire au whodunit historique assez captivant.
Les fameuses origines de la peinture La Maja nue se fondent dans un
mystère plus grand, des enjeux plus vastes où toutes les possibilités
sont ouvertes dans une narration à la Rashomon. Ces ruptures de ton forment un ensemble captivant pour une des belles réussites de Bigas Luna.
Le jambon est
l'emblème de l'Espagne et lorsqu'une femme est sensuelle et appétissante on dit
d'elle, qu'elle est "jamona". Silvia, fille "jamona",
attend un enfant de Jose Luis. La mère de Jose Luis, Conchita, déteste la mere
de Sylvia, Carmen. Elle paie Raul, magasinier dans une usine de jambons, pour
qu'il séduise Silvia.
Jambon, jambon
inaugure au sein de l’œuvre de Bigas Luna la « trilogie ibérique »,
soit une série de films (Macho (1993) et La Lune et le téton (1994) viendront compléter le cycle) où il se livre par l’allégorie à une recension et
déformation des emblèmes de la culture espagnole. Dans Jambon, jambon, cela relèvera d’une association entre le sexe et la
nourriture, la faim et le désir, et par extension les extrémités où cela pousse
les individus. Le scénario pose initialement des clivages sociaux ou encore des
repères moraux qui sont amenés à imploser sous la fièvre des sens. Le cadre
même du film (tourné dans la région de Saragosse), ce no man’s land désertique
où le seul contact avec la civilisation est cette autoroute où défilent les
camions, impose déjà une sorte de bulle sauvage hors du temps et des
conventions.
Au départ c’est donc la seule différence de classe qui
semble freiner les amours de Jose Luis (Jordi Mollà), fils de bonne famille et
Silvia (Penelope Cruz), jeune femme de modeste condition et désormais enceinte.
C’est la raison apparente de l’opposition à leur union pour Conchita (Stefania
Sandrelli) mère de Jose Luis, mais tout cela prend rapidement un tour plus
confus. Les notions de rassasiement et de sexe se confondent dès le départ avec
cette scène où Jose Luis dévore goulûment les seins de Silvia qui lui en
demande le goût, ce à quoi il ne sait que répondre – ce qu’un rival saura faire
en y voyant la saveur d'une omelette pour l'un et de jambon pour l'autre. Conchita va engager
Raoul (Javier Bardem) pour séduire Silvia et l’éloigner ainsi de son fils,
grâce au souvenir de ses attributs masculins imposants lors d’une séance photo
pour des slips.
Sans en dire trop sur la suite de l’intrigue, toutes les
résolutions et choix des personnages vont constamment être balayés à l’aune de
ce faim insatiable de l’autre. Les archétypes que représentent chacun ne
dérangent pas tant l’instinct et le désir primitif domine chacun de leurs agissements.
Raoul est un cliché machiste ne vivant
que pour entretenir et mettre à l’épreuve sa virilité si fièrement exhibée (on
ne compte plus les gros plans sur la protubérance constante de son pantalon au
niveau de l’entrejambe), que ce soit en défiant nu un taureau ou en séduisant de
façon pressante Silvia. Cette dernière pourtant amoureuse transie de son José
Luis commence à vaciller lorsqu’elle se trouvera par incident face à un Raoul nu,
l’instinct primaire guidant les sentiments, et la virilité de Raoul surpassant l’irrésolu
et fragile José Luis.
Cette inconstance va s’étendre à tous les protagonistes, Bigas
Luna travaillant cela de manière onirique (la scène de rêve de Silvia qui
révèle des désirs non exprimés), frontale dans ses scènes de sexe ou encore
trouble par une fièvre qui concerne autant les parents (Stefania sandrelli bien sûr
mais aussi la mère de Silvia jouée par Anna Galiena au passé sulfureux, le père
taiseux (Juan Diego) mais tout aussi esclave de ses sens) que les enfants, les
garants de l’autorité/sagesse que les immatures. Malgré quelques effets (ralentis ou fondus
enchaînés très marqués début 90’s), Bigas Luna pose une atmosphère moite hors
de toute notion morale ou même logique. Les personnages sont sincères dans
chacune des interactions, des regards de braise et des étreintes auxquels ils
se livrent tout au long du récit, mais jamais à travers une exclusivité ou
retenue telle que l’exigeraient des rapports soumis au règles de la civilisation.
Du coup l’insulte,
le compliment et la séduction se confondent même dans le champ sémantique
nourricier. Silvia traite Raoul de cochon tout en rêvant de se traîner dans la
fange avec lui, ce dernier l’appelle jambon (une femme espagnole sensuelle
pouvant être appelée jamona), viande
dont il se goinfre avant de pouvoir se nourrir d’elle. On est insatiable du
corps de l’autre lorsqu’il s’offre à nous, ou affamé et frisant la démence
quand il s’y refuse, le « jambon » nous abreuvant ou servant en
dernier ressort d’arme de combat pour régler ses comptes lors du final. La
conclusion et particulièrement la dernier image redistribuant toutes les unions
achève magnifiquement cette perte de repères constante que constitue Jambon, jambon - à ce titre bien lire l'intitulé attribué à chaque personnage lors du générique de fin. Penelope Cruz pour son premier rôle majeur (repérée à 14 ans par Bigas Luna qui l'a laissée grandir avant de l'inclure à son univers provocant) crève l'écran et témoigne déjà d'une belle complicité avec Javier Bardem.
Sorti en dvd zone 2 français chez Film sans Frontières