Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 6 août 2019

Basic Instinct - Paul Verhoeven (1992)


L'action se déroule à San Francisco et ses environs. Catherine Tramell (Sharon Stone), une romancière richissime est soupçonnée du meurtre de son amant, la rock star Johnny Boz. Celui-ci a été assassiné à coups de pic à glace dans des circonstances similaires à celles décrites dans l'un des romans policiers qu'elle a écrits. Nick Curran (Michael Douglas), un policier chargé de l'enquête et ayant un lourd passé judiciaire, doit faire face à cette « mante religieuse », qui n'hésite pas à utiliser ses charmes pour arriver à ses fins.

Paul Verhoeven signe le plus gros succès de sa période américaine avec le sulfureux Basic Instinct. Comme dans ses autres films américains, le réalisateur entrecroise son sens de la provocation à une facette emblématique de son pays d’accueil. Le capitalisme triomphant des années 80 avait droit à sa peinture au vitriol dans Robocop (1987), le rêve américain était dépeint dans tout son envers sordide avec Showgirls (1995) tandis que le patriotisme propagandaire et militarite de Starship Troopers (1997) est largement moqué. Basic Instinct à une démarche plus cinéphile dans son audace avec ce détournement du classique Vertigo (1956) d’Alfred Hitchcock revisité à l’aune du thriller érotique.

Le scénario est tout en réminiscences plus ou moins subtiles d’Hitchcock. Brian De Palma est certes déjà passé par là en terme de maniérisme, fétichisme et détournement mais Verhoeven tire son épingle du jeu en étant moins dans la relecture que dans le pastiche (y compris dans le magnifique score de Jerry Goldsmith décalquant avec brio Bernard Herrmann) outrancier mais conservant miraculeusement son premier degré. Le squelette de l’intrigue est donc le même avec le flic Nick Curran (Michael Douglas) menant l’enquête sur Catherine Tramell (Sharon Stone), jeune femme blonde et provocante à la personnalité trouble. 

Le policier possède ses traumas (autrement plus coupables que les vertiges de James Stewart) qui se retourneront contre lui au cours de l’enquête. Le motif du double se joue de manière consciente et quasi méta (toujours ce lien à Vertigo) mais également dans la construction du suspense puisque les éléments façonnant l’ambiguïté sur la culpabilité de Catherine Tramell (le crime au pic à glace déjà contenu dans les romans de Catherine Tramell, la folie pure, le gout du risque ou une manipulation créant la suspicion) seront les même que ceux qui accuseront Nick ayant menacé la future victime dont on l’accusera de la mort.

La différence est que chez Verhoeven le combat des personnages face à leur part d’ombre est plus trouble. Les gros raccourcis du script (payé à prix d’or à l’époque) de Joe Eszterhas  importe peu face à l’ambiguïté des personnages capturée par le réalisateur. Le fétichisme hitchcockien compte moins que le désir de dominer, posséder l’autre, via le sexe de surcroît. Les démons de Nick ressurgissent par le désir qu’il éprouve pour Catherine et se joue dans ses addictions (alcool, cigarettes), cette volonté de possession qui passe par une intermédiaire (la brutale scène de sexe avec Jeanne Tripplehorn) et à nouveau la soumission quand il tombe dans les bras de Catherine. Cette dernière sème le chaud et le froid selon les aléas du script, la séduction, liberté sexuelle et provocation s’articulant sur sa facette manipulatrice et criminelle opposé à une vulnérabilité dissimulée sous les excès. 

C’est clairement dans l’aspect outrancier que la prestation de Sharon Stone étincelle. D’une séduction trouble en jouant de sa photogénie affolante, elle est également capable d'un abandon lascif et menaçant dans les scènes de sexe. Comme toujours le corps est un instrument de pouvoir chez les héroïnes de Verhoeven (et pour une fois ici à mauvais escient), attirant l’œil concupiscent, déstabilisant l’interlocuteur - la légendaire scène du décroisement de jambe – et surtout emprisonnant sa victime consentante. La prestation de l’actrice (qui ose son va-tout dans ce premier rôle inespéré après des années de vache maigre) conjugué à la mise en scène sensuelle de Verhoeven fait que CHAQUE scène de lit distille toujours stupre et menace à travers les jeux érotiques des personnages. Le jeu sur le pur et l’impur, l’ombre et la lumière, fonctionnent avant tout grâce à cette filiation Hitchcockienne. Lors de la scène de l’interrogatoire, Catherine arbore une tenue proche de la Kim Novak de Vertigo mais en plus moulante, échancrée et raccourcie pour aboutir au fameux décroisement de jambe. 

Les retrouvailles dans un bois en bord de mer rappellent à nouveau une des scènes les plus romantiques de Vertigo mais cette fois pour servir un ménage à trois bisexuel – prétexte à l’ire des ligues LGBT avant même la sortie du film même si on retiendra une réplique homophobe bien corsée de Michael Douglas. Et bien évidemment l’hésitation de Curran entre la brune Jeanne Tripplehorn et la blonde Sharon vient compléter le tableau. Verhoeven échoue dans le whodunit (les scènes de filature dans San Francisco où plane le fantôme du modèle mais sans la fascination) dont il n’a en vérité que faire. L’ambiguïté ne repose pas sur la culpabilité de Catherine, mais plutôt sur la présence d’une vraie amoureuse derrière la manipulatrice. Ainsi ce dernier plan sur le pic à glace distrait quant à son objectif, car c’est bien son non-usage (et la fin du roman de Catherine modifiée) qui fait tout le sel de ce portrait de femme. Clairement pas le meilleur film de la carrière américaine du réalisateur, mais certainement le plus emblématique.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Studiocanal 

 

mardi 6 mars 2018

Artistes et Modèles - Artists and Models, Frank Tashlin (1955)

Rick Todd, un artiste de seconde zone, vit avec un colocataire gaffeur, Eugène Fullstack. Ce dernier fait des rêves délirants sur les aventures d'un super-héros nommé « Vincent-le-Vautour » : Rick note les idées d'Eugène, qui parle en dormant, et s'en inspire pour créer une bande dessinée qui lui permet de trouver enfin le succès. Les deux compères font bientôt la connaissance de deux résidentes colocataires de leur immeuble, Abby Parker et Bessie Sparrowbush. Abby s'avère être aussi auteur de BD et, de surcroît, des préférées d'Eugène, celles de « Madame Chauve-souris ». Abby s'inspire de sa fofolle copine Bessie pour écrire ses histoires…

Artistes et modèles est le quatorzième film en commun du duo comique formé par Jerry Lewis et Dean Martin. Peu auront réellement passé avec bonheur l'épreuve du temps mais Artistes et modèles constitue sans conteste une de leur plus grande réussite. Cela est grandement dû au choix de Frank Tashlin à la mise en scène, recruté pour son passé de dessinateur et cartoonist. Le sujet est au cœur du scénario avec des personnages gravitant (ou espérant) dans le milieu de la bande dessinée. Rick Todd (Dean Martin) et Eugene Fullstack (Jerry Lewis) sont donc des aspirants dessinateurs et auteurs qui végètent sans espoirs immédiat de réussite. Dean Martin retrouve son emploi de séducteur et Lewis celui d'homme-enfant gaffeur mais l'intrigue repose moins que dans d'autres de leur films sur leur interaction. Aux intrigues très lâches habituelles s'ajoutent une loufoquerie plus prononcée où Tashlin s'inscrit dans le sillage des en cours de la comédie américaine.

Pour décupler cet aspect cartoonesque Tashlin fait de Jerry Lewis et Shirley MacLaine le vrai duo comique du film, à savoir celui sur lequel repose la plus grande excentricité. Leur première rencontre arrive après une série de facéties rocambolesque reposant sur l'apparat et l'hyper expressivité, les excès somnambule de Eugene l'amenant à chambouler son voisinage et croiser la route de Bessie (Shirley MacLaine) grimée du costume de son personnage de bd favori Bat Lady. Chaque face à face fait des étincelles dans la démesure délirante où Tashlin ajoute une multitude de gags directement inspirés du cartoon, notamment dans leur dimension sexuelle. Dans le bureau de l'éditeur, Eugene tente maladroitement un baiser pour faire diversion, baiser qui lui est rendue avec une fougue inattendue par Bessie qui le plaque contre une fontaine d'eau qui se met à surchauffer pour traduire son émoi amoureux et surtout érotique. Enfin la séduction volontaire de Bessie culmine dans une folle sérénade amoureuse (et meilleur numéro musical du film) où elle entonne un Innamorata enflammé pour Eugene, la sensualité (le petit maillot de bain jaune et les attitudes à la Betty Boop de Shirley MacLaine ne laisseront pas indifférent) se disputant à la farce avec les réactions hilarantes de Lewis.

Le couple Dean Martin/Dorothy Malone parait nettement plus sage mais leur nature commune d'artiste amène l'autre thématique du film. L'une des premières scènes voit Rick et Eugene surmonter leur dénuement extrême du moment en "faisant semblant" que cela va mieux pour eux. Tashlin déploie avec humour une mécanique de l'illusion jouant autant sur les attitudes ou la bande-son traduit l'illusion (la bande-son faisant surgir des notes de piano quand Lewis feint d'en jouer), les gags ses effets impossible dans le réel (des objets de l'appartement qui tombent suite au contact de ceux imaginaire lancés par Martin) et le jeu outré de Lewis la manière outrée de s'en convaincre avec ce maigre fayot dégusté et assaisonné comme un véritable festin.

Cette thématique du faux-semblant, du fantasme plus ou moins impossible à réaliser est au cœur de la comédie américaine des années 50 - et développée en amont, comme l'incursion du cartoon par un Preston Sturges. Billy Wilder s'y frottera dans une dimension de pastiche, de romance et de chronique sociale dans Sept ans de réflexion (1955) et Certains l'aiment chaud (1959) tandis que la veine satirique et cartoonesque sera mieux creusée par Tashlin dans La Blonde et moi (1956) et surtout La Blonde explosive (1957). Si l'intrigue de Artistes et modèles n'est pas très percutante (c'est plutôt une suite inégale de sketch), le dédoublement et le jeu du vrai/faux des situations et interactions des personnages est passionnant. L'illusion, le rêve et le mensonge débouchent plusieurs fois sur un réel inattendu (les élucubrations nocturnes de Lewis base d'une vraie bd, cette bd source d'une sous-intrigue d'espionnage), les fantasmes s'incarnent dans un réel qu'on est capable de voir ou pas (Lewis croisant la vrai Bat Lady puis troublé sans se l'avouer par Bessie sans son costume). Le script inclut même des clins d'œil amusant comme lorsque Dean Martin entonne un doux Sweetheart à Dorothy Malone, chanson de son répertoire que son personnage s'excuse de ne pas interpréter aussi bien que son vrai interprète.

Ces divers éléments sortent ainsi le film de la mécanique des films du duo, dont la sensualité emmène vers des rives plus adultes. Les allusions sexuelles et dialogues à double sens pleuvent, sans parler des situations érotiques équivoques telle cette apparition incendiaire de Dorothy Malone dans une serviette de bain cachant tout juste le minimum requis - scène maintenue par la Paramount malgré les demandes de coupe des membres du Code Hays. Le film entame une fructueuse collaboration entre Jerry Lewis et Frank Tashlin qui signera ensuite Hollywood or burst (1956) pour le duo puis six films (Rock-a-Bye Baby (1958), The Geisha Boy (1958), Cendrillon aux grands pieds (1960), L'Increvable Jerry (1962), Un chef de rayon explosif (1963) et Jerry chez les cinoques (1964)) pour Lewis en solo. C'est la rencontre aussi des futurs complices du Rat Pack avec Shirley MacLaine et Dean Martin amené à se retrouver plusieurs fois et surtout dans le superbe Comme un torrent de Vincente Minnelli (1958).

Sort en dvd zone 2 français chez Paramount 

vendredi 10 février 2017

L'Homme aux mille visages - Man of a Thousand Faces, Joseph Pevney (1957)

Né de parents sourds et muets, Lon Chaney (James Cagney) est rapidement devenu un prodige dans l'art de la pantomime. Alors qu'il se produit dans un théâtre de la côte Est des Etats-Unis, sa femme (Dorothy Malone) lui annonce qu’elle attend un enfant. Le couple décide alors de tenter sa chance à San Francisco. Après la naissance de son fils et un divorce, il travaille pour les studios Universal à Hollywood...

L'Homme aux mille visages s'inscrit dans ce retour sur soi et nostalgie ayant cours dans le cinéma hollywoodien, que ce soit dans une veine réellement acide avec les classiques Sunset Boulevard (1950) ou Les Ensorcelés (1953) ou plus calibrée avec une série de biopics d'icônes comme Valentino de Lewis Allen (1953) et donc le film de Joseph Pevney consacré à Lon Chaney. Le film est produit par Universal, studio où Chaney fit ses premières armes et connu la notoriété et le choix de James Cagney pour l'interpréter est particulièrement judicieux tant son jeu physique et expressif s'y prête. Lon Chaney c'est un destin romanesque à travers son histoire personnelle mais aussi un mystère tant sa personnalité s'effaçait derrière le transformisme de ses rôles, et il affirmait lui-même que "entre les images, il n’y a pas de Lon Chaney".

Du coup tout en suivant assez fidèlement la chronologie de son ascension, le film se montre très romancé pour rendre plus dramatique ce mystère Chaney, que ce soit dans la présence chaleureuse de James Cagney ou certaines omissions et raccourcis dans les évènements. Ainsi on évoque uniquement les films Universal de Chaney tout en décrivant sa relation idyllique avec le patron du studio Irving Thalberg (alors que Chaney s'y considérait sous-payé) alors que la star s'épanouira également en partant à la MGM au contact de grands réalisateurs.

Malgré ces facilités le film se montre intéressant dans sa vision de l'art et la personnalité de Chaney. Ainsi son talent pour le pantomime né au contact de ses parents sourds-muets est particulièrement bien vu, tout comme son sentiment d'exclusion et attrait pour les figures monstrueuses et marginales. Ces deux facettes se ressentent dans ces relations intimes, à la fois chaleureuse et tumultueuse avec ses parents nourrissant cette différence et sa première épouse Cleva (Dorothy Malone) rejetant le handicap de sa famille et celui possible de leurs fils si le mal s'avérait héréditaire. Le jeu quelque peu outrancier de Dorothy Malone (la première rencontre avec les parents de Lon Chaney) et les situations forcées font sentir les coutures grossières du biopic balisé mais l'ensemble se laisse néanmoins suivre. L'aspect le plus réussi reste l'observation du système studio et la manière dont Lon Chaney y fait sa place.

Les débuts théâtraux de Chaney donne l'occasion à James Cagney d'exploiter ses talents burlesques et de danseur (surtout vue dans des comédies musicales comme le Prologue (1933) de Busby Berkeley) avant de véritablement devenir Lon Chaney. Le brio de grimage et de mime servira à se faire une place dans les emplois de figurants avant les grandes créations que seront Quasimodo ou Le Fantôme de l'opéra. Une scène est particulièrement puissante, celle où il joue est handicapé miraculé dans The Miracle Man avec un Cagney passant de la souffrance habitée à la décontraction en un clin d'œil sous les applaudissements des figurants. Les quelques zones d'ombres fictives où réelle servent aussi cette vulnérabilité de Chaney dans les ressorts dramatiques les plus intéressants comme sa relation fusionnelle avec son fils. Joseph Pevney filme l'ensemble sans génie mais avec professionnalisme et en dépit des conventions ce biopic s'avère donc plutôt agréable à suivre.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta 

mercredi 26 octobre 2016

La Fille du désert - Colorado Territory, Raoul Walsh (1949)

Wes McQueen, un hors-la-loi, s'évade de prison et s'enfuit en direction du Territoire du Colorado. En chemin, il s'arrête dans la ferme familiale, où il découvre que ceux qui lui sont chers sont, soit morts, soit partis. Il prend place dans une diligence, où il rencontre Fred Winslow et sa fille Julie Ann. Lorsque des bandits les attaquent, les deux conducteurs sont tués, mais Wes les repousse et conduit la diligence en ville. Wes veut en fait aller à Todos Santos, une ville fantôme, où Duke Harris et Reno Blake l'attendent pour organiser une attaque de train. Wes est troublé par la présence inattendue d'une métisse, Colorado Carson.

En 1941 Raoul Walsh signe un classique du film noir avec La Grande évasion qui contribua à installer Humphrey Bogart en premier rôle et renforça la crédibilité d'un John Huston encore scénariste mais qui devait passer à la mise en scène cette même année pour Le Faucon Maltais. Huit ans plus tard Walsh s'attaque au remake de son propre film cette fois transposé dans le western. L'histoire est identique, le souffle du western se mêlant harmonieusement à la fatalité du film noir. Le ton du film alterne constamment entre les deux, l'audace et la nature ludique de l'évasion d'ouverture relève du polar, tout comme le leitmotiv du "dernier coup" et de l'aspiration impossible du malfrat à une autre existence à travers Wes McQueen (Joel McCrea). La manière tortueuse de retrouver le monde criminel évoque ainsi toujours le genre policier dans son déroulement tout en convoquant une imagerie de western avec cette ville déserte servant de planque.

C'est aussi une manière d'introduire les deux personnages féminins pour lesquels le cœur de notre héros balance : la fille perdue Colorado (Virginia Mayo remarquable dans un personnage voisin de la Jennifer Jones de Duel au soleil) apparaît comme une sorte de femme fatale (Walsh la fait tourner cette même année dans le fameux L'Enfer est à lui) revisitée à l'aune du western tandis que l'innocente Julie Ann (Dorothy Malone) fait figure de demoiselle en détresse lors d'un mémorable sauvetage durant une attaque de diligence. La dualité est même poussée plus loin puisque la blonde et sensuelle Colorado se cache isolée du monde dans les hauteurs fantômes et désolées alors que la pure et brune Julie Ann vit modestement en bas des travaux de la ferme avec son père. La blonde ne le ramène que trop à ce qu'il est, la brune ce à quoi il aspirait et qu'il a perdu.

Walsh trouble pourtant peu à peu ces repères trop attendus, notamment en dépeignant la lassitude d'un excellent Joel McCrea. Il aspire tellement à autre chose qu'il se berce d'illusions face à une Juliet Ann dont les yeux brillent un peu trop au moindre de ses cadeaux tandis que Colorado partage sa mélancolie, elle aussi enfermée par la vie dans une existence de fange qu'elle ne peut quitter. L'environnement n'éveille pas obligatoirement les mauvais penchants semble nous suggérer Walsh, la douceur de Colorado contrastant avec les deux sinistres acolytes Reno (John Archer) et Duke (James Mitchell) alors qu'à l'inverse la bonhomie attachante de Winslow (Henry Hull) ne saura endiguer les travers de sa fille Julie Ann.

Cette idée s'instaure subtilement et tout comme Wes McQueen, le regard du spectateur devra voir les traits aimants et sincères de Colorado au-delà sa silhouette lascive et à l'inverse deviner le regard avide de Julie Ann sous la modestie de façade. Si le cadre de western autorise cette évolution des sentiments, la structure de film noir marque le parcours des personnages courant à leur perte par une destinée capricieuse. Walsh fait passer tout cela avec un sens du rythme exemplaire et notamment de faramineuse scènes d'actions. L'évasion et l'attaque de diligence déjà remarquables n'étaient que des mises en bouche face au hold-up du train ou avec une économie narrative idéale Walsh nous fait comprendre la duplicité de l'informateur, la réorganisation improvisée du plan d'assaut et l'intelligence de McQueen désarçonnant le guet-apens qui l'attendait. La fluidité du découpage lorsque McQueen traverse les toits du train fait merveille, le style sec du réalisateur donnant le ton percutant adéquat à la séquence.

Le lyrisme se déploie définitivement durant la dernière partie dans un tour à la fois chaotique et apaisée. La photo de Sidney Hickox donne une douceur crépusculaire au décor de l'église déserte et aux nuits désertiques traversés par Wes et Colorado fugitifs mais enfin aimant. Ce même environnement désertique en plein jour est brûlé par le soleil et agités par la course poursuite et le siège qui conclut le film. La douceur et l'incandescence des sentiments s'expriment ainsi d'une même force, saluant les liens du couple mais aussi l'inéluctabilité que tout ceci se termine dans la violence. La tragédie et la furie du final - auxquel s'ajoute une dimension mystique inattendue avec l'étrangeté du décor - annonce tout simplement le Bonnie and Clyde (1967) d'Arthur Penn presque vingt ans plus tôt. Un grand western, tout aussi bon si ce n'est meilleur que l'original.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

lundi 28 avril 2014

La Ronde de l'Aube - The Tarnished Angels, Douglas Sirk (1958)



En 1932, lors d'un reportage sur un meeting d'acrobatie aérienne à La Nouvelle-Orléans, le journaliste Burke Devlin rencontre un passionné d'aviation, Roger Shumann, héros de l'Escadrille Lafayette, et sa femme Laverne...

Douglas Sirk retrouvait dans La Ronde de l’aube le casting de son flamboyant Écrit sur du vent (1956) avec le trio composé de Rock Hudson, Dorothy Malone et Robert Stack. Écrit sur du vent était un des mélodrames les plus excessifs et tourmentés du réalisateur auquel La Ronde de l’aube est une réponse plus intimiste dans l’exploration de personnages aux caractères proches. Le film est d’ailleurs tourné en noir et blanc, teinte privilégiée des mélodrames feutrés de Sirk (AllI Desire (1953), Demain est un autre jour (1956)) s’opposant à la flamboyance de ceux en couleur qui réclamait une certaine emphase esthétique et narrative (Le Secret Magnifique (1954), Tout ce que le ciel permet (1955)).

Sirk adapte ici le roman Pylône de William Faulkner paru en 1935. Il avait déjà cherché à transposer l’ouvrage lorsqu’il il était encore en Allemagne et officiait à la UFA, surtout fasciné alors par le monde de l’aviation. Bien plus tard et désormais installé aux Etats-Unis, Sirk aura l’heureuse surprise de voir qu’Universal où il est sous contrat possède les droits du livre et pourra cette fois s’y atteler mais plutôt que l’aviation, ce sera la dimension tragique des personnages qui l’intéressera. Écrit sur du vent dépeignait l’insatisfaction et le caractère torturé de héros dont la richesse et ne pouvait compenser les fêlures. Le cadre de rêve dans lequel ils évoluaient ne pouvait compenser les ténèbres obscurcissant leur esprit. Dans La Ronde de l’aube, c’est surtout l’opposition entre les rêves qu’ils ont pu poursuivre ou recherchent encore avec la triste réalité dans laquelle ils évoluent.

C’est sur cette idée que se noue le drame du film et notamment le triangle amoureux. Roger Shumann (Robert Stack) est un héros de la Première Guerre Mondiale où il fut pilote d’avion au sein de L’Escadrille Lafayette. Il ne se sent pourtant pas digne des mythiques aviateurs auquel il est comparé et la mort au combat qui aurait pu lui permettre d’être leur égal dans l’éternité, il la poursuit en prenant tous les risques lors des meetings aériens et des courses périlleuses auxquels il participe. Pour prendre part à de telles joutes sans trembler, il faut avoir un sang-froid et une maîtrise quasi inhumaine qu’il prolonge finalement dans sa vie quotidienne avec la distance qu’il entretient avec son épouse Laverne (Dorothy Malone). 

Elle aussi a couru après un rêve à travers celui qu’elle aime et dont elle est tombée amoureuse adolescente en le voyant sur une affiche, l’homme ne se montrera guère à la hauteur de l’icône. La froideur de Shumann et la dévotion de Laverne sont exprimée à la fois de manière symbolique et par les situations dramatiques par Sirk. Laverne exprime un attrait charnel sur les hommes que Shumann exploite lors de ses acrobaties en parachute le péril de la prouesse intéresse moins les spectateurs masculin que le vent qui soulève sa robe et expose ses jambes à tous. 

Leur relation est viciée dès le départ lorsqu’il gagnera sa main aux dés et, obnubilé par l’idée de retrouver les airs n’hésitera pas la donner en pâture à un entrepreneur libidineux pour obtenir le droit de piloter son avion après le crash du sien. Le journaliste Burke Devlin (Rock Hudson) en quête d’un bon sujet observe un temps le drame en spectateur mais s’impliquera malgré lui lorsqu’il tombera à son tour sous le charme de Laverne. Sa proximité avec ces kamikazes des airs s’explique car il se reconnaît également en eux, ses rêves de grands reportages ayant été noyés dans l’alcool et la feuille de chou locale miteuse où il écrit.

Le titre du film par la différence qu’il fait avec celui du livre exprime bien cette idée de déchéance, The Tarnished Angels pouvant être traduit par « les anges déchus ». Sirk voyait dans ses grands mélodrames une forme d’expression contemporaine de la tragédie grecque lui permettant d’inoculer sa culture européenne dans la machinerie hollywoodienne. Cela n’a jamais été plus vrai qu’ici dans la manière dont se débattent les personnages entre le déterminisme de l’intrigue et leur volonté d'échapper au funeste destin dont les signes alarmistes affluent (le masque de mort de mardi gras surgissant lors du baiser entre Dorothy Malone et Rock Hudson). Dorothy Malone bouleverse ainsi de bout en bout, brisée par des années d’union sans passion et dont la sensualité attire tous les regards sauf celui pour lequel cela compte le plus. 

Cet attrait était l’expression volontaire et exacerbée de son dépit amoureux dans Écrit sur du vent, c’est un fardeau attirant les vautours et suscitant les ragots dans La Ronde de l’aube. Robert Stack révélait ses fêlures  l’excès et la folie dans le film de 1956, c’est par un masque impassible que se révèle son incapacité à exprimer ses sentiments ici. Enfin, la sagesse tranquille de Rock Hudson est cette fois mise à mal par un personnage bien plus complexe, un raté bien loin des êtres beaux et conquérants incarnés dans les précédents Sirk (le studio ayant même atténué le côté abîmé du personnage où Hudson avait mis à mal son physique de façon bien plus prononcée). 

C’est lorsqu’ils dépassent leur statut et cherchent à s’en sortir que les personnages se perdent définitivement. Shumann osant enfin révéler son amour réel à Laverne devient soudain trop vulnérable et faillible pour ses exploits aériens et sera trahi par son appareil. Il rejoindra les héros qu’il admirait autant par sa chute que par la magnifique oraison funèbre que lui fera Rock Hudson dans une des dernières scènes. Comme dans nombre de ses mélodrames Sirk ne sacrifie pas totalement à la tragédie (se souvenir de Mirage de la vie (1959) où la tragique scène d’enterrement voit aussi l’adoption symbolique de la jeune fille noire par Lana Turner) avec une fin ouverte où l’on peut autant voir un adieu qu’une possible promesse de recommencement. Un des plus beaux films du réalisateur. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta