Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 7 avril 2014

Les Vestiges du jour - Remains of the Day, James Ivory (1993)

En 1959, Miss Kenton écrit à son ancien chef, Mr Stevens, au sujet de la mort récente du maître de celui-ci, Lord Darlington, un comte anglais ; ils ont été tous deux à son service avant-guerre, elle comme intendante et lui comme majordome. Elle évoque également un scandale qui a éclaté après la Guerre ayant impliqué le comte. Afin d'aller rendre visite à Miss Kenton, Stevens obtient un congé de son nouveau patron, riche américain nommé Lewis qui a racheté le domaine Darlington. Chemin faisant, dans la limousine que Lewis lui a prêtée, Stevens repense au jour de 1936 où il a engagé Miss Kenton.

The Remains of the Day est certainement un des fleurons des productions Ivory/Merchant avec cette très belle adaptation du roman éponyme. Le récit narre l'introspection à laquelle procède le majordome Mr Stevens (Anthony Hopkins) alors qu'il s'apprête à retrouver Miss Kenton (Emma Thompson) avec laquelle il fut au service de Lord Darlington (James Fox) près de vingt ans plus tôt au milieu des années 30. Il se souvient de ce qui aurait pu être, de leurs désaccords et attirances mutuelles, sacrifiée sur l'autel de la dévotion à leur maître d'alors. Pourtant, tout au long de ces souvenirs Stevens se remémora un Lord Darlington engagé dans les grandes affaires du monde, aux intentions nobles peut-être mais aux alliances douteuses avec les ténors de l'Allemagne Nazie émergente dont il contribuera à rétablir l'éclat avec les conséquences que l'on sait. L'ensemble du récit questionnera ainsi la fidélité finalement vaine de Stevens, les occasions qu'il a manqué de vivre réellement plutôt que de s'oublier derrière un maître inapproprié.

Kazuo Ishiguro avait mêlé l'intime et la grande Histoire avec une subtilité rare dans son roman. Il narrait ainsi le tournant politique critique des années 30 qui vit l'Angleterre (et d'autres nations européennes) soutenir le rétablissement militaire de l'Allemagne désormais gouvernée par Hitler pour préserver la paix mais aussi par culpabilité suite à un traité de Versailles abusif. En Angleterre ce mouvement se fit par des lords anglais sympathisant du régime nazi, par conviction ou en étant abusés. Par ses origines, Ishiguro se sera souvent interrogé sur les choix qu'il aurait eu à effectuer s'il était né une génération plus tôt dans un Japon totalitaire et s'il aurait suivi le mouvement de fanatisme collectif qui animait le pays. En replaçant cette idée dans cette Angleterre des années 30, l'auteur la situait à une plus petite échelle en confrontant un pouvoir qui se perd avec Lord Darlington et ses accointances suspectes et un peuple s'interrogeant entre soumission aveugle et volonté propre représenté par le majordome Mr Stevens. James Ivory capture merveilleusement cela dans cette adaptation très fidèle où ces grands questionnements constituent un arrière-plan primordial mais diffus et où ce sera surtout la terrible histoire personnelle de Stevens qui nous touchera au cœur.

Les sentiments, la nostalgie et les regrets de Stevens ne peuvent s'exprimer qu'à travers le souvenir. Ivory ouvre donc le film sur un ensemble de fondu enchaîné où s'entremêle le domaine de Darlington déserté du présent (et désormais occupé par le un propriétaire américain Mr Lewis (Christopher Reeve)) avec l'effervescence du passé, ces réunions au sommet, l'agitation des domestique et surtout la présence de Miss Kenton. Le réalisateur reprend la structure du roman tout en l'allégeant (les rencontres du présent durant le voyage de Stevens son moins nombreuse tout comme ces observations du panorama naturel anglais dont un passage donne son titre au livre) avec ce voyage physique mais surtout intérieur pour notre héros.

Dans une sorte de métaphore entre colon et colonisé, Stevens est un masque sans émotion qui ne s'anime que pour satisfaire les attentes de Lord Darlington. Il excelle dans cette tâche où il croit contribuer à un grand dessein qui le dépasse mais où son maître va changer l'histoire pour le meilleur. L'arrivée de Miss Kenton comme intendante va bousculer ces certitudes et le confronter à ses manques. Ce sera d'abord ses carences relationnelles quand il s'avéra incapable de communiquer avec Miss Kenton dans le cadre de leur travail. Puis ses carences morales le montrant incapable de se révolter face aux dérives de Lord Darlington renvoyant deux servantes juives et enfin la carence amoureuse où malgré des sentiments réciproque il ne saura répondre à l'amour de Miss Kenton.

Ivory reste totalement dans la continuité d'Ishiguro qui est un écrivain de la retenue et de la suggestion, où le bouillonnement des personnages est nié par leur voix intérieure faussement stoïque (ce sera tout aussi vrai dans Never Let Me Go) mais trahi par de subtil détail dans leur réactions. Anthony Hopkins s'avère un bouleversant interprète pour exprimer cela. Le scénario de Ruth Prawer Jhabvala (reprenant le travail d'Harold Pinter pour une adaptation initialement destinée à Mike Nichols) agence ainsi des situations de plus en plus cruelles trahissant la coquille vide que semble être Stevens. Face au décès de son propre père il n'oublie pas de renvoyer le médecin à un invité souffrant d'ampoules aux pieds, il se range aveuglément derrière l'opinion de Darlington lors du renvoi des jeunes juives et n'arrive pas à retenir une Miss Kenton bouleversée et sur le départ qui n'attend qu'une réaction de sa part pour s'affairer à une énième réunion politique de Darlington.

Tout doit être sacrifié à l'atteinte de la dignité du grand majordome qu'il pense être, au soutien d'un maître qui en sait forcément plus et qui voit plus loin que lui (le scénario intégrant magnifiquement dans la narration toutes les envolées sur la définition d'un grand majordome prétexte à de passionnantes réflexions dans le livre et montrant la vision étriquée de Stevens). Le personnage aurait pu être détestable sans un Anthony Hopkins dont le phrasé distingué et impersonnel est constamment trahi par ce regard vacillant d'amour mais incapable d'être suivit par un mot ou un geste. Si l'on s'amuse des échanges revêches entre Stevens et Miss Kenton (comme des enfants l'amour ne pouvant s'exprimer que par le conflit), c'est par les timides expressions de son trouble qu'Hopkins bouleverse et rend ce majordome psychorigide si humain.

Toute manifestation affective ne passe que par l'angle froid du travail, d'un vous être très importante pour cette maison lancé pour la remercier de ne pas avoir démissionné ou ce moment terrible où il évoque un problème domestique alors qu'elle est en larmes suite à son attitude. Et parfois le temps d'un instant suspendu l'armure se fend dans la plus belle scène du film illustrant parfaitement leur relation. Miss Kenton taquine Stevens sur un ouvrage qu'il lit et ne souhaite pas lui montrer (un livre d'amour), elle s'agrippe à lui en retirant doucement le livre des mains tandis qu'il demeure immobile, l'observant fasciné et amoureux dans la pénombre sans pouvoir répondre à ce rapprochement. Emma Thompson, ardente, vindicative et lumineuse est absolument magnifique et le couple si troublant façonné par Ivory dans Retour à Howards End (1992) dégage toujours autant d'alchimie.

Le récit est d'autant plus cruel qu'en plus de ne pas (chercher à) comprendre les liaisons dangereuses de son maître, Stevens ne voit même pas à quelle point elles méprisent sa propre condition sociale, l'humilant le tant d'une scèn. Autant avec le personnage de Stevens que celui de Lord Darlington (excellent James Fox) le récit semble effectuer une transition deux générations. L'anglais flegmatique plaçant l'honneur avant toute chose quitte à se faire duper (Darlington avec les allemands, Stevens avec Darlington) et celui plus lucide voyant au delà de la surface représenté par le personnage de Hugh Grant, le virage étant annoncé par l'américain joué par Christopher Reeve (une idée renforcée par Ivory fusionnant en un seul personnage dans le film l'américain participant à la première réunion et celui possédant Darlington Hall à la fin) qui traitera judicieusement ces gentlemen pétris de bonnes intentions d'amateurs.

A l'échelle de l'Histoire cela causera le déshonneur de ceux qui n'ont pas su voir et laisser envenimer la situation jusqu'à l'explosion de la Deuxième Guerre Mondiale. A un niveau plus intime ce sera une vie gâchée et des regrets éternels avec l'ultime entrevue entre Stevens et Miss Kenton bien trop tard. Une fois de plus l'échange informel trahit le trouble de chacun et la détresse ne peut s'exprimer qu'une fois l'autre suffisamment éloigné avec les yeux baigné de larmes d'Emma Thompson emmenée par le bus et un Anthony Hopkins brisé et immobile sous une pluie battante et la superbe musique de Richard Robbins. Un grand film et une magnifique adaptation.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sony

jeudi 29 novembre 2012

Dead Again - Kenneth Branagh (1991)


Mike Church est un détective de Los Angeles spécialisé dans la recherche de personnes disparuesOn le charge du cas mystérieux d'une jeune femme amnésique qu'il baptise Grace. Celle-ci fait des cauchemars évoquant le meurtre d'une pianiste, prénommée Margaret, par son mari Roman Strauss à la fin des années 1940. En attendant de résoudre le mystère des cauchemars, Chuch empêche l'habile enlèvement de Grace par son soi-disant fiancé. Pressé par cette tentative, Church est contraint de faire appel à un antiquaire douteux pratiquant l'hypnose pour aider Grace...

Deuxième film de Kenneth Branagh après son monumental Henry V, Dead Again ramène le réalisateur à une échelle plus modeste tout en lui permettant de prouver que son registre est plus étendu que la seule adaptation Shakespearienne (le suivant Peter's Friends le prouvera avec plus d'éclat encore). Le film évite le pure exercice de style grâce au scénario inventif et tortueux de Scott Frank qui convoque les fantômes des classiques du genre à tendances psychanalytiques notamment cette idée de réincarnation à la Vertigo qui parcours le film. La différence est que le script après avoir esquissé son énigme plonge à fond dans l'onirisme le mystère reposant plus sur la résolution du crime que sur la réalité des méandres de l'esprit humains dans lesquels nous emmène l'intrigue, jamais démentis.

Une jeune femme (Emma Thompson) se réveille amnésique au sein d'un couvent et son seul lien à son passé est constitué d’horribles cauchemars où l'on essaye de l'assassiner. Le détective Mike Church (Kenneth Branagh) est engagé mener l'enquête mais tout se complique quand avec l'aide d'un hypnotiseur louche (Derek Jacobi) les souvenirs de l'amnésique semble remonter aux années 40 et font d'elle la réincarnation de l'épouse assassinée d'un musicien. Plus étrange encore les souvenirs semblent mêler Mike Church à se passé et peut-être la réincarnation de l'époux criminel. Avec son sens du rythme alerte Branagh évite de trop tergiverser sur le doute des personnages quant aux faits extraordinaires en jeu et la première partie file à toute vitesse.

 Le seul défaut vient d'un côté un peu trop sur explicatif pour faire comprendre des notions pas si complexes que cela (le moment très agaçant où le psychanalyste vient nous expliquer le pourquoi du comment à la fin classiques comme Psycho ou Le Médaillon semble là courir sur tout le film) avec carrément deux personnages/guide à travers Robin Williams et Derek Jacobi, c'est trop même si le twist final le justifie en partie. Branagh s'approprie le film en alternant motif du genre et son style grandiloquent notamment l'ouverture passant de l'un à l'autre avec une scène de prison en noir et blanc étouffant qui vire au cauchemar extravagant où le réalisateur fait virevolter la caméra au gré de la terreur d'Emma Thomson.

C'est réellement sur Dead Again que Branagh développe cette facette alors que Henry V bien qu'imposant était moins fou dans sa mise en scène. Là l'outrance de Frankenstein ou encore Hamlet est clairement annoncé dans les flashbacks passionnés sur la romance avortée du couple Strauss ou encore du final grand guignol et sanglant. Branagh gère bien tout cela malgré de sérieuse faute de gout. L'idée du passé en noir est blanc est intéressante mais le film fut d'abord tourné en couleur et du coup la photo des scènes du passé pas travaillée en ce sens ce qui leur donne une imagerie très quelconque heureusement atténuée par la réalisation de Branagh.

 L'alchimie entre Kenneth Branagh et Emma Thompson est toujours aussi forte tire leurs deux prestations vers le haut. Emma Thomson en créature apeurée et fragile est épatante comme souvent et Branagh évite toute pose cynique et désabusée en détective plutôt avenant et jovial. Le twist final tarabiscoté en diable est tout de même très efficace (malgré de désastreux maquillages vieillissant les acteurs, pauvre Andy Garcia ressemblant à une momie) et le final tout en excès est l'aboutissement du glissement progressif du film dans le thriller autre assumant pleinement son onirisme. Dans le registre néo noir, une jolie réussite même si Branagh a déjà fait beaucoup mieux. Il glisse d'ailleurs quelques clins d'oeil au fans ici et là comme le numéro de prisonnier qu'il porte au début qui correspond à la date de la bataille d'Azincourt, cadre de son Henry V.

Sorti en dvd zone 2 français chez Paramount


mardi 16 octobre 2012

Retour à Howards End - Howards End, James Ivory (1992)


Dans l'Angleterre du début du XXème siècle, deux jeunes femmes fort émancipées, Margaret et Helen Schlegel, vont se lier d'amitié avec une famille traditionnelle, les Wilcox. La modernité des deux sœurs va créer des tensions et des drames chez les Wilcox, mais leurs destins sont maintenant liés.

Après Chambre avec vue (1986) et Maurice (1987), Howard Ends est la troisième adaptation d'EM Forster que signe le trio James Ivory/ Ismail Merchant/Ruth Prawer Jhabvala. Après les amours contrariés par l'immaturité (Chambre avec vue) puis par la transgression de l'interdit (Maurice) le récit traite plus frontalement de cette opposition de classe déjà au cœur des deux précédent films. On suivra ici les destins liés de deux familles anglaises sous l’Angleterre edwardienne, les Schlegel et les Wilcox.

Les premiers de par leur parenté germanique via leur père font preuve d'une ouverture sur le monde et d'une modernité où s'illustre leur gout pour la littérature, la musique et une vraie curiosité envers leur semblable à travers les deux sœurs Margaret (Emma Thompson) et Helen (Helena Bonham Carter). Les Wilcox représentent eux une Angleterre plus traditionnelle et aristocratique, fermée sur elle-même. Les chemins des deux familles ne cesseront de se croiser sur plusieurs années dans un mouvement d'attirance et de répulsion toujours plus complexe et soulevant les grandes idéologies qui les oppose.

L'attirance concernera dans une échelle toujours plus intense les liens amoureux et amicaux noués avec une vraie sincérité et la répulsion naîtra elle des entraves sociales rendant l'union impossible. Chaque pas en avant se verra brutalement stoppé pour des conséquences allant en s'aggravant : de l'innocente romance entre Helen et Paul Wilcox naît un malentendu qui rafraîchira les rapports une première fois.

L'amitié entre Margaret et Ruth Wilcox (Vanessa Redgrave merveilleusement indolente et effacée) voit son symbole le plus fort étouffé lorsque le testament de cette dernière léguant sa propriété d'Howard Ends à son amie est détruit par sa famille. Ce sera enfin le mariage entre Margaret et le patriarche Henry Wilcox (Anthony Hopkins) qui s'avérera voué à l'échec. Quand le caractère ardent des Schlegel est constamment guidé par les élans du cœur, les Wilcox y répondent par une froideur bassement matérielle et égoïste.

 Le personnage fantasque d'Helena Bonham Carter ne pourra se résoudre à cette indifférence quand une Emma Thompson (superbe et récompensée par l'Oscar de la meilleure actrice) plus nuancée et touchante tentera sans y parvenir le compromis par amour. Ivory filme avec élégance et dans une superbe direction artistique ces mouvements contradictoire où son talent de narrateur évite un côté trop schématique (reproche que j'ai un peu sur Chambre avec vue) grâce à ses petits moments préparant aux entraves à venir (la rencontre à la gare qui empêche la première visite attendue de Howard Ends) où l'intensité des scènes de conflits comme celle vers la fin où Emma Thompson goutte douloureusement au refus brutal d'Anthony Hopkins pour une demande simple et sincère.

La fameuse demeure de Howard End au centre de tous les enjeux n'est finalement pas si visible que cela durant le film. Sa beauté n'est qu'entraperçue au début via les déambulations vaporeuse de Vanessa Redgrave ou plus tard Emma Thompson dans un mimétisme de mise en scène étudié pour Ivory. La nature environnante, le poids du souvenir de cette maison s'exprime sobrement et avec poésie  (tout comme les rêveries interdite par sa condition au personnage sacrificiel de Leonard Bates) mais les lieux sont finalement surtout les centres du drame et du compromis qui confère à la conclusion un esprit de statu quo et de résignation.


Sorti en dvd zone 2 français chez MK2

jeudi 9 août 2012

Peter's Friends - Kenneth Branagh (1992)


Le soir du nouvel an 1982, Peter et ses amis tentent d'animer un dîner pour le moins formel où des invités très élégants ne s'amusent pas du tout. Dix ans plus tard, Peter hérite du domaine familial et se trouve désemparé par la mort de son père. Désireux de retrouver la chaleur et la fraternité qu'il connut avec ses amis, il décide de convier pour le réveillon du nouvel an ses anciens camarades d'université.

Même si c'est bien évidemment à ses adaptations de Shakespeare qu'il doit en grande partie son succès, durant son âge d'or des 90's Kenneth Branagh signa plusieurs œuvres remarquable quand il daigna en sortir (le film noir Dead again, Au milieu de l'hiver), la plus réussie étant ce très attachant Peter's Friends.

Peter's Friends s'inscrit dans le registre du "film de potes" avec cette réunion d'anciens camarades d'université pour un weekend de nouvel an sur l'invitation de Peter (Stephen Fry) qui vient de perdre son père. Comme contraste à ses retrouvailles qui vont s'avérer compliquées, le film s'ouvre sur l'insouciance qui les animait à la même période dix ans plus tôt où ils bousculèrent une soirée guindée par leur joie de vivre et leur complicité.

La narration endiablée nous les fait découvrir aujourd'hui, insatisfait de leur situation personnelle : Andrew (Kenneth Branagh) marié à une star hollywoodienne égocentrique, Maggie (Emma Thomson) secrètement amoureuse de Peter et qui veut profiter du weekend pour lui avouer ses sentiments, Roger (Hugh Laurie) et Mary (Imelda Staunton) qui se remettent difficilement de la perte d'un de leur jumeau ou encore Sara (Alphonsia Emmanuel) entretenant une relation avec un homme marié.

Passé la joie des retrouvailles, vieilles rancœurs, blessures mal refermées et liaisons passées vont ressurgir, plaçant les personnages fa ce à leur contradictions et renoncements accumulés au fil des années. Malgré la gravité de certains sujets (Sida, deuil d'un enfant), le film parvient à conserver une légèreté et drôlerie de tous les instants grâce à la complicité de son casting. Un casting qui ne doit rien au hasard puisque les scénaristes/ producteurs Rita Rudner (qui joue aussi la star hollywoodienne dans le film) et Martin Bergman incluent leurs anciens camarades de facs devenus acteurs dans la distribution et l'intrigue se nourrit grandement de leurs vrais souvenirs communs.

Hugh Laurie, Stephen Fry et Emma Thompson ont ainsi fréquentés ensemble l'université de Cambridge où ils furent membre de la troupe de théâtre Cambridge Footlights (fréquentée par Martin Bergman également) évoquée lors du spectacle d'ouverture. Les liens sentimentaux passés et présent sont également bien là avec Kenneth Branagh et Emma Thompson mariés au moment du tournage, cette dernière étant sortie avec Stephen Fry à l'université ce qui donne un piquant d'autant plus drôle à leur scène de séduction.

Dès lors cette complicité donne une authenticité palpable aux interactions entre les personnages, l'amitié trop forte pour s'en vouloir après un mot de trop (les égarements alcoolique de Branagh à la fin), la gêne qui s'efface instantanément après une situation embarrassante (la drague maladroite d'Emma Thomson...)...

Le tout est mené sur un rythme trépidant sur une bande son 80's qui dépote (Pretenders, Bruce Springsteen, Tears for Fears) et réservant son grand moment à chacun (tous sont formidables) avec le pic émotionnel apporté par l'aveu final de Stephen Fry jusqu'ici maître de cérémonie discret et compréhensif. Un des meilleurs films de Branagh et c'est probablement là que naissent les prémisses du merveilleux Beaucoup de bruit pour rien à venir où on retrouve une bonne partie du casting.

Sorti en dvd zone 1 chez MGM avec sous-titres anglais mais l'édition est éuisé et hors de prix donc pour les anglophones se pencher plutôt vers le zone 2 anglais dépourvu de sous-titres par contre.

jeudi 14 juillet 2011

Raison et Sentiments - Sense and Sensibility, Ang Lee (1995)


Au siècle dernier en Angleterre, à la suite du décès de leur père, les sœurs Dashwood et leur mère sont contraintes de réduire drastiquement leur train de vie et de quitter leur propriété pour s'exiler à la campagne. L'aînée, Elinor, renonce à un amour qui semble pourtant partagé, tandis que sa cadette, Marianne, s'amourache du séduisant Willoughby. Si la première cache ses peines de cœur, la seconde vit bruyamment son bonheur. Jusqu'au jour où Willoughby disparaît.

Atteint de fièvre Austenienne aiguë ces dernières semaines (troisième livre entamé d’affilé c’est parti pour une intégrale pour l’été) il était donc temps de se pencher sur les adaptations. Le film d’Ang Lee est assurément une des plus réussies et fut largement saluée par la critique en son temps. Raison et Sentiments est le premier roman tardif de Jane Austen paru en 1811 dont le succès d’estime ouvrira la voie à d’autres bien plus important, en faisant un des auteurs les plus populaire de l’époque même si la vraie grande reconnaissance et analyse littéraire se fera après sa mort. Le livre est en quelque sorte une révision d’un texte de jeunesse intitulé Elinor and Marianne qu’après un long silence créatif Jane Austen se décide à reprendre pour entamer la carrière que l’on sait.

L’histoire dépeint les amours contrariées de deux sœurs, Elinor et Marianne dont les caractères diamétralement opposés (fougueux et passionné pour l’une, calme et mesuré pour l’autre) vont amener à réagir bien différemment face à cette haute société anglaise cruelle et frivole où tout rapport repose sur la notion de classe. Les deux héroïnes étant sans fortune, elles vont aller au-devant de bien des déconvenues. Romantisme, mélange de retenue et d’emphase et féroce satire bourrée d’humour, Raisons et Sentiments constituait de brillant début pour l’auteur. Néanmoins on est en droit d’y trouver quelque légers défauts totalement corrigés dès le merveilleux Orgueil et Préjugés à suivre. Austen reste ainsi trop évasive dans certains lien primordiaux entre personnage (on reste très distant des relations entre Marianne et le Colonel Brandon et le mariage entre eux en conclusion n’est guère touchant) et à l’inverse surligne parfois trop par le dialogue le caractère pourtant bien établi des deux sœurs (on ne compte plus les crises de Marianne et une Elinor mesurée jusqu’à l’excès parfois.

L’excellent scénario d’Emma Thomson atténue largement ces petits soucis. Tout ce qui n’était que de l’ordre descriptif dans le livre se voit ici approfondi sous la caméra d’Ang Lee. Le lien affectif se tissant entre Edward Ferrars (Hugh Grant) et Elinor (Emma Thomson) est ainsi longuement développé en début de film, le cadre rural apaisant où évoluent les deux personnages accompagnant bien la nature douce de leurs caractères. Emma Thomson tout en élégance et sensibilité retenue est parfaite et Hugh Grant gauche et effacé rend plus attachant encore Ferrars que dans le livre. Il en va de même pour Marianne dont l’emphase a été un peu atténuée et Kate Winslet (qui y gagnera le surnom de « Corset Kate » tant elle collectionnait les films en costumes à l’époque) lui prête la fièvre amoureuse attendue sans pour autant la rendre égoïste.

La romance exaltée (magnifique séquence de sauvetage sous la pluie) et tragique avec le fourbe Willoughby est ainsi idéalement menée dans son charme trop appuyé en laissant deviner l’issue comme dans le cruel cynisme intéressé qui l’achèvera. Le script ajoute foultitude de petite scénettes pour montrer l’interaction entre Marianne et son prétendant malheureux le Colonel Brandon qui rend ainsi leur rapprochement plus touchant, notamment grâce un Alan Rickman résigné qui bouleverse souvent lors des divers camouflets qu’il subit.

A quelques broutilles près (les personnages les moins actifs disparaissent comme la deuxième sœur Steel ou la fade Mrs Jennings) et coupes nécessaires le film est donc très fidèle. Ang Lee adopte une esthétique feutrée et ne tombe pas dans une flamboyance inappropriée même si de jolis moment se dégagent comme cette très belle scène de bal ou la première rencontre entre Marianne et Willoughby.

La mise en scène du réalisateur est réellement au service des personnages et tente souvent de cerner l’émotion dissimulée au détour d’un regard à la dérobée, d’un geste inapproprié, données enssentielles dans cette société où le paraître et la dissimulation sont si importants. C’est particulièrement vrai pour Elinor, forcée de donner bonne mesure face aux tourments qu’elle subit et Emma Thomson est aussi brillante dans la contenance (la scène où apprend que Ferrars est fiancé et cette détresse fugitive dans le regard) que quand l’émotion la déborde enfin lors de l’ultime entrevue heureuse avec Ferrars.

L’alchimie fraternelle est réellement palpable avec Kate Winslet et on saluera à nouveau les légers ajouts qui rendent le drame plus fort tel Marianne brisée observant sous la pluie la demeure de Willoughby mais aussi le dernier regard de ce dernier à la fin qui exprime ce qu’un très long dialogue nécessitait dans le livre, son regret. La très belle musique de Patrick Doyle joue également un grand rôle dans sa manière de guider subtilement les émotions tout au long du film.
Il n’y a bien que l’aspect caustique qu’Ang Lee ne parvient pas à rendre aussi fort malgré quelques moments amusant (la révélation de Miss Steel à la sœur de Ferrars quant à leur lien est un grand moment). Le goujat vaniteux Robert Ferrars est assez raté notamment et il manque réellement quelques joutes verbales et phrases assassines qui aurait ajouté du piquant. Une très belle transposition donc et un des meilleurs films de Ang Lee, qui ravira les amateurs de Jane Austen et qui à coup sûr donnera envie aux autres de s’attaquer à ses ouvrages.


Sorti en dvd zone 2 français chez Columbia

lundi 20 juin 2011

Henry V - Kenneth Branagh (1989)


1414, Le Roi Henry V d'Angleterre décide de faire valoir ses droits à la couronne de France. Il décide alors de mener une bataille contre la France. En cours de route, le jeune roi doit se battre contre la baisse de morale de ses troupes et vaincre ses propres doutes. Une fois sur le sol français, les troupes anglaises progressent sans rencontrer de grande résistance et assiègent bientôt Harfleur...

C'est comme un forme de symbole, en cette année 1989 où allait nous quitter Laurence Olivier émergeait à la face du monde (puisque déjà révélé dans le milieu du théâtre anglais) avec ce Henry V un immense talent qu'on allait (et qui se rêvait tel quel également) rapidement désigner comme son plus digne successeur. Les similitudes s'affirmait d'emblée puisque la première réalisation d'Olivier fut également une adaptation de Henry V en 1944 et que comme son modèle Kenneth Branagh allait par la suite porter haut le l'étendard shakespearien durant toute sa carrière.

Chacune des adaptations shakespearienne de Branagh portent la marquent de son auteur, que ce soit son goût pour le rococo (la Toscane de Beaucoup de bruit pour rien, certains décors de Hamlet, tout As you like it), la grandiloquence et l'emphase assumée, les transposition dans des cadres et ton inattendus (l'irrésistible comédies musicales de Peines d'amours perdues, le Japon XIXe de As You Like it) et un respect de Shakespeare qui tiens autant du verbe que du ton selon l'angle souhaité. On retrouve déjà un peu de tout cela dans ce premier essai, plus ou moins affirmé. Malgré les inévitables coupes nécessaires (pas encore la marge pour s'aventurer au 4h à la virgule près de Hamlet) la trame de la pièce est parfaitement respecté et paradoxalement c'est par les modifications et les ajouts que l'esprit Shakespearien se trouve transcendé par Branagh. Henry V concluait dans l'oeuvre de Shakespeare une tétralogie historique entamée avec Richard III et les deux parties d'Henry IV.

Branagh inclut donc tout naturellement des éléments de ses deux opus dans Henry V donnant à son héros la profondeur que les coupes auraient pu atténuer. Le flashback ou Henry désavoue Falstaff est issu de Henry IV (le personnage de Falstaff étant absent de Henry V) et affirme ainsi le renoncement du futur souverain à ses compagnons de débauche pour prendre la mesure de sa stature à venir. Plus subtilement et pour exprimer la même idée une phrase de Falstaff do not, when thou art King, hang a thief est attribué au personnage de Bardolph en flashback pour appuyer le difficile sacrifice du présent où coupable d'avoir dévalisé une église il est pendu à contrecoeur par Henry soucieux de faire un exemple à ses hommes.

La plus grande qualité du film c'est cependant de réussir à allier une ampleur toute cinématographique tout en ne perdant jamais de vue l'origine théâtrale de l'oeuvre. La scène d'ouverture fait figure de note d'intention . Derek Jacobi narrateur traverse un décor de cinéma contemporain (on voit même projecteurs et caméra en arrière plan), déclamant comme sa prose sera peu apte à retranscrire les hauts faits à venir et arrivant au bout de l'espace ouvrant une immense porte dans laquelle on s'engouffre dans un ample mouvement de caméra et figurant bien sûr des rideaux de théâtre et le début du récit. Avec pareil entame, Branagh s'absout de tout reproche de non respect d'une quelconque réalité, il ne met pas en scène un film historique mais sa vision du Henry V de Shakespeare. Dès lors cette grandiloquence qui lui va si bien brille de mille feux tout au long du film. La première apparition toute théâtrale de Henry dégage une rare puissance, simple ombre majestueuse s'avançant dans la l'embrasure d'une porte immense.

Branagh adopte en quelque sorte le parti pris de John Boorman dans son Excalibur, celui de jouer sur le pouvoir d'évocation et de la légende plutôt que le réalisme. C'est très certainement une question de manque de moyens mais ce plan d'Henry dressé sur son cheval entouré de flammes et haranguant ses troupes durant le siège de Harfleur a plus de souffle que tout les figurants numériques du monde. De même la déséquilibrée bataille d'Azincourt entre anglais et français où on a bien du mal a distinguer les dix mille combattants dont on nous parle atteint des sommets épiques par la simple puissance que Branagh parvient à conférer à la hargne désespéré de ses anglais donnés perdant à coup sûr et qui sortiront pourtant vainqueur.

Dernier très grand atout, la capacité de Branagh élever au firmament toute la puissance du verbe de Shakespeare par sa mise en scène et sa direction d'acteur. Les échanges belliqueux par messagers interposé entre le Roi de France et Henry sont d'emblée chargé d'électricité par le jeu fier et fragile à la fois de Branagh, parfait et déjà récompensé pour son interprétation du rôle sur scène. Magnifique moment également lors de la veillée d'armes où Henry parcourant anonymement ses troupes constate comme leur moral est au plus bas, l'espace se fait cette fois volontairement plus théâtral pour capter cette intimité.

La photo de Kenneth MacMillan assombri de manière totalement artificielle le décor naturel rendu factice comme une scène de théâtre où Henry se retrouve seul et en proie au doute. Pour sa première expérience au cinéma (et première collaboration avec Branagh qui lui aura donc donné sa chance) Patrick Doyle délivre un score d'une formidable puissance romanesque et épique qui associé à la virtuosité de Branagh fait passer un sacré frisson lors du discours exalté de Henry qui réveille ses troupes avant la décisive bataille d'Azincourt.

Et parfois même les mots sont inutiles lorsque la douleur des pertes vient atténuer la joie de la victoire, avec ce long travelling accompagnant Henry qui transporte le jeune page mort (joué par Christian Bale adolescent) jusqu'à un chariot.

Et après plus de 2h d'oppressante atmosphère médiévale guerrière, le marivaudage franco-anglais irrésistible entre Branagh et Emma Thomson amène une légèreté et un romantisme bienvenu qui nous prépare à la bulle de savon euphorisante que constituera Beaucoup de bruit pour rien. Bien loin du galop d'essai, c'est déjà un grand film que nous offrait là Kenneth Branagh avec cette entrée en matière.

Assez étrangement toujours inédit en dvd zone 2 français (Branagh n'est pas toujours bien servi chez nous Peter's friend ou As you like it sont toujours inédit aussi) donc se pencher vers l'édition zone 1 parue chez MGM et dotée de sous-titres français.