Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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Affichage des articles dont le libellé est John Frankenheimer. Afficher tous les articles
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lundi 9 février 2026

L'Impossible Objet - Impossible Object, John Frankenheimer (1973)

 Harry, un écrivain absorbé par son travail, trompe sa femme avec Natalie. Le mari de cette dernière n'ignore rien des infidélités de sa femme. Débordé de travail, Harry est sujet à des confusions et n'arrive bientôt plus à faire la part des choses entre la fiction qui se joue dans son esprit et la réalité de sa vie quotidienne.

L’Impossible objet est la tentative de John Frankenheimer de s’affirmer comme « auteur » européen avec un projet indépendant. Le réalisateur sort alors de plusieurs échecs publics lui faisant perdre de sa superbe affichée durant ses réussites du début des années 60 : Le Prisonnier d’Alcatraz (1962), Un crime dans la tête (1962), Sept jours en mai (1964), Le Train (1964). Malgré la faillite commerciale, des œuvres comme Les Parachutistes arrivent (1969), Le Pays de la violence (1970) ou Les Cavaliers (1971) montraient un talent intact, et L’Impossible objet s’avère le premier vrai ratage artistique de Frankenheimer.

Le film est une manière pour Frankenheimer de marcher sur les traces de ce qui est peut-être son modèle en tant qu’américain ayant gagné ses galons d’auteur en Europe, Joseph Losey. Il s’agit en effet d’un projet initial de ce dernier avec cette adaptation du roman éponyme de Nicholas Mosley. Losey avait en effet brillamment adapté Accident (1967) mais ne parvenant pas à financer ce nouveau projet (envisagé avec Dirk Bogarde et Catherine Deneuve) il l’abandonne – il retrouvera Moseley plus tard pour le script de L’Assassinat de Trotsky (1972). Frankenheimer, francophile émérite et en quête d’un projet européen entrera alors en scène. 

On retrouve dans L’Impossible objet nombre d’éléments thématique au cœur de sa filmographie récente. La quête existentielle, l’identité masculine interrogée étaient au cœur des questionnement de Seconds (1966), Les Parachutistes arrivent, Les Cavaliers et Le Pays de la violence. Cela s’inscrivait cependant au cœur d’un contexte spécifiquement américain que Frankenheimer savait interroger dans le fond et la forme, et Les Cavaliers certes hors des frontières US trouvait un juste équilibre entre son introduction spectaculaire puis son errance.

L’Impossible objet est une œuvre bien trop explicitement consciente dans l’esprit du réalisateur d’être son « projet européen ». La relation adultère passionnel et torturée entre Harry (Alan Bates) et Natalie (Dominique Sanda) noie ainsi toute émotion et implication dans des affèteries formelles et narratives prétentieuses. Les voix-offs littéraires surlignent le propos, tandis que la narration s’égare entre temporalité et niveau de réalité supposés perdre et envouter, mais qui ennuient profondément avant tout. L’excès de scène de nu et d’onirisme symbolique lassent profondément aussi sur la longueur, Frankenheimer n’exploitant guère les possibilités de ce cadre français. Quand intervient enfin le drame final, il est trop tard et notre implication est déjà perdue. Une belle déception. 


 Sorti en bluray anglais chez Indicator

mercredi 29 janvier 2025

Black Sunday - John Frankenheimer (1977)


 Le pilote de dirigeable Michael Lander, qui a enduré les horreurs de la guerre du Vietnam, est devenu psychotique. Désireux de se suicider en grande pompe, il s'associe à la terroriste palestinienne Dahlia, qui prévoit d'utiliser Lander pour faire exploser une bombe lors du Super Bowl en faisant s'écraser son avion sur les gradins bondés. Alors que des milliers de vies sont en jeu, l'agent militaire israélien Kabakov fait équipe avec le FBI pour tenter d'empêcher le meurtre-suicide de Lander.

Black Sunday peut être vu comme un des derniers, si ce n’est le dernier réel coup d’éclat d’un John Frankenheimer qui par la suite rentrera tristement dans le rang, tant au niveau des faveurs du public que de l’inspiration artistique. Issu de cette génération de réalisateurs (Sidney Lumet, Arthur Penn) ayant fait leurs armes à la télévision sur des « dramatiques » laissant le temps et la marge de manœuvre pour expérimenter, Frankenheimer est identifié dès ses premières grandes réussites. Les heureuses rencontres (Burt Lancaster avec qui il tournera cinq films), l’inventivité formelle et l’audace de ses sujets le mettent sur les radars de la critique (notamment française). C’est notamment le cas pour une sorte de trilogie paranoïaque comprenant Un crime dans la tête (1962), Sept jours en mai (1964) et L’Opération Diabolique (1967). Tout en s’appuyant sur les tensions d’un Guerre Froide vivace,  Frankenheimer finissait par capturer un mal plus intérieur, par ses peurs activées (Un crime dans la tête) ou du moins stimulées par les menaces extérieures (Sept jours en mai), jusqu’à l’épure existentielle et désespérée du fabuleux L’Opération Diabolique. Les productions de la fin des années 60 et du début des années 70 contiendront encore leur lot d’excellents film, mais les divergences avec les studios (la sortie sabordée par MGM de Les Parachutistes arrivent (1969)) , les vedettes récalcitrantes (Gregory Peck sur Le Pays de la violence (1970)), les insuccès injustes (la fresque épique Les Cavaliers d’après Joseph Kessel), placent progressivement le réalisateur à la marge d’une industrie ne jurant plus que par la modernité d’Easy Rider.

Lassé des Etats-Unis, Frankenheimer s’imagine un destin à la Joseph Losey et s’installe à Paris, séjour durant lequel il signera le méconnu L'Impossible Objet (1973) exercice justement bien trop appliqué et déférent à ce cinéma européen auquel il aspire. Il va en partie se remettre en selle en réalisant French Connection 2 (1975), très solide suite du classique de William Friedkin. Ce sont certainement les aptitudes, connues mais rondement exploitées dans French Connection 2 (immersion documentaire, action filmée sur le vif) qui convaincront Robert Evans qu’il est l’homme de la situation pour adapter Black Sunday, premier roman d’un encore inconnu nommé Thomas Harris. Le projet est entamé alors que le contexte du conflit israélo-palestinien est dans un de ses moments les plus délicats, notamment la prise d'otages des Jeux olympiques de Munich. On imagine Frankenheimer creuser encore davantage les jeux de paranoïas et de faux-semblants de ses films des années 60, mais l’approche sera différente.

Frankenheimer était un vrai artiste politisé, les penchants progressistes de son cinéma se prolongeant dans la réalité puisqu’il eut la charge de réaliser les films promotionnels de la campagne de primaire de Robert Kennedy. Très lié à ce dernier, il l’aida à gagner en assurance face aux caméras et s’apprêtait à venir le chercher le soir où il fut assassiné par balles le 5 juin 1968. Cet évènement tragique ajouté au déconvenues professionnelles évoquées plus haut affectèrent profondément, Frankenheimer, dans sa vie personnelle (avec de longs épisodes d’alcoolisme et de dépression) et son art, notamment sur Black Sunday.

Par de nécessaires précautions (qui n’empêcheront pas les incidents en amont, durant et après le tournage, tout comme les controverses à la sortie), le film fait une forme de choix apolitique dans son approche. La narration avance en mettant en parallèle le projet terroriste de Septembre Noir et l’enquête du Mossad pour le contrecarrer. Plutôt que d’opposer les groupes et les idéologies, Frankenheimer observe les individus. Opération Diabolique avait ouvert chez le réalisateur une réflexion sur le mâle américain, sa place dans une société en mutation qui se prolongerait par l’immersion dans l’Amérique profonde de Les Parachutistes arrivent et Le Pays de la violence. Cela passait par l’interprétation de stars à la splendeur fanée dans ces trois films (Rock Hudson, Burt Lancaster et Gregory Peck), et le constat d’un supposé âge d’or révolu. Lander (Bruce Dern) est une figure bien différente, rattaché aux maux profondément contemporains de l’Amérique. Brisé par son expérience de prisonnier au Vietnam et trahi par des troubles de stress post-traumatique, Land est un être déclassé par son ancien corps d’armée, et déconsidéré par les institutions du pays censées l’accompagner – la cruauté du rendez-vous médical, entre le mépris d’une assistante et l’impréparation du médecin devant le suivre. La manière de retrouver sa dignité et prendre sa revanche consiste donc en le projet fou d’être à l’initiative d’un attentat de Septembre Noir sur le sol américain. Frankenheimer, qui fut par la suite longtemps attaché au projet Rambo, se montre clairement visionnaire sur ce thème avant qu’il ne devienne plus commun au sein du cinéma américain. 

La double narration est captivante en mettant dos à dos les individus, dans leurs errements comme leurs failles, à des instants décalés. La barbouzerie d’ouverture nous introduit Kabalov (Robert Shaw), agent du Mossad dont les états de services lui ont valu le doux surnom de « solution finale ». Durant l’opération, sa volonté va pourtant faillir au moment d’abattre Dahlia (Marthe Keller), membre de Septembre Noir à sa merci. Les révélations progressives sur le passé de Kabalov et Dahlia en font des personnages miroir, ce que souligne bien la mise en scène de Frankenheimer lors de leurs deux face-à-face. Dahlia est animée d’une rage, d’un ressentiment, d’une soif de sang et d’un fanatisme qui devaient certainement être ceux de Kabalov à ses débuts. Kabalov quant à lui témoigne d’une usure, lassitude, qui seront probablement ceux de Dahlia après 20 ans de campagnes sanglantes, sans avoir fait évoluer les choses. 

Frankenheimer fait habilement osciller notre empathie de l’un à l’autre, dans de superbes scènes introspectives (les confessions de Kabalov à l’hôpital, celles entre Dahlia et Lander) ou des moments d’action où le réalisateur nous pousse vers une jubilation coupable – la séquence durant laquelle Lander et Dahlia échappent aux garde-côtes. Cet humanisme est cependant mis à mal constamment lorsque chacun des deux camps renoue avec les méthodes les plus abjectes durant leurs pérégrinations. La joie démente manifestée par Lander après le test de sa bombe durant lequel il a sacrifié un innocent, l’indifférence à tirer dans la foule de Fasil (Bekim Fehmiu) durant une course-poursuite urbaine à pied, tout cela finit par sceller notre choix pour ceux privilégiant la vie dans le cadre du récit.

Après deux heures d’un pur récit d’espionnage rondement mené et captivant, Frankenheimer va amorcer le grand morceau de bravoure du film. Le montage d’une précision métronomique, le déluge d’action insensé et les visions dantesques (le dirigeable piquant du nez au-dessus d’une tribune de stade) mènent à un suspense haletant soutenu par le score anxiogène à souhait de John Williams. Quelques imperfections techniques ici et là ne sauraient remettre en question le sommet de tension de ce climax, lorgnant sur le film catastrophe et paradoxalement presque trop spectaculaire en comparaison du ton introspectif qui précède. Malgré toutes ses qualités, le film (dont l’originalité sera émoussée par la sortie quelques semaines plus tôt d’Un tueur dans la foule de Larry Peerce (1976) au sujet voisin) ne remportera pas le succès escompté et Frankenheimer ne se retrouvera plus aux rênes d’un projet aussi ambitieux. Les évènements du 11 septembre 2001 limiteront désormais les diffusions du film, l’irréalisme spectaculaire du moment de sa sortie étant désormais auréolé d’une authenticité visionnaire fort dérangeante. 

Sorti en bluray français chez Sidonis

vendredi 29 novembre 2024

Les parachutistes arrivent - The Gypsy Moths, John Frankenheimer (1969)

Profitant de leur passage dans la petite ville provinciale de Bridgeville dans le Kansas, la veille du 4 juillet, Malcolm et deux de ses amis parachutistes d'exhibition de la Gypsy Moths rendent visite à sa tante et son oncle. Elizabeth se sent immédiatement et irrémédiablement attirée par Mike malgré le cynisme de ce dernier qui semble poursuivre une quête existentielle vers la mort.

Durant les années 60, John Frankenheimer avait signé une sorte de trilogie paranoïaque avec Un crime dans la tête (1962), Sept jours en mai (1964) et L’Opération Diabolique (1967). L’ombre de la Guerre froide, l’assassinat de JFK et la peur du putsch militaire planait sur les deux premiers films, tandis que L’Opération Diabolique prenait un tour plus existentiel sous ses motifs de thriller, questionnant la vacuité de l’American Way of life. C’est ce sillon que semble creuser de nouveau Les Parachutistes arrivent, la chronique prenant cependant le pas sur le suspense. Au départ il y a un roman de James Drought publié en 1955, sur lequel un Kirk Douglas intéressé va poser une option en 1966. Il en perd les droits lors de la rupture avec son partenaire de production Edward Lewis, ce dernier poursuivant le projet avec John Frankenheimer qui était le premier réalisateur envisagé.

Le récit nous fait suivre trois parachutistes d’exhibition parcourant l’Amérique profonde pour leurs spectacles. Mike Rettig (Burt Lancaster) est le plus expérimenté du trio, un cynique désabusé qui ne vit que pour l’adrénaline des sauts durant lesquels il se plaît à défier la mort en ne déclenchant son parachute qu’à l’ultime seconde. Browdy (Gene Hackman) est le boute-en-train et businessman de la bande, son énergie et sens de la communication dissimulant une angoisse sans doute plus profonde, exposé par ses visites à l’église avant chaque grand show. Enfin Malcolm (Scott Wilson) est paradoxalement le plus vulnérable de tous en apparence, mais le plus solide psychologiquement, ne masquant pas son appréhension avant les sauts mais solide et fiable en situation. De passage dans une petite ville du Kansas où Malcolm passa une partie de son enfance, les personnages vont y être confronté à leurs contradictions.

Si le trio fuit la monotonie d’une existence conformiste dans leur périlleux métier, les personnalités croisées ne sont pas davantage satisfaites dans leur quotidien rangé. Frankenheimer installe une atmosphère de tension érotique et de secret sous le vernis bienséant, notamment avec Elizabeth (Deborah Kerr), tante de Malcolm éprouvant une attirance pour Rettig. La pulsion de vie et de mort se disputent chez celui-ci, dans le jeu dangereux auquel il s’adonne durant ses sauts, l’approche du sol interrogeant en lui le désir de s’y écraser dans l’oubli ou d’y atterrir pour peu que quelqu’un et une vie l’y attendent. Burt Lancaster retrouve Deborah Kerr après leurs collaborations sur Tables séparées de Delbert Mann (1958) et surtout Tant qu’il y aura des hommes de Fred Zinnemann (1953). Leur alchimie opère à nouveau, mais ici dans une sorte de lassitude désabusée de l’âge mûr, dans un climat de renoncement dont les élans tendres semblent être les derniers soubresauts avant la « chute ». Cela va introduire une belle et étonnante scène d’amour durant laquelle Deborah Kerr se montre nue pour la seule fois de sa carrière.

Les autres protagonistes ont droit à un traitement passionnant également. Il faut toute la finesse de jeu de Gene Hackman pour deviner les espoirs déçus de Browdy, lui aussi en quête impossible d’une épaule sur laquelle poser sa tête mais condamné par son attitude fanfaronne et sa vie d’erranc à des interactions superficielles – le bel instant de confidences avortées avec son coup d’un soir. Scott Wilson est marqué par un drame d’enfance et un sentiment d’abandon (dont les raisons se révèleront) qui font du groupe formé avec ses acolytes une sorte de famille de substitution. La prestation toute en retenue de Wilson fait mouche, et rend d’autant plus intense les instants durant lesquels son tempérament prudent vacille. Frankenheimer capture parfaitement l’atmosphère de cette Amérique profonde, son vernis sage se confrontant à la révolution sexuelle avec les ruelles sages du jour laissant place aux néons du club de strip-tease local la nuit venue. 

Cette dualité existe aussi chez les habitants, telles les membres du club d’Elizabeth toutes émoustillées par la présence virile de Burt Lancaster durant sa présentation. La pulsion de mort et de vie des sauteurs se mue en pulsion morbide chez les spectateurs des spectacles, émerveillé autant qu’avide de l’odeur du sang en cas d’incident, les nombreux contrechamps de foules yeux rivés ne laissant aucun doute. Frankenheimer a eu tout le sentiment d’observer ce sentiment en réalisant Grand Prix (1966) film consacré à la Formule 1.

Les scènes de sauts en parachute sont particulièrement novatrices et spectaculaire. Le filme démocratise les pratiques du base-jump et du skydiving, dans des séquences aériennes filmées en 35 mm avec des caméras accrochées aux casques des cascadeurs. Une demi-douzaine de spécialistes se partagent les sauts, entre les filmeurs et les doublures, tandis que l’expérience de Frankenheimer sur Grand Prix permet d’insérer de manière crédible et fluide des plans de coupe sur le visage des acteurs.

Après une première heure introspective, les quarante dernières minutes enchaînent les séquences de sauts spectaculaires et ludique, presque avec monotonie et détachement afin de mieux nous cueillir lorsque l’impensable se produit. Une nouvelle fois la question de ce qui nous attends au sol se pose, et la raison de freiner la descente ou de la laisser s’amorcer sans retenue. Dans les deux situations clés mettant ce doute en jeu, l’issue dépendra à chaque fois d’une sensation du présent, d’une espérance de futur, et la survie comme la mort ne tient qu’à un réflexe presque machinal. Un grand film qui sera pourtant un gros échec commercial, mais que Frankenheimer tenait pour sa plus grande réussite. 

Sorti en dvd zone 1 chez Warner

jeudi 15 août 2013

Le Prisonnier d'Alcatraz - Birdman of Alcatraz, John Frankenheimer (1962)


Robert Stroud, un prisonnier condamné à perpétuité, recueille un oiseau blessé et se passionne pour l'ornithologie.

En 1955 l’auteur Thomas E. Gaddis rédigera une biographie à succès sur Robert Stroud, meurtrier condamné à perpétuité qui trouvera la paix en se découvrant une passion pour l’ornithologie. Beau récit de rédemption et vision sans concession de la rigueur pénitentiaire, l’ouvrage  appelait bien sûr une transposition cinématographique qui verra le jour en 1962. Ce sera la première grande réussite du début de carrière exceptionnel  de Frankenheimer (les très paranoïaque Un crime dans la tête (1962) L’Opération diabolique (1966)) et sa première collaboration avec Burt Lancaster, association qui donnera les classiques que sont le film de guerre  Le Train (1964) ou encore l’espionnage de Sept Jours en mai (1964). 

Le récit narre la rédemption d’un supposé irrécupérable, placé en isolement au sein même de la redoutable prison d’Alcatraz qui en soignant un jour un oisillon, se découvrira une passion et un vrai talent dans cette activité. Tout en trouvant un vrai exutoire à sa violence,  Stroud va devenir une vraie autorité scientifique en la matière et bouleverser grandement l'organisation pénitentiaire. Passant du chien fou indomptable au vieux sage enfin apaisé, Burt Lancaster offre une de ses interprétations les plus habitées. 

Frankenheimer use d'une sobriété et efficacité exemplaire lorgnant par instant sur le documentaire, notamment grâce à l'ouverture sur l’auteur Thomas E. Gaddis (joué par Edmond O'Brien dans le film) puis ses interventions en voix off tout au long du récit. La description du temps qui passe se ressent par  un montage des plus rigoureux, que ce soit pour montrer l'ennui de l'isolement conduisant Stroud au bord de la folie puis pour décrire la méticulosité et la passion qui anime Lancaster ensuite dans sa tâche. On ressent le poids de la lourde peine dans sa manière de se lancer à corps perdu dans certains travaux, comme les sept mois qu'il passe à fabriquer une cage avec un carton. Cette échappatoire au quotidien sinistre devient ainsi une vraie raison de vivre où il gagnera progressivement en érudition. Cette nouvelle et salvatrice passion va pourtant s’avérée inadaptée à une vie en détention. 

Le film  dénonce ainsi un système pénitentiaire aliénant et ne donnant aucune possibilité de réhabilitation, aspect très bien illustré à travers les divers obstacles que l'administration met sur la route d'un détenu bien gênant désormais. Après tout la prison d’Alcatraz était surtout vantée pour sa sécurité rigoureuse, le peu de privilèges accordés aux prisonniers soit autant d’élément expliquant entretenant la légende qu’il est impossible de s’en évader (jusqu’aux évènements narrés dans L’évadé d’Alcatraz (1979) de Don Siegel du moins et qui ont ironiquement lieu l’année de sortie du film de Frankenheimer).  Stroud n'est d’ailleurs pas montré comme un saint loin de là et privé de ses amis à plumes peine à apaiser la fureur qui le consume. 

Passé le début du film où il n’est que haine et violence, on aura quelques éléments de réponses quant aux raisons de son sort avec le rapport fusionnel qu'il entretient avec sa mère (Thelma Ritter glaçante en mère abusive). On saluera également parmi les seconds rôles un formidable Neville Brand en maton humain (la scène où il vide son sac à Sproud et celle de la séparation pour Alcatraz sont bouleversantes) et Karl Marlden en directeur de bonne volonté mais aux méthodes inappropriée. Un film magnifique qui aurait vraiment dû valoir l’Oscar à Burt Lancaster. 

Sorti en dvd zone 2 français chez MGM

lundi 17 octobre 2011

Le Train - The Train, John Frankenheimer (1964)


En juillet 1944, le colonel Von Waldheim fait évacuer les tableaux de maîtres de la Galerie nationale du Jeu de Paume pour les envoyer en Allemagne. Labiche, un cheminot résistant, est chargé de conduire le train transportant ces objets d'art. Avec l'aide de ses compagnons résistants, il va chercher à faire en sorte que le train et les tableaux n'arrivent jamais à destination.

Le Prisonnier d'Alcatraz, Sept jours en mai, les collaborations entre John Frankenheimer et Burt Lancaster sont toujours synonyme de qualité, ce que confirme cet excellent The Train. Formidable ode aux cheminots français résistants de Deuxième Guerre Mondiale, le film a un pitch des plus séduisants. Face à la débâcle de l'armée allemande et à l'arrivée imminente des alliés, un officier allemand amateur d'art décide d'embarquer en Allemagne tous les fleurons de la peinture française qu'il s'est plu à emmagasiner durant l'occupation. Seulement il va trouver sur sa route une horde de cheminots bien décidé à empêcher les toiles d'arriver à bon port.

Le film offre un questionnement intéressant à travers le rapport qu'entretiennent les deux héros au chargement prestigieux qu'ils se disputent. Pour Von Waldheim, cela est de l'ordre de l'obsession et fini par aller au-delà même de ses obligations envers son armée. Paul Scofield délivre une prestation fiévreuse et compose un personnage aussi captivant et énigmatique qu'Alec Guiness dans Le Pont de la rivière Kwai. A l'inverse le chef de gare résistant incarné par Lancaster est plus pragmatique et au départ préfère privilégier des actions plus utiles voire carrément le chargement. Ce qu'il n'a pas compris, la conservatrice de musée jouée par Suzanne Flon puis tous ses camarades sacrifiés (courte mais formidable prestation de Michel Simon en Papa Boule) tout au long du film lui feront saisir. Ces peintures représentent le patrimoine français, son histoire et son honneur et à l'heure d'une libération à venir il est impensable de le laisser partir chez l'ennemi.

Quand la seule passion élitiste et individualiste guide les actions de Von Waldheim (ce que confirme une superbe tirade finale), celles des français qu'ils soient en mesure d'apprécier cet art ou pas va bien au-delà. La séquence finale voyant montrant en montage alterné un monceau de cadavres de cheminots avec les caisses de tableaux simplement marqués du nom des artistes expriment magnifiquement cet idée. Dès lors la quête de Lancaster vire à la même obsession et détermination que son ennemi avec climax éreintant qui n'est pas sans rappeler dans l'idée ce que fera Frankenheimer à la fin de French Connection où un Gene Hackman traquait Charnier jusqu'au point de rupture.

En plus de soulever ces thèmes passionnants le film n'en oublie pas d'être hautement spectaculaire, chose réclamée par Lancaster qui souhaitait un vrai film d'aventure et renvoya Arthur Penn (qui débuta le film et fit la pré production) au profit du bien plus efficace Frankenheimer. Ici donc les moyens sont là avec un tournage dans divers poste ferroviaire aux quatre coins de la France où on retiendra une dantesque séquence de bombardement (que sillonnent le train conduit par Michel Simon) et impressionnante collision de locomotive.

Le suspense est rondement mené et inventif (la longue traversée où les cheminots trompent les allemands sur les parcours en changeant le nom des gares) pour un formidable morceau de cinéma à la conclusion parfaite. Un des meilleurs Frankenheimer.

Sorti en dvd zone 2 français chez MGM

Bande-annonce



Et une jolie curiosité un making-of d'époque réalisé par la SNCF et narré par Michel Simon

mardi 21 décembre 2010

Sept jours en mai - Seven days in may, John Frankenheimer (1964)


Le général américain James Mattoon Scott (Burt Lancaster), hostile à un traité de désarmement nucléaire avec la Russie, projette de renverser le gouvernement des Etats-Unis. Son bras droit, le colonel Casey (Kirk Douglas), pressentant le danger, décide d’avertir le Président.

Après son magistral Un Crime dans la tête, Frankenheimer offrait là son second très grand thriller politique avec cette oeuvre visionnaire puisque anticipant autant l'esthétique du cinéma paranoïaque des 70's que les soubresauts politiques bien réels des décennies à venir.

L'histoire (situé dans un futur proche) dépeint une société américaine sur des charbons ardents car divisées par la décision de son Président (Fredric March) de mettre un terme à la Guerre Froide en signant un traité de désarmement nucléaire avec la Russie. La scène d'ouverture du film montre d'emblée un pugilat devant la Maison Blanche entre manifestants pour et contre la réforme dans le style sec du réalisateur faisant écho aux manifestations anti Vietnam de l'époque.


Le parti pris du film est intéressant puisque au sortir du Mcarthysme probablement beaucoup de spectateurs américains partageaient les idées du personnage de général dissident incarné par Burt Lancaster. Frankenheimer évite donc le cliché d'en faire un fou exalté mais au contraire un être glacial froid, calculateur et parfaitement conscient de ses actes. On ne peut d'ailleurs s'empêcher de faire le rapprochement avec les méthodes récentes d'un Bush pour rallier l'opinion a sa cause en invoquant Dieu et le drapeau américain lors d'une scène de meeting télévisé. Le sentiment d'insécurité des américains face aux dangers du monde et les extrêmes qu'il provoque fait également miroir à une actualité proche soulignant les comportements adoptés en périodes politique troublée. Presque tout les personnages sont entourés de cette dimension ambiguë, notamment Kirk Douglas qui mettant à jour le complot va dénoncer son supérieur Lancaster (dont on découvrira qu'il soutient les idées et qu'il admire) au Président du fait que celui ci veuille bafouer la constitution par son coup d'état.

De même son attitude face à Ava Gardner (déjà un peu fanée et d'autant plus émouvante) qu'il est contraint de manipuler est largement discutable même si pour la bonne cause. A l'opposé de ses figures d'ombres et lumière, le Président joué par Fredric March est une des incarnations les plus droites vue dans cette fonction dans un film américain. Profondément croyant en ses idées mais toujours dans le doute quant au méthodes, il refuse même dans les dernières minutes de commettre un acte révoltant qui lui aurait permit d'obtenir un avantage décisif.

Le scénario est dû au créateur de La Quatrième Dimension Rod Serling et sa patte est largement identifiable. La première partie distille minutieusement les indices du complot en marche à travers la suspicion naissante chez Kirk Douglas face à des faits étranges : l'existence d'une base militaire d'entraînement absente des budgets officiels, la connivence étranges entre les sénateurs les plus radicaux et Lancaster, l'importance acquise par un simple exercice d'alerte. Frankenheimer dans une mise en scène sobre et finalement claustrophobe et étouffante distille un suspense discret et sans morceaux de bravoure spectaculaire par la simple tension sous jacente qui se dégage des multiples faux semblants et mensonges. La seconde moitié est ainsi un jeu d'échecs diabolique sous forme de compte à rebours où le Président et son équipe doivent déterrer les indices quelque jours avant la tentative de coup d'état, la tentative étant choisi à un moment où le président est isolé.

Les péripéties se limitent quasiment uniquement à des échanges entre personnes assises à leurs bureau sans que l'ennui ne s'installe jamais et le tout s'avère passionnant de bout en bout. On en arrive au sommet du film avec la joute verbale opposant Fredric Marc à Burt Lancaster, ce dernier perdant soudain son masque pour dévoiler toute sa mégalomanie. Casting brillant (et qui montre une nouvelle fois le flair incroyable de Kirk Douglas ici producteur), thème audacieux et mise en scène inspirée (et quel montage de Ferris Webster déjà à l'oeuvre sur Un Crime dans la tête) un des très grands films de Frankenheimer.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner et disponible dans la collection Fnac