Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 16 juin 2022

Le destin se joue la nuit - History is Made at Night, Frank Borzage (1937)


 Le riche armateur Bruce Vail tente de surprendre son épouse en galante compagnie afin de pouvoir divorcer. Elle est heureusement aidée par un sympathique quidam, Paul Dummond dont elle tombera amoureuse.

History is made at night est une merveille de romance hollywoodienne, dans ce qu'elle a de plus emphatique et imprévisible. Au départ il n'y a que ce titre chargé de promesses, History is made at night, et un embryon de script de deux pages, mais qui poussent le producteur à initier le projet et à solliciter Frank Borzage pour le réaliser. Ce dernier se montre tout aussi charmé par l'intitulé que circonspect face à la maigreur du postulat mais va se laisser convaincre par Wanger de le réaliser. L'écriture n'avance pas suffisamment vite et quand arrive le début du tournage, Borzage ne dispose que de 22 pages de scénario. Ce dernier va donc s'écrire au jour le jour, et se délester dans ses incroyables ruptures de ton de la progression dramatique logique qu'aurait amené une production moins placée dans l'urgence. Frank Borzage est déjà à l'époque un véritable maître du mélodrame, ayant signé de véritables chefs d'œuvre durant sa période muette avec L'Heure suprême (1927) ou L'Ange de la rue (1928), ainsi qu'à l'orée du parlant sur Liliom (1930) et bien sûr L'Adieu aux armes (1932). Il brillera encore ensuite avec des mélos véritablement engagés dans Trois camarades (1938) et La Tempête qui tue (1940). Toutes ces réussites se caractérisaient par une alchimie idéale sentimentalité et un lyrisme formel à la fois emphatique et épuré qui lui vaudront l'admiration des surréalistes.

Dans History is made at night, il recrée cette magie non pas dans la force du déploiement de son récit, mais dans une suite de moments forts auxquels il parvient à chaque fois à donner un cachet unique. Les genres, les tons, les situations disparates et en apparence incohérentes s'entrechoquent tout au long de l'histoire - cela se traduisant aussi sur l'esthétique, des premières minutes quasi expressionnistes, on passe à la sophistication romantique, sans parler du virage spectaculaire final. Irene (Jean Arthur) est une épouse oppressée par la jalousie maladive de de son riche époux armateur Bruce (Colin Clive) qu'elle décide de quitter. Ce dernier afin d'empêcher le divorce et poussé par cette obsession d'être trompé décide de lui jeter son chauffeur dans les bras afin de la coincer. Paul (Charles Boyer) chef de salle dans un restaurant parisien, croise la malheureuse aux prises avec son "amant" avant l'arrivée imminente du mari et décide de la secourir en se faisant passer pour un voleur. 

Toute cette suite d'informations et d'évènements sont déroulés avec une efficacité narrative redoutable qui pousse au bout d'un quart d'heure nos deux héros dans les bras l'un de l'autre. Borzage va constamment fonctionner sur une logique d'urgence qui introduit ces situations rocambolesques, et d'aparté constituant le sursis apaisé où les amants peuvent se découvrir, s'aimer. C'est le cas dans la magnifique scène de restaurant les idées ludiques pleuvent pour instaurer une proximité entre les personnages tant par des rituels naissants qui façonnent leur complicité (le menu du restaurant le Château Bleu qui reviendra plusieurs fois) et également permettre les confidences sans épanchements trop prononcés (l'interlocutrice imaginaire que Charles Boyer dessine sur sa main). C'est un pur moment de romantisme suspendu qui scelle l'amour indéfectible entre Irene et Paul, mais qui sera mis à rude épreuve par les manœuvres du mari jaloux et véritablement machiavélique.

Sans entrer dans les détails qui vont séparer le couple, le scénario ose les ruptures de ton les plus folles, dans le registre comique comme dramatique pour montrer ses héros forcer ou subir le destin. Tout cela conduit à chaque fois à une superbe idée romanesque, le rire de voir Charles s'imposer maître de salle d'un restaurant new-yorkais où il a poursuivi Irene menant à cet argument insensé où il garde constamment réservée une table de l'établissement dans le fol espoir qu'elle y passe un jour (ce qui ne manquera pas d'arriver bien sûr). Les acteurs sont ici au sommet de leur charme et photogénie, Borzage usant brillamment de leur opposition de caractère. Jean Arthur brille souvent par la fébrilité et vulnérabilité de ses interprétations, facette qu'elle exprime ici mais qui s'estompe sous le regard aimant, les bras protecteurs et les mots doux de Charles Boyer. Ce dernier au contraire excelle dans une forme de décontraction pince sans rire teintée de fatalité, et parvient soudain à laisser entrevoir une tension, une fragilité et maîtrise moins assurée de son environnement. Paul ne peut plus traverser les évènements avec distance et nonchalance, Irene au contraire ne subit plus ces évènements et se redresse, tous deux mûs force qui les dépasse. A l'opposé Bruce l'époux jaloux une force négative uniforme, animé à sa façon par une pulsion amoureuse également mais malfaisante car ne reposant que sur la possession et la domination. Son épouse est comme ses employés où ces yachts, elle lui appartient et ne peut pas se dérober à lui.

Alors que l'ensemble aurait déjà la matière de deux ou trois films, la spectaculaire dernière partie va encore plus loin dans l'excès. C'est finalement le schéma entrevu depuis le début qui se reproduit mais dans des proportions monumentales. On rejoue le moment suspendu et éphémère du couple sur un bateau, les gimmicks qui les ont accompagnés depuis le début (le menu, l'ami chef italien César présent à bord) et l'élément perturbateur qui prend cette fois des proportions "titanesques". La force de l'amour unissant Paul à Irene se mesure à l'échelle des obstacles qui se posent face à eux et l'on se retrouve avec une spectaculaire scène de naufrage qui fait basculer l'ensemble dans le film catastrophe. C'est d'ailleurs à se demander si James Cameron a vu ce film tant le triangle amoureux est quasi similaire à celui de Titanic (1998), plusieurs péripéties menant à la catastrophe et la nature pathétique et possessive de son méchant nanti. En faisant de la connexion et de l'interaction de son couple le moteur de l'histoire plutôt que sur une "logique" narrative classique, Frank Borzage parvient conférer à l'ensemble une cohérence pourtant impossible et emporter le spectateur dans tous les soubresauts démesurés de sa romance. Du grand mélo.

Sorti en bluray et dvd zone 1 chez Criterion et doté de sous-titres anglais

jeudi 20 novembre 2014

Plus on est de fous - The More the Merrier, George Stevens (1943)

La crise du logement qui sévit aux Etats-Unis pendant la dernière guerre, oblige la jeune Connie à louer un appartement à un vieux monsieur, Benjamin Dingle. Celui-ci, de son côté, le sous-loue au jeune officier Carter...

Un an après l'excellent La Justice des hommes (1942), George Stevens retrouve Jean Arthur pour une autre merveille de romance en huis-clos avec cet excellent The More the Merrier. S'il ne part pas dans les réflexions philosophiques de son prédécesseur, le film s'inscrit avec humour dans une réalité d'alors à savoir la pénurie de logement au sein de cette Amérique en guerre. La scène d'ouverture amuse ainsi par son décalage avec sa voix off vantant les vertus de l'accueil à Washington tandis qu'à l'image s'enchaîne les visions d'hôtels et de pensions saturées. C'est dans ce contexte que va se profiler une promiscuité inattendue entre nos trois héros. Benjamin Dingle (Charles Coburn) est un homme politique venu justement à Washington pour mettre en place un programme immobilier et va ironiquement se trouver à la rue le temps de son séjour.

Il va avec roublardise et insistance réussir à sous-louer une chambre à Connie (Jean Arthur) jeune célibataire qui aurait préféré la compagnie d'une autre femme. Les manières coincées et l'organisation rigoureuse de Connie s'opposent à la désinvolture rigolarde de Dingle et George Stevens par son sens du rythme et sa gestion de l'espace fait de l'appartement un hilarant théâtre de ces deux caractères opposés. Le procédé est poussé plus loin encore lorsque Dingle va sous-louer sa propre chambre à Carter (Joel McCrea) un jeune officier de passage, et à l'insu de Connie bien sûr. A ces mouvements perpétuels désordonnés s'ajoutera ainsi une hilarante partie de cache-cache où Charles Coburn est absolument génial dans ses efforts à dissimuler sa duperie tandis que ses deux colocataires vaquent à leurs occupations.

Après avoir introduit les personnages dans les entrechoquements de cet espace restreint, Stevens met la pédale douce sur les gros gags pour développer subtilement leur caractère. Charles Coburn s'avère aussi volontariste que désinvolte dans ses actions sociales et dans son rôle d'entremetteur goguenard qu'il interprète avec un plaisir non dissimulé. Jean Arthur est une nouvelle bouleversante quand se dessine peu à peu la solitude de Connie sous l'attitude psychorigide, "fiancée" à un homme surtout préoccupé par sa carrière et pour qui cette compagnie un autant un dérangement qu'un piquant dans son quotidien morne. Joel MCrea est également très subtil en soldat de passage à l'attitude détachée, ses responsabilité ne lui permettant pas de se lier trop longuement à qui que ce soit (la première rencontre avec Dingle où il est constamment allusif sur ses activités).

La fragilité et le charme de Connie vont pourtant faire vaciller progressivement cette froideur. Ce rapprochement se fait dans le quotidien, le temps de quelques séquences anodines (un petit déjeuner à trois, une séance de bronzage...) d'un charme fou où Dingle a recours à des procédés grossiers pour briser la retenue des deux jeunes gens. Connie est trop fière et distinguée pour faire le premier pas, Carter n'est même pas conscient d'être en train de tomber amoureux. Les dialogues sont tordants lorsque les deux hommes mettent à mal la patience de Connie (toutes les piques sur son fiancé) et l'on passe un vrai bon moment.

Comme La Justice des hommes, Stevens brise cet aparté de manière un peu artificielle dans l'avalanche de rebondissement de la dernière partie alors que le romantisme se développait bien mieux dans l'attente. Néanmoins les situations sont suffisamment drôles pour susciter l'adhésion, comme ce moment où se vérifie les tirades de Charles Coburn sur la pénurie d'hommes à Washington (huit femmes pour un homme) et où Carter est subitement assailli de prétendantes dans un restaurant. On pense aussi à la réaction ahurie du fiancé (Richard Gaines) lorsqu'il découvrira les liens curieux unissant nos trois héros. La magie opère définitivement dans les purs moments romantiques où le film se détache de sa mécanique et ose ralentir.

Deux moments de grâce fonctionnent ainsi en parallèle. Connie et Carter dans leurs chambres respectives, allongés, s'avouent leur amour, le mur séparant les deux pièces semblant disparaitre par la finesse du montage laissant croire qu'ils sont côté à côte. La dernière scène répond à ce moment, quand devant se séparer notre couple reprend une attitude distante pour cacher sa détresse. A l'inverse, la mise en scène de Stevens filmant ce passage de l'extérieur fait supposer qu'ils sont séparés et en fait le mur a cette fois (littéralement) disparu. Le rapprochement mutuel se sera fait en domptant leur cœur et cet espace, idée que conjugue avec brio le réalisateur par la seule image (et assez ironiquement l'aveu amoureux se fait dans une promiscuité indécente par le montage, l'hypocrisie revient alors que la relation est "régularisée" beau pied de nez au Code Hays). Un petit bijou de comédie romantique et Jean Arthur est définitivement la plus craquante des "girl next door" du cinéma américain.

Sorti en dvd zone 1 chez Sony et doté de sous-titres anglais (assez défaillants quand même)

Extrait

mardi 6 mai 2014

L'Extravagant Mr. Deeds - Mr. Deeds Goes to Town, Frank Capra (1936)

1936, Deeds, simple provincial d'une commune du Vermont, hérite d'une fortune fabuleuse et doit se rendre à New York pour la gérer. Sur place, il a affaire à un avocat véreux qui cherche à administrer ses biens à sa place, et à une jeune femme dont il tombe amoureux, ignorant qu'elle est journaliste chargée de rédiger des articles caustiques à son propos.

L'Extravagant Mr. Deeds est un tournant dans la carrière de Frank Capra, le film qui lance la série de grandes œuvres à conscience sociale du réalisateur avec Vous ne l'emporterez pas avec vous (1938), Monsieur Smith au Sénat (1939) et L'Homme de la rue (1941), les deux derniers reprenant d'ailleurs la structure initiale de Mr. Deeds avec cette idée d'un naïf confronté à une institution qui va le broyer. Cette conscience sociale n'est pas neuve chez Capra et notamment dans un film comme La Ruée (1932) mais c'est le succès de Mr. Deeds qui lui fera réellement comprendre l'impact de cette veine humaniste auprès du public et le poussera à développer de manière plus complexe et fouillée dans ces œuvres suivantes. Au départ le réalisateur est captivé par la nouvelle Opera Hat de Clarence Budington Kelland parue en 1935 dans la revue The American Magazine et partira de la base du récit (un brave homme provincial hérite d'une fortune colossale et de biens immobiliers dans une grande ville) pour le faire sien à travers le scénario du fidèle Robert Riskin. Alors que l'emploi du temps surchargé de Ronald Colman l'empêche d'attaquer Horizons Perdus qui devait être son film suivant (et finalement tourné l'année d'après), Capra se lance donc dans ce film charnière, engageant la star Gary Cooper authenticité incarnée pour être Mr. Deeds ainsi que Jean Arthur dans son premier grand rôle qui fera d'elle une star.

L'histoire voit donc un grand candide et innocent confronté à l'hypocrisie et au cynisme lorsque Longfellow Deeds (Gary Cooper) est tirée de sa province paisible pour se rendre à New York toucher le colossal héritage de 20 millions de dollars que lui a légué un oncle qu'il n'a jamais vu. Gary Cooper avec son croisement d'allure imposante, de visage à l'expression sincère et de regard rêveur impose immédiatement à la singulière personnalité du héros. Détaché des préoccupations superficielles de son nouvel entourage (voir comme il encaisse sans ciller l'annonce de sa fortune), Deeds est une énigme pour les citadins cyniques. Il n'est pas le grand benêt qu'une inévitable horde vautour espère plumer, ni l'idiot dont on peut se moquer en douce, notre héros réglant leur compte aux escrocs et aux mesquins en tout genre d'un crochet bien senti. Pas assez malléable pour les avocats véreux souhaitant avoir procuration sur sa fortune et trop droit pour alimenter la presse à scandale curieuse de ce nouveau riche, Deeds sera finalement victime de sa pureté d'âme et de sa quête d'une oreille sincère.

Il pense la trouver avec Louise Bennett (Jean Arthur) travailleuse sans le sous dont il va tomber amoureux mais cette dernière est en fait une journaliste qui profite de leurs rencontres pour alimenter ses articles où elle le ridiculise sous le sobriquet de "Cinderella Man". Gary Cooper est absolument formidable, entre lucidité et candeur enfantine, incarnant un Deeds qui est la spontanéité même : surexcité par la moindre sirène de pompier, empoignant son tuba dès qu'il a besoin de réfléchir, s'enfuyant et glissant comme un adolescent maladroit après avoir fait sa grande déclaration d'amour sous forme de poème.

Cherchant le meilleur dans chacune de ses rencontres et des lieux parcouru (la tirade sur la tombe de Grant où il est le seul à ressentir l'émerveillement et le poids de l'histoire de ce cadre) Deeds verra son allant progressivement brisé par la fausseté et la froideur que représente cette vie citadine égoïste. Cette fortune non désirée va s'avérer un poids insurmontable qui va le pousser au désespoir il saura mettre cette déception au service des autres. Capra n'a pas encore atteint la finesse de traitement de L'Homme de la rue et amène sans doute un peu grossièrement cette prise de conscience lorsqu'un fermier dans la misère vient violemment afficher sa triste réalité à Deeds. L'émotion et la vérité qu'il confère à la scène fait pourtant tout, notamment à travers le regard compatissant de Gary Cooper qui voit enfin une utilité à cette richesse : aider les plus démunis.

C'est l'extravagance de trop pour les puissants qui vont chercher à stopper cette noble entreprise. Le film est vraiment une matrice moins conceptuelle et sombre de Meet John Doe avec des êtres dont la dévotion et le désintéressement est un mystère insondable, une folie pour les nantis. On a presque une sorte d'anticipation d'anticommunisme primaire dans le rejet de l'action de Deeds (ses ennemis voyant dans son action un danger pour le pays mais contrairement au méchant faustien incarné plus tard par Edward Arnold dans L'Homme de la rue on reste ici à un degré plus terre à terre volonté d'enrichissement personnel sur le dos de Deeds). Deeds est un miroir du sentiment qui anime son environnement et face à cette fausseté et cynisme ambiant, il abandonnera la partie par un dépit le plongeant dans le mutisme lors de la cruelle scène de tribunal en conclusion. Le regard de ceux chez qui il a éveillé l'espoir et l'amour sincère qu'il a cru voir lui échapper va pourtant le réveiller.

La tirade finale de Gary Cooper (qu'il est d'ailleurs amusant de comparer dans une idée proche avec le discours solennel et grandiloquent du Rebelle (949) de King Vidor) est à l'image de ce héros espiègle, s'innocentant en confrontant chacun à ses petites tares. L'acteur fait totalement échapper le personnage à la figure d'archétype qui aurait pu le guetter, ce regard vers les autres, cet optimisme et naïveté étant ceux que tout un chacun espère éternellement conserver. Une foi contagieuse à l'image d'une Jean Arthur poignante dont les airs de calculs ne résisteront pas longtemps à l'extravagant Mr. Deeds. Capra émeut et tient en haleine jusqu'au bout avec cette œuvre chaleureuse.

Sorti en dvd zne 2 français chez Sony

dimanche 20 avril 2014

La Justice des hommes - The Talk of the Town, George Stevens (1942)

Lorsque le Holmes Woolen Mill se retrouve ravagé par un incendie, son directeur, Andrew Holmes, accuse l'un des employés, Leopold Dilg, contestataire notoire. Un homme ayant été tué dans le désastre, Dilg, qui clame son innocence, se retrouve inculpé de meurtre au milieu d'une campagne de presse savamment orchestrée par Holmes. Ayant réussi à s'évader, et décidé à obtenir un jugement équitable, il trouve refuge chez Nora Shelley, une ancienne camarade de classe. Mais cette dernière loue justement sa maison à Michael Lightcap, un important juriste de Boston venu au calme pour écrire un livre...

George Stevens réussi avec un brillant mélange de comédie romantique et de réflexion sociale avec ce surprenant The Talk of the Town. Les ruptures seront de mise tout au long du récit avec notamment une ouverture saisissante et digne d'un film noir qui nous fait découvrir la situation dramatique de Leopold Dilg (Cary Grant). En quelques vignettes nous découvrons le parcours ayant mené le personnage en prison après avoir été accusé de l'incendie de l'usine de son patron Andrew Holmes et provoqué la mort d'un gardien.

 Cette entrée en matière choc nous laisse dans l'expectative, d'autant que Stevens use très bien de l'allure inquiétante que peut avoir Cary Grant sous les airs joviaux (et surtout exploité avec brio par Hitchcock dans Soupçons (1941) ou Les Enchaînés (1946)) lors de son évasion et de la traque qui s'ensuit. La thématique du film est déjà posée avec le regard sur Dilg qui est biaisé par l'introduction tapageuse et qui en fait une figure menaçante, le scénario questionnant constamment sur ce qui définit réellement un être derrière ce qu'une campagne médiatique peut en faire. C'est d'abord ce que saura voir Nora Shelley (Jean Arthur), amie d'enfance de Dilg chez laquelle il se réfugie, où plutôt la pension qu'elle loue. Ne sachant que faire d'un Dilg blessé et repu de fatigue et ne pouvant se résoudre à le dénoncer, Nora sera bientôt prise de cours lorsque son premier locataire arrive en avance. Il s'agit en plus de la personne la moins indiquée vu la situation, le très austère et acariâtre Michael Lightcap (Ronald Colman), juriste prestigieux de Boston venu au calme pour écrire un livre.

Stevens tiens alors avec un équilibre délicat comédie enlevée, triangle amoureux et trame policière toujours en poursuivant ce thème de ce qui se révèle derrière l'idée qu'on veut nous donner d'un personnage. Leopold Dilg s'avère ainsi un activiste dont le patron a voulu se débarrasser tout en touchant les assurances de son usine déclinante, aura monté toute la petite ville contre lui et acheté juges et journaux locaux pour parvenir à ses fins. Lightcap s'avère tout à la fois la pire et la meilleure compagnie possible par sa rigueur et sens de la justice pour faire changer les opinions et sauver Dilg. Seulement, le jugement de Lightcap est surtout théorique et représente une application froide et sans âme de la loi en laquelle il a toute confiance. Nora et Dilg devront amadouer le glacial juriste pour le convaincre et le scénario joue sur plusieurs registres pour le pousser dans ses derniers retranchements. D'abord la grosse comédie où une délicieuse et maladroite Jean Arthur titille sévèrement les nerfs d'un Ronald Colman raide comme la justice justement, au phrasé précieux et susceptible même s'il ne tardera pas à être sous le charme.

L'autre angle d'approche est la réflexion avec une vraie respiration entre l'urgence du début et la fin du film où Dilg se faisant passer pour le jardinier bouscule Lightcap dans son idée de loi et qui pour lui doit prendre l'humain avant de poser son verdict aveugle et implacable, ce déséquilibre étant la cause de cet engagement qui lui a causé tant de problème. Lightcap rarement aussi bousculé revoit ainsi progressivement son jugement d'autant qu'il est exposé à la corruption locale et à la campagne contre Dilg téléguidée par sa "victime". Stevens ose une sorte d'aparté philosophique et une confrontation intellectuelle qui n'ennuie jamais et met en valeur les deux héros masculins dont la rivalité hors écran (Cary Grant ayant demandé le changement du titre initial Mr Twilight mettant en avant le personnage de Colman plus riche selon lui et le film constituant à l'époque une rareté avec deux lead stars masculine partageant ainsi l'affiche sur un pied d'égalité) se prolonge dans le film pour les faveurs de Jean Arthur.

Les deux héros sont d'ailleurs si bien caractérisé et attachants que l'indécision du triangle amoureux se maintient jusqu'à la dernière minute, Stevens tournant les deux options possibles et ne faisant son choix qu'après les retours de projection-test. Cary Grant et Ronald Colman sont en fait les deux revers d'une même pièce formant la justice idéale, le premier sous ses airs légers incarnant un personnage engagé et déterminé devant parfois apprendre à rentrer dans le rang et faire confiance aux institutions.

A l'inverse Colman doit aller au-delà des textes et décrets pour plonger parmi ceux sur lesquels ils seront appliqués, savoir se dérider et s'adapter au défaillances bien humaine qui rendent le jugement parfait impossible sans une proximité et clairvoyance. L'idée de fendre l'armure de notable distant en se rasant la barbe est brillante, mettant le personnage sur les bons rails dès qu'il arbore une moustache bien plus séduisante. Jean Arthur est au centre de ses idéologies, représentant justement ce peuple dans ce qu'il a de plus sincère en voyant l'innocent derrière l'accusé idéal désigné par les journaux pour Dilg, et l'homme compatissant et sympathique derrière le juriste glacial pour Lightcap.

La dernière partie en forme de trépidante enquête policière inverse donc les rôles pour une issue attendue mais très bien amenée. On adhère à l'idéalisme de Stevens porté par un trio d'acteurs épatant et porté par un propos passionnant dans ce très beau film.

Sorti en dvd zone 2 français chez Sony mais l'édition étant introuvable désormais et hors de prix se pencher sur le zone 1 bien plus abordable et qui comporte des sous-titres français

Extrait

mardi 18 mars 2014

Trop de maris - Too Many Husbands, Wesley Ruggles (1940)


Une jeune femme dont l'époux a disparu se remarie avec un ami du présume défunt. Un jour, celui-ci réapparait...

Une charmante screwball comedy adapté d'une pièce de W. Somerset Maugham et dont le postulat évoque fortement le Sérénade à trois (1933) de Lubitsch sans totalement en égaler l'audace. Vicky (Jean Arthur) suite à la disparition en mer de son mari Bill (Fred MacMurray) s'est grandement rapprochée du meilleur ami de celui-ci, Henry (Melvyn Douglas). Grand réconfort au moment de la perte, il finit par se rapprocher de Vicky au point d'en tomber amoureux et de l'épouser. Cependant l'ombre du défunt plane toujours sur le couple, Henry entretenant une sorte de jalousie d'outre-tombe en déchirant les quelques photos sur lesquelles il tombe et en début de film renommant même l'entreprise familial pour en faire disparaître le nom de Bill. Vicky elle-même n'a jamais complètement fait le deuil de son mari défunt et entretient toujours de doux et vivaces souvenirs du disparu. Cette présence implicite va pourtant s'avérer étonnamment concrète avec le retour inattendu de Bill qui n'est pas mort mais a échoué sur une île déserte dont il est tout juste rescapé. Rasé de près et ragaillardi, il est tout heureux de retrouver son épouse avant de se rendre à la cruelle évidence.

Le scénario amuse brièvement avec les tentatives maladroites et la gêne d'avouer la vérité au ressuscité mais c'est surtout quand le secret éventé que le film dévoile tout son arsenal comique. D'abord raisonnable face à la situation, les deux protagonistes masculins commence à se titiller sur leur légitimité respective à être l'époux de Jean Arthur, McMurray faisant de son rival un choix par défaut et ce dernier bien décidé à prouver qu'il n'aurait eu aucun mal à conquérir Vicky de toute façon. Fred MacMurray et Melvyn Douglas nous offre un grand numéro de régression enfantine où les démonstrations de forces les plus ridicules et les bassesses les plus viles faisant virer le triangle amoureux au combat de cours de maternelle. Jean Arthur ne ramènera pas le conflit à plus de mesure par son indécision permanente et au narcissisme que réveille ce duel pour s'attirer ses faveurs.

Délaissée par son Bill toujours en périple autour du monde puis par Henry pris par ses affaires, la situation lui offre une éclatante revanche en étant au centre de l'attention des deux hommes de sa vie enfin prêt à tout pour la conquérir. Jean Arthur est une nouvelle fois charmante et irrésistible, la scène la voyant prendre compte fièrement de sa position avantageuse étant un pur régal. C'est sa grâce et sa drôlerie qui rend le personnage si attachant alors qu'elle en fait voir de toute les couleurs aux deux hommes, ne parvenant pas à choisir et relançant même celui prêt à abandonner la partie (hilarante scène où elle galvanise un Melvyn Douglas dépité), ranimant les espoirs de chacun par un regard, un sourire en coin qui rend le renoncement impossible.

Fred MacMurray et Melvyn Douglas sont également excellent et forment un duo de rivaux parfaitement complémentaire qui rend le spectateur aussi indécis que Jean Arthur. MacMurray, grand dadais charmeur et sûr de lui apporte toujours cette petite touche de maladresse suscitant l'empathie et Melvyn Douglas en époux plus ouvertement fragile et anxieux (dont une très belle scène où il avoue ses états d'âmes et complexes) fait montre d'une vulnérabilité le rendant tout aussi digne de conquérir le cœur de Jean Arthur.

Walter Ruggles arrive plutôt bien à dynamiser l'origine théâtrale du récit (quasi entièrement en intérieur) même si c'est clairement un film d'acteurs plus que de mise en scène et l'ensemble est constamment relancé par des idées de gags et de quiproquos inventifs comme cette intervention finale de la police bien décidée à démasquer ce couple polygame. Contrairement à Sérénade à trois célébrant ouvertement l'amour libre dans son final, Too Many Husbands résout pour la forme la situation initiale par la loi mais la scène de danse finale nos laissera dans une délicieuse irrésolution.

Sorti en dvd zone 1 chez Sony et doté de sous-titres anglais

Extrait

 

mardi 11 mars 2014

If You Could Only Cook - William A. Seiter (1935)

James Buchanan est un magnat de l'automobile, propriétaire de Buchanan Motors, et concepteur en chef. Il est riche et prospère et il est sur le point de se marier. Son conseil d'administration a refusé ses idées concernant une nouvelle gamme révolutionnaire de voitures. Et puis il a cette histoire de mariage. il a de l'argent, elle a des biens familiaux. Mais il n'y a pas de piquant. Pas de romance. James Buchanan n'avait pas réalisé qu'il était une sorte de romantique ...

Une petit bijou de screwball comedy au pitch inventif et dont on savourera le mélange de romantisme et de joyeux délire typique de l'âge d'or du genre en ce milieu des années 30. James Buchanan (Herbert Marshal) est un magnat de l'automobile las de son existence sans folie où tout semble programmé. Son futur mariage tout d'abord où l'union semble plus motivé par une une association rentable (la famille prestigieuse de son épouse snob contre sa fortune) que l'amour et son affaire où toutes ses idées novatrice sont bloquées par ses associés pour une prudence qui le frustre également. Buchanan est en manque de folie et de surprise dans cet environnement opulent mais le danger et l'imprévu vont enfin surgir dans son existence avec la rencontre de Joan (Jean Arthur).

S'affalant déprimé sur un banc public, il est pris pour un compagnon de mauvaise fortune par Joan cherchant un job dans les petites annonces. Tombant sur une offre d'emploi réclamant un couple d'employé de maison, elle va proposer à James de se faire passer pour un couple marié afin d'obtenir le job. Content de ce piment inattendu dans sa vie, James accepte et tout deux vont bientôt être engagé chez le farfelu Rossini (Leo Carillo), ex bootleggers au fréquentations douteuses.

Le pitch improbable prend tous son sens dans ce contexte de Grande Dépression où l'on est près à toutes les folies pour s'assurer un toit au dessus de la tête. Jean Arthur incarne à merveille cette fille du peuple simple et toujours vaillante dans l'adversité dont l'énergie va peu à peu déteindre sur Buchanan. On s'amuse de la découverte maladroite du difficile métier de majordome par notre héros (amusante scène où il apprend les figures et attitudes à adopter de la part de son propre majordome en apprenant de belles sur ce qu'il pense de lui) qui rayonne enfin ainsi bousculé dans ses habitudes. La complicité entre Herbert Marshall et Jean Arthur est parfaite, lui dont les émotions ranimées percent constamment sous le flegme apparent et elle toujours aussi attachante dans ce croisement de détermination et vulnérabilité.

A cette dimension sentimentale magnifique s'ajoute des touches plus azimutées avec le patron mafieux joué par Leo Carillo et surtout son homme de main incarné par Lionel Stander dont la gouaille si caractéristique fait des étincelles. C'est par eux qu'arrive le grain de folie qui va dynamiter la réalité et différence sociale amenée à séparer inéluctablement nos héros. Après une série de quiproquos et rebondissement en pagaille, un final totalement fou vient ainsi résoudre le dilemme dans un grand éclat de rire qui désamorce les attentes jusqu'au bout. On attends une classique grande déclaration d'amour d'Herbert Marshall et là toute la malice de l'acteur transparaît pour réveiller les sentiments de Jean Arthur (définitivement à croquer) d'une manière bien plus roublarde. Une petite merveille menée tambour battant par un William A. Seiter très inspiré, annonçant sans l'égaler Mon Homme Godfrey à venir l'année suivante.

Sorti en dvd zone 1 chez Sony et doté de sous-titres anglais

mercredi 18 avril 2012

La Vie facile - Easy Leaving, Mitchell Leisen (1937)


Au cours d'une dispute conjugale, un banquier milliardaire et coléreux jette la veste de zibeline de sa femme par-dessus le balcon de sa luxueuse demeure. Le manteau atterrit sur Mary, une jeune employée pauvre et honnête qui passait par là. Cette dernière cherche à le restituer mais Mr Ball, bon prince, lui offre et l'accompagne en voiture chez un modiste de luxe. Aussitôt les gens jasent et les malentendus s'accumulent joyeusement.

Easy Living est une screwball comedy des plus furieuses et inventive où s'annoncent déjà le sens du chaos et l'hystérie des futures réalisations de Preston Sturges. Celui-ci signait là le premier scénario du contrat qui le liait alors à la Paramount, remaniant de fond en comble une histoire à l'origine écrite par Vera Caspary. Le exécutifs du studio gouteront peu ton survolté de son script et malin Sturges le délivrera en main propre à Mitchell Leisen qui séduit lance aussitôt la production du film, les deux hommes signant ensemble plus tard le beau mélo Remember the night.

Comme pas mal de grandes comédies de l'époque (Les Invités de huit heures de Cukor, Mon homme Godfrey de Gregory La Cava), Easy Living est un film où sous la légèreté plane le spectre de la crise des financière des années 30 (et sans doute ce qui reste de plus significatif du premier jet de Vera Caspary qui vécut durement cette période-là). Tous les traits d'humour et rebondissements reposent donc sur la condition financière apparente ou supposée des personnages et ce dès l'entrée en matière hystérique. Le richissime banquier J.B. Ball (Edward Arnold) y arpente furibard sa luxueuse demeure en hurlant après domestique, femme et enfant sur le gaspillage qu'il constate de toute part.

C'est une de ses colères qui lance l'intrigue lorsqu'il jette par la fenêtre une fourrure hors de prix acheté par son épouse. Le manteau tombe sur la tête de Mary Smith (Jean Arthur) une modeste employée passant par là. Celle-ci s'empresse de venir le rendre mais Ball trop heureux du mauvais tour joué à sa femme l'enjoint à le garder et lui achète même un chapeau dans une boutique de luxe. Dès lors l'entourage suspecte une liaison entre eux ce qui va entraîner une drôle de réaction en chaîne...

Le film est propice à de grands numéros comiques et de charme des attractions principales du casting, Edward Arnold et Jean Arthur. Le premier signe une prestation bougonne et colérique absolument déjantée, entre son phrasé mitraillette, son timbre de stentor et ses manières d'ours mal léché est aussi imposant qu'attachant. Quant à Jean Arthur elle demeure la star hollywoodienne la plus attachante et au charme le plus contagieux. Elle est ici à croquer en jeune écervelée au caractère bien trempé et enchante de bout en bout par sa candeur irrésistible.

L'intrigue prend en effet un tour délicieusement scabreux quand divers personnages supposant sa liaison avec le puissant banquier lui propose cadeau et avantages de plus en plus extravagants en échange de faveur sans qu'elle ne se doute de rien. Le plus insistant est le propriétaire d'hôtel en faillite Louis Louis (Luis Alberni tout aussi excité que ses collègues, les déboires de son personnage s'inspirant du réel flop des Waldorf Towers au moment de leur ouverture à l'époque ) pour une série de quiproquos tordants.

On sent vraiment l'influence de Sturges que ce soit le jeu à la fois comique et tragique sur la condition difficile de Jean Arthur (lorsqu'elle cherche un sous pour s'acheter de quoi manger) qui annonce Les Voyages de Sullivan mais aussi les dérapages incontrôlés où le chaos est en marche comme ce restaurant qui finit dévasté ou encore le final dans la banque et là c'est notamment la folle séquence des chasseurs en train de The Palm Beach Story qui vient en tête.

Sous ce déchaînement parvient à se glisser une bien jolie histoire d'amour entre les attentes complémentaires de celui qui se cherche une carrière (Ray Milland excellent en fils à papa perdu) et celle qui se cherche une vie (Jean Arthur) l'alchimie entre fonctionnant idéalement en quelques séquences tendres et amusantes (le baiser sur le canapé et le petit regard de Jean Arthur qui suit toute résistance est inutile, le gag de la baignoire géante). Un souffle de fantaisie et d'humour qui fait un bien fou.

Sorti en dvd zone 1 chez Universal et doté de sous-titres français


mardi 16 novembre 2010

La Scandaleuse de Berlin - A Foreign Affair, Billy Wilder (1948)


La très austère Phoebe Frost (Jean Arthur) est envoyée à Berlin en 1946 pour enquêter sur la moralité des troupes américaines d'occupation. Elle ne découvre que marche noir et relations amoureuses entre soldats et jeunes Allemandes. Pis, une chanteuse de cabaret, au passé nazi, est protégée par un officier américain (John Lund), celui-là même qu'elle avait chargé de l'enquête de départ...

Après avoir pris ses marques de réalisateur avec de très bons films dont un classique du film noir (Assurance sur la mort) Wilder livre là son premier chef d'oeuvre dans un genre qu'il sublimera plus d'une fois par la suite, la comédie romantique (et un peu caustique). Le début semble sous haute influence de son mentor Lubitsch avec les bons mots qui fusent de toutes part (Comment se porte l'Iowa ? Très bien toujours républicain à 62% !), ou encore la grosse comédie de chambrée où les soldats américains oisif et draguent de la jeune allemande à tout les coins de rue. Mais le scénario s'avère bien plus fin que cela et comme nombres de ses films (on pense à Embrasse moi idiot dont le même début farceur emmène complètement ailleurs ensuite) bouscule totalement les idées reçues au fur et à mesure que l'intrigue avance.

Le personnage psychorigide et prétexte à raillerie incarné par Jean Arthur, à la manière d'une Ninotchka (dont il écrivit le scénario pour Lubitsch) dans le camp américain se dévoile de manière inattendue et est finalement le plus attachant du film. Ce qui commençait comme une grosse comédie de boulevard potache vire donc au triangle amoureux bien noir avec le soldat américain se découvrant à sa grande surprise des sentiments pour cette mégère coincée au détriment de Marlène Dietrich, vamp vénale au passé douteux. Le dernier quart d'heure bien sombre donne même dans le dans le drame poignant bien éloigné de légèreté de l'ouverture.

Le film est également une forme d'exorcisme pour Wilder qui revient pour la première fois en Europe (qu'il a fuit comme d'autres émigrants germanique à la montée du nazisme) où il a perdu toute sa famille dans les camps de la mort. Parallèlement à l'intrigue se dévoilent quelques séquences sur Berlin dévasté, filmé à l'origine pour un documentaire (dont le projet échoua) et que Wilder utilise finalement dans le film. La misère ordinaire (demeures en ruines, marchés noir) et les ravages du nazisme tel la lobotomie des jeunes (le gamin qui ne peut s'empêcher de dessiner des croix gammées partout) et les vieux réflexes des adultes (le claquement de talons gag réutilisés dans de manière burlesque bien plus tard dans son excellent Un deux trois !) ne nous sont pas épargnés même s'ils sont montrés sous l'angle de la comédie. Le sentiment d'isolement des soldats américains livrés à eux même est également très bien vu comme cette scène où Lund sort de ses gonds pour exprimer son mal être à une Jean Arthur insensible dans sa droiture morale.

Le script est comme souvent chez Wilder remarquable de construction et d'intelligence, porté par la magnifique prestation de Jean Arthur qui donne une profondeur une profondeur inouïe à un personnage pensé comme caricatural (on pense beaucoup à la future héroïne de son beau Avanti à venir bien plus tard) tout en mal être et charme retenu.

Disponible en dvd zone 2 français dans la collection Marlène Dietrich

Extrait de la scène d'ouverture

dimanche 9 mai 2010

Seuls les Anges ont des Ailes - Only Angels have Wings, Howard Hawks (1939)


La vie d'une équipe d'aviateurs qui traversent la Cordillère des Andes avec des avions délabrés est très perturbée par deux femmes et la météorologie capricieuse de ces contrées.

Un des tout meilleurs Hawks que ce superbe film qui rend hommage aux aventuriers de l'aviation. L'histoire nous plonge dans le quotidien d'une compagnie de transport de courrier dirigée par Cary Grant qui a fort à faire pour tenir un contrat l'obligeant à respecter tout ces envois quoiqu'il arrive. Un rôle surprenant pour Cary Grant (sûrement son plus sérieux avec Les Enchaînés ou Soupçons de Hitchcock) avec cette homme complexe dissimulant sa sensibilité sous des airs bourrus. C'est également la particularité de cette communauté d'aviateur magnifiquement dépeinte par Hawks (lui même ancien pilote) rigolarde et attachante qui préfère oublier dans l'insouciance les danger bien présent entre les appareils vétustes et la météo capricieuse.

Cary Grant se trouve happé dans une histoire d'amour non désirée avec Jean Arthur qui lui rappelle les questionnements auxquels il fut confronté avec son ex Rita Hayworth (pour un de ses premier rôle majeurs) à savoir choisir entre une vie de danger et son amour. Le scénario est une merveille d'écriture et de rythme aux intrigues et personnages secondaires se liant parfaitement à l'intrigue principale, comme la rédemption de l'ex mari de Rita Hayworth et surtout la relation d'amitié entre Kid (très attachant Thomas Mitchell) et Grant.

Ce dernier offre une performance époustouflante, entre goujaterie absolue, timing coming atténué par le ton du film mais toujours là et surtout des manifestation de sensibilité qui n'en sont que plus marquante tel ce moment où il pleure la mort du Kid. Quant à Jean Arthur, c'est probablement (avec Marilyn) l'actrice hollywoodienne de l'âge d'or au capital sympathie le plus fort, ici tout à tour agaçante, craquante et émouvante en amoureuse éperdue de Grant. Ses inflexions de voix, ses regards sa gestuelle tout provoque en elle un attachement immédiat, on a juste envie de traverser l'écran pour la prendre dans nos bras (elle fera encore mieux dans La Scandaleuse de Berlin de Wilder en rendant un personnage au départ antipathique absolument bouleversant).

Les scènes de vol, entre prise de vue réelles en plein air, maquette de d'avion et de décor ainsi que rétro projection sont époustouflantes, en particulier la dernière stressante à souhait. La conclusion est parfaite avec un Hawks qui ne force pas sont héros à changer son mode de vie tout en le faisant évoluer pour le meilleur, la dernière scène et la manière dont il amène Jean Arthur a rester étant tout simplement brillante et cohérente avec le personnage.


Facilement trouvable en zone 2 français