Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 6 février 2026

Confessions - Kokuhaku, Tetsuya Nakashima (2010)

Yuko Moriguchi a arrêté de vivre depuis que sa petite fille de quatre ans, Manami, a été retrouvée noyée dans la piscine de l’école où elle enseigne. D’après le rapport de police, il s’agirait d’une mort accidentelle. Mais l’institutrice n’est pas dupe et suspecte deux de ses jeunes élèves…

Tetsuya Nakashima a l’habitude de naviguer entre l’amertume des adultes et la mélancolie des adolescents pour creuser le sillon thématique des espoirs déçus des uns, et de l’avenir incertain des autres. Kamikaze Girls (2004) et Memories of Matsuko (2006) avait représentés un virage tonal et formel majeur dans l’exploration de ce thème. La dimension introspective et retenue des inauguraux Happy-Go-lucky (1997) et Beautiful Sunday (1998) s’estompaient complètement pour laisser place au trop-plein d’effets, de couleurs et d’émotions exacerbées de Kamikaze Girls et Memories of Matsuko. Cet excès servait un propos lumineux et une veine bondissante pour servir les émois des jeunes filles hyperlookées de Kamikaze Girls, quand au contraire il nous noyait dans la dépression de la quinquagénaire de Memories of Matsuko.

Confessions (adapté d’un roman de Kanae Minato, autrice également de Shokuzai brillamment adapté par Kiyoshi Kurosawa) procède aussi d’un parti-pris radical, mais de manière inversée aux deux films précédents. Cette fois la noirceur du sujet se conjugue à la dévitalisation des images, l’excès repose cette fois sur le profond nihilisme des péripéties, tandis que adultes et adolescents sont cette fois sur un pied d’égalité dans un même désespoir. La longue scène d’ouverture nous soumet à un électrochoc comme l’on a rarement l’occasion de l’expérimenter aussi tôt dans un film. 

Yuko Morigochi (Takako Matsu), professeur de collège tente de s’adresser tant bien que mal à sa classe bruyante et dissipée. Elle va soudain capturer leur attention, non pas en leur annonçant son départ prochain de l’établissement, mais plutôt en en révélant les raisons. Quelques semaines plus tôt, sa petite fille de cinq ans est décédée d’un supposé accident dans l’enceinte du collège, mais a en réalité été assassinée par deux élèves de la classe. Les élèves stupéfaits n’en sont pas au bout de leurs peines, puisque Yuko va désigner les deux coupables et exécuter une vengeance plus psychologique que physique dont nous garderons la surprise.

Où aller après une aussi sidérante entrée en matière ? La professeure vengeresse disparait un temps du récit et nous laisse observer les conséquences des évènements, pour la classe et plus particulièrement les deux coupables dont l’un, Naoki (Kaoru Fujiwara) se terre désormais chez lui, terrifié, tandis que l’autre Shuya (Yukito Nishii) assume ses actes et continue de venir en cours – les deux n’étant pas menacés puisque leur culpabilité ne peut pas être prouvée. Plutôt que de séparer en deux niveaux de récits (Happy-Go-Lucky) ou en deux œuvres différentes (Kamikaze Girls et Memories of Matsuko) les maux adultes et adolescents, les traumatismes précoces qui nous forgent et les erreurs tardives qui nous figent, Nakashima choisit d’entremêler les deux. 

Chacun des deux assassins juvéniles tient ses terribles actes futurs à une relation maternelle trouble. Pour Naoki, nous verrons seulement que sa mère (Yoshino Kimura) trop protectrice l’a gâté et couvert aveuglément au point d’encore le défendre face à Yuko lorsque sa responsabilité sera avérée. C’est au contraire l’absence de sa mère qui détruit Shuya. Scientifique de génie ayant mis de côté un avenir prometteur pour fonder une famille, elle n’a jamais pardonné à son fils d’avoir dévié sa trajectoire et éteint ses ambitions. Elle va donc l’abandonner, et Shuya de mettre son intelligence au service de desseins criminels et nihiliste dans l’espoir d’attirer l’attention de sa mère.

Le récit distille avec fluidité cette somme d’informations à travers une narration justement construite sous forme de confessions des différents personnages, déployés en voix-off dans une suite de flashbacks. Il y a la confession frontale et poignante de la professeure en ouverture, celle dans le pur déni de la mère de Naoki, et également celle glaçante d’un Shuya mégalomane et dans la seule détestation du monde qui l’entoure. Nakashima installe une atmosphère proprement étouffante, nous enfermant dans des lieux clos (salle de classe, demeure familiale irrespirable) où surnage la photo bleutée, neutre et métallique de Masakazu Ato. Le réalisateur, en ces prémices de l'émergence des réseaux sociaux, prolonge le geste de Shunji Iwai dans All About Lilly Chou-chou (2001) en capturant le web comme espace cathartique et destructeurs des maux adolescents, tout en décrédibilisant les clichés de figures positives de fiction comme ce professeur à la bonne volonté vaine façon GTO. 

Les rares respirations s’incarnent par le filmage de ciel partant de la grisaille printanière au semblant de couleurs crépusculaires, exprimant l’hésitation du réalisateur entre cette noirceur totale et un vague espoir. Le trop-plein mélodramatique de Memories of Matsuko laisse place à son pendant versant nihilisme ici, comme si les personnages devaient descendre dans les tréfonds des abîmes, tout perdre, pour très incertainement se reconstruire. Le climax nous laisse d’ailleurs dans cette expectative par l’interprétation que l’on en fera. La vengeance y est assouvie jusqu’à la dernière goutte, mais l’épreuve aura peut-être enfin éveillé une conscience chez la victime/coupable, libre de renaître ou de s’autodétruire définitivement. La trajectoire est presque inversée par rapport aux œuvres précédentes, le traumatisme de l’adulte pouvant remettre l’adolescent perdu sur les rails.

Sorti en bluray anglais doté de sous-titres anglais chez Third Window Films

mardi 29 décembre 2020

Last Letter - Shunji Iwai (2020)

Misaki vient de mourir. Lors des funérailles, sa sœur Yuri revoit pour la première fois depuis longtemps sa nièce Ayumi, la fille de Misaki qui a du mal à accepter le décès de sa mère. Par la suite Yuri se rend à une réunion d'anciens élèves du lycée, comptant profiter de l'occasion pour annoncer aux ex-camarades de classe de sa sœur que cette dernière est décédée. Cependant, avant même qu'elle puisse transmettre la triste nouvelle, tout le monde la confond avec sa sœur et elle n'ose plus dire la vérité. Par ailleurs, elle recroise ce jour-là Otosaka Kyoshiro, dont elle était amoureuse plus jeune tandis que lui éprouvait des sentiments pour Misaki.

Last Letter voit Shunji Iwai renouer avec la veine romantique et mélancolique de ses premiers films. Le postulat (et bien sûr le titre) est une réminiscence de son superbe Love Letter (1995) tandis que l'on retrouve au casting Takako Matsu, l'inoubliable étudiante du merveilleux April Story (1998). Last Letter constitue vraiment une variation sur le même thème pour Shunji Iwai, ce que renforce le fait qu'il s'agisse du remake d'un film dont il signa une première version en Chine. Le film est donc une sorte de remake officieux de Love Letter, un de ses classiques, tout en étant celui officiel d'une production plus récente d'Iwai, et cet écho passé/présent s'inscrit tout à fait dans la démarche du récit.

Tout comme dans Love Letter, un quiproquo entraîne une relation épistolaire inattendue entre différents personnages reliés par un être disparu. Yuri (Takako Matsu) vient de perdre sa sœur Misaki et assiste à ses funérailles en compagnie de sa nièce Ayumi (Suzu Hirose) dans sa ville natale. Découvrant une invitation à une réunion d'ancien élève adressée à sa sœur, Yuri s'y rend et est prise pour elle, notamment par Kyoshiro (Ryûnosuke Kamiki) ancien amoureux éperdu de Misaki au lycée. Un concours de circonstance les oblige à ne pouvoir communiquer que par lettre, situation à laquelle s'ajoute un second quiproquo quand Kyoshiro écrivant à l'ancienne adresse va échanger avec Ayumi restée chez ses grands-parents et qui intriguée va également se faire passer pour sa mère par lettre. 

Ces échanges révèlent ainsi la nature d'un deuil à surmonter pour des raisons très différentes chez chacun des personnages. Yuri regrette de ne pas avoir sut voir la souffrance d'une sœur aînée qui lui a toujours fait de l'ombre, belle, charismatique et admirée de tous au lycée. Kyoshiro ne s'est jamais remis d'avoir été éconduit par Misaki, et lui à dédié un roman à succès mais n'a plus jamais retrouvé l'inspiration pour en écrire d'autres. Enfin Ayumi se sent coupable que par convention, la vraie raison de la mort de sa mère (un suicide) ait été arrangée en maladie pour la famille.

Love Letter, montrait des personnages miroir trop écorchés ou au contraire indifférents face à la perte. C'était, dans la veine de récit d'apprentissage typique d'Iwai, des jeunes femmes (toutes deux jouées par Miho Nakayama qui fait d'ailleurs une apparition ici) devant apprendre à contenir ou laisser s'exprimer leurs émotions. Les épreuves et déceptions du temps du lycée étaient encore fraîches et les héroïnes avaient toute une vie devant elles pour les surmonter et se reconstruire. Last Letter est le film où ces maux nous aurons poursuivis jusqu'à l'âge mûr sans que l'on ait pu se remettre.

Iwai glisse subtilement les failles de ses personnages, comme le complexe de Yuri face à sa sœur qui se ravive lors de la scène de réunion des anciens élèves. Prise pour Misaki, Yuri est poussée à faire un discours qu'elle va laborieusement improviser. Le charisme de son aîné disparue lui sera renvoyé à la figure lorsqu'un enregistrement du discours de remise de diplôme de Misaki, pleine d'éloquence, sera lancé. Le présent terre à terre nous ramène à nos manques quand le passé est magnifié et idéalisé. 

Kyoshiro remonte les étapes de la vie adulte de Misaki qui l'ont conduite au suicide, tout en se souvenant de cette merveilleuse période du lycée ou il l'aimait à distance. Shunji Iwai renoue dans les flashbacks adolescents avec l'esthétique stylisée et éthérée qui a fait sa gloire dans Love Letter et April Story, à travers une photo diaphane et une atmosphère cotonneuse et en apesanteur. Nous ne sommes pourtant pas dans la redite, la photo de Noboru Shinoda qui exacerbait et magnifiait les saisons (l'hiver pour Love Letter, le printemps dans April Story) s'orne d'une patine numérique, réaliste et tout en mouvement qui correspond aux travaux plus récents d'Iwai avec le directeur photo Chigi Kanbe (Hana et Alice mènent l'enquête (2015), A Bride for Rip Van Winkle (2016)). L'usage du drone notamment fonctionne à la fois comme une prise de hauteur omnisciente et poétique, ou à l'inverse pour suivre les méandres d'un esprit torturé (le mouvement de caméra quand Kyoshiro rend visite à l'ancien époux violent de Misaki). 

On retrouve le motif du double pour signifier le renouveau avec les actrices jouant Yuri et Misaki adolescentes (Suzu Hirose et Nana Mori) dans les flashbacks qui incarnent leurs filles dans le présent. Cet élément embellit le passé même dans ces versants douloureux (la déclaration d'amour non réciproque de Yuri) et est un synonyme de renouveau dans le présent comme la superbe scène onirique ou Kyoshiro croit rêver en croisant les sosies/réincarnation de ses camarades de lycée. La rédemption des personnages fonctionne par cet effet de redite, explicite ou plus subtil (la fille de Yuri hésitante à se déclarer à un garçon comme sa mère autrefois) mais avec toujours comme moteur cette matière épistolaire et littéraire. 

Tout cela est en tout cas une manière pour Iwai d'enrichir et d'aborder ces thèmes de prédilection avec le recul de l'adulte qui a vécu, et comme toujours la candeur adolescente pleine d'espérance. Les initiés savoureront même la petite touche référentielle avec Hideaki Anno (célèbre créateur d'Evangelion t fondateur du studio Gainax) dans un petit rôle de mari mangaka (et dont les dessins sont en fait ceux de Kenji Tsuruta dont l'univers et les héroïnes répondent bien à celui d'Iwai).


 Sorti en bluray et dvd japonais

vendredi 7 juin 2019

April Story - Shigatsu monogatari, Shunji Iwai (1998)


Uzuki quitte Hokkaido pour intégrer une prestigieuse université à Tokyo : jeune femme réservée par nature, Uzuki va néanmoins tenter de s'intégrer au monde étudiant, et à la vie quotidienne tokyoïte en général. Pour cela elle dispose d'un atout de choc et de charme : un sourire irrésistible, distillant bonne humeur et rayons de soleil... même sous les pluies les plus difficiles.

Shunji Iwai avait enchanté avec l’univers singulier, envoutant et enchanteur de ses premiers films. Cependant pour imposer sa patte il devait y passer par une forme de grandiloquence, que ce soit à travers la trame alambiquée de l’inaugural Love Letter (1995), le postulat extravagant de Picnic (1996) ou la fresque ambitieuse de Swallowtail Butterfly (1996). Avec April Story, Shunji Iwai trouve à son tour la formule magique du Chungking Express de Wong Kar Wai, celle du récit modeste et épuré au charme infectieux qui dissimule brillamment sa profondeur.

Le postulat est des plus simples, la jeune Uzuki (Takako Matsu) quitte son Hokkaido natal pour Tokyo où elle doit intégrer une prestigieuse université. On suit donc toutes les étapes de cette nouvelle vie, le déménagement puis l’installation dans l’appartement étudiant, les premiers pas hésitants dans la vie universitaire, la découverte du quotidien tokyoïte. La réalité des situations rencontrées trouve un contrepoint dans l’atmosphère éthérée que Shunji Iwai confère au récit. La photo de  Noboru Shinoda nous baigne dans un voile diaphane aux couleurs pastel qui fait des instants les plus banals un pur rêve éveillé : une ballade en vélo dominicale, la flânerie dans une librairie. Les volutes de piano de la bande-son participent à cet équilibre délicat entre ravissement et mélancolie sur fond de cerisiers en fleurs printaniers. La tonalité flottante n’adoucit cependant pas les difficultés de ce nouveau cadre à apprivoiser, cette université immense où il faut se situer tant géographiquement que dans son rapport aux autres. 

Une scène de présentation place l’introvertie Uzuki face aux regards et moqueries gentilles des autres, les amitiés superficielles sont capturées avec subtilité lorsque notre héroïne intégrera le club de pêche. Le spleen urbain ordinaire se ressent aussi avec brio, dans les liens que l’on cherche à nouer (les scènes avec la voisine) et ceux que l’on cherche à éviter lors d’une fâcheuse rencontre dans une salle de cinéma. Quiconque a connu le déracinement de sa région pour poursuivre ses études dans « la grande ville » ressent avec une rare empathie les premiers pas hésitants d’Uzuki. Takako Matsu, pratiquement de tous les plans, nimbe de sa présence lumineuse et fragile le film. Shunji Iwai saisit avec pudeur le moindre sourire gêné, la gestuelle gauche et les regards fuyant de la jeune fille où se reconnaîtront tous les grands timides – là aussi difficile de ne pas penser à la Faye Wong de Chungking Express en plus introvertie. 

La candeur d’Uzuki émeut et trouble, la mélancolie et le ravissement se disputant lors des deux séquences où elle cherche à nouer contact avec sa voisine. Se heurtant à une politesse froide la première fois, Uzuki sort du cadre en plan fixe pour laisser l’image du palier vide qui renvoie à cette distance des relations sociales en ville. La seconde tentative montre une bascule lorsque la voisine décide de répondre à l’invitation, les teintes ternes de l’appartement d’Uzuki laissent place à des teintes chromatiques plus délicatement chaleureuse pour accompagner le ravissement du sourire d’Uzuki enfin en bonne compagnie. 

Cette tonalité de simple tranche de vie est déjà un enchantement en soi même si le film semble dénué de vrai fil narratif. Mais il suffira d’une question pour tout faire basculer. Avais-tu un petit ami dans ta région ? Tout le contour cotonneux et fragile du film n’était pas là pour nous immerger dans un rêve, mais à la poursuite d’un rêve. Un rebondissement jette une nouvelle perspective à certains des éléments les plus insignifiants qui ont précédés comme la fréquentation assidue de cette libraire et des renseignements qu’y demande Uzuki. Love Letter nous invitait à garder le précieux souvenir des amours adolescentes mais aussi à savoir s’en détacher. 

April Story en reste à l’émerveillement des premiers pas amoureux (avril mois de rentrée scolaire au Japon signifiant ce renouveau) et autorise à s’y raccrocher encore. Quand les moments ensoleillés accentuait la solitude d’Uzuki, la merveilleuse scène d’averse finale la lie enfin à cette ville, mais aussi et surtout à sa quête. Un petit bijou qui en raconte concrètement peu, mais qui en dit tant, chef d’œuvre !

Sorti en dvd all zone japonais (avec sous-titres anglais) chez Dawoori