Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 19 janvier 2016

Les Huit Salopards - The Hateful Eight, Quentin Tarantino (2015)

Quelques années après la Guerre de Sécession, le chasseur de primes John Ruth, dit Le Bourreau, fait route vers Red Rock, où il conduit sa prisonnière Daisy Domergue se faire pendre. Sur leur route, ils rencontrent le Major Marquis Warren, un ancien soldat lui aussi devenu chasseur de primes, et Chris Mannix, le nouveau shérif de Red Rock. Surpris par le blizzard, ils trouvent refuge dans une auberge au milieu des montagnes, où ils sont accueillis par quatre personnages énigmatiques : le confédéré, le mexicain, le cowboy et le court-sur-pattes. Alors que la tempête s’abat au-dessus du massif, l’auberge va abriter une série de tromperies et de trahisons.

Huitième film de Quentin Tarantino, Les Huit salopards est une de ses œuvres les plus surprenantes et audacieuses. Le film constitue en apparence une sorte de digest Tarantinien où le réalisateur concentre divers éléments ayant fait le sel de sa filmographie : huis-clos en forme de jeu de massacre évoquant l’inaugural Reservoir Dogs (1992), le genre western irriguant toute sa filmographie à nouveau abordé après Django Unchained (2013), casting d’habitués (Tim Roth, Samuel L. Jackson, Michael Madsen, Zoé Bell) déclamant une logorrhée plus prépondérante que jamais et la référence culte qui va bien avec l’ombre du The Thing (1982) de John Carpenter planant dans l’atmosphère enneigée paranoïaque et les emprunts de la bande-son. De plus après la poursuite en voiture ultime ou le combat d’arts martiaux le plus virtuose entre autres, Tarantino se lance un nouveau défi technique avec un tournage dans le format monumental et oublié du 70 mm, le tout pour un récit se déroulant pour l’essentiel entre les quatre murs d’une cabane exiguë. Un programme qui sent bon l’autosatisfaction et qui laisserait penser que pour la première fois l’auteur se répète. Ces craintes vont assez magistralement voler en éclat. 

Depuis les années 2000 Tarantino aura entamé un passionnant cycle méta où il s’interroge sur le pouvoir du cinéma et sa capacité à nourrir nos pulsions primaires à travers la thématique de la vengeance. Kill Bill Volume 1 (2003) donne ainsi le versant le plus jubilatoire et référencé (films de la Shaw Brothers, chambarra au féminin de Meiko Kaji, films de yakuza…) de ce thème de la vengeance avant un retour sur terre plus désenchanté dans Kill Bill Volume 2 (2004). Sous sa légèreté, son hommage au slasher et son concept ludique, Boulevard de la mort (2007) constitue une vraie œuvre de transition où le film fait déjà du cinéma une arme contre une forme de tyrannie, le machisme. La testostérone motorisée et meurtrière incarnée par Kurt Russell après avoir décimé des victimes innocentes dans la première partie trouvait à qui parler avec les jeunes femmes dures à cuire et cascadeuse de la seconde, leur lien au cinéma en faisant des êtres aptes à  tenir tête au tueur.

Tarantino allait plus loin en vengeant les génocides et barbaries de la grande Histoire dans Inglourious Basterds (2009) et Django Unchained (2012) où les juifs et les esclaves prenaient une cathartique et jubilatoire revanche sur les nazis et les esclavagistes américains. Des grands succès où l’on accusait pourtant Tarantino de flatter les bas-instincts des spectateurs, quand bien même les indices d’un propos moins manichéen se laissaient deviner (la folie meurtrière du Bear Jew n’a pas exactement le même effet que la punition finale complice de Christopher Waltz dans Inglourious Basterds, et le méchant le plus retors de Django Unchained est un noir). 

Les Huit Salopards tout en concentrant dans une certaine épure tous les motifs Tarantinien va être à la fois une réponse, un prolongement et un pendant inversé du cheminement des œuvres précédentes. Dans des Etats-Unis post Guerre de Sécession, les circonstances vont réunir en pleine tempête de neige différents archétypes faisant office d’instantané du pays. Le chasseur de prime John Ruth « The Hangman » (Kurt Russell) est supposé représenter le bras impitoyable de la justice, lui qui doit son surnom à sa volonté d’amener ses proies bien vivantes au gibet pour qu’elle soient pendues en bonnes et dues formes. Le Major Marquis Warren (Samuel L. Jackson) ancien gradé de l’armée nordiste et érudit correspondant de Lincoln semble lui être un symbole d’un pays prêt à l’émancipation des noirs tandis qu’à l’inverse Chris Mannix (Walton Goggins) fils de renégat sudiste représente au contraire cette Amérique arriérée et raciste. 

Les trois protagonistes se rencontrent par hasard et partagent une diligence où au gré de la conversation, leur attitude (la brutalité de John Ruth envers sa prisonnière Daisy Domergue (Jennifer Jason Leigh)), la révélation de leur pédigrée (le tableau de chasse sinistre de Marquis Warren) et caractère (la bonhomie, l’accent sudiste chantant et la gouaille de Chris Mannix le rendant étonnamment sympathique) vont commencer à fissurer ces archétypes initiaux. Une fois coincés dans cette cabane, les personnages vont croiser un autre archétype avec le général sudiste Sanford Smithers (Bruce Dern) lui aussi tiraillé entre un passif sanglant et une certaine vulnérabilité par la quête de son fils disparu. Enfin, en lieu et place de la maîtresse d’auberge Minnie on trouvera trois mystérieux protagonistes figurants d’encore plus grossiers archétypes (le mexicain (Demián Bichir), l’anglais éloquent (Tim Roth) et le plouc taciturne (Michael Madsen)) possiblement complices pour faire évader Daisy Domergue.

L’aspect whodunit est rondement mené par Tarantino et sert d’argument pour nous introduire à une fable impitoyable. Délestée de cause et de personnages positifs pour la servir, la violence illustre ici la haine pure et simple d’une société américaine à vif. La tournure des évènements et les révélations rendront les protagonistes d’une monstruosité équivalente. Marquis Warren sous le maniement du verbe aura rendu la pareille d’une manière ignoble à la cruauté de l’homme blanc (l’ignominie étant psychologique ou concrète selon la véracité d’un saisissant flashback, l'éloquence suffisant à capter l'attention de l'assistance), changeant le regard sur lui pour finalement en faire un avatar dégénéré du si cool et chevaleresque Django du film précédent. Pire, cette vilénie s’avère nécessaire dans l’enfer que semble être cette Amérique pour l’homme de couleur, le MacGuffin de la lettre de Lincoln changeant le regard des supposés plus tolérants (voir la remarque cinglante d’un John Ruth désabusé). Tarantino fait voler en éclat son regard sur les victimes, l’ambiguïté latente dont il teintait ses « revanches » cinématographique n’ayant plus cours. 

Le racisme trouve une réponse abjecte avec Marquis Warren et toute velléité de féminisme s’estompe devant la véritable harpie qu’incarne une extraordinaire Jennifer Jason Leigh. Tout comme le « noir » perd son statut d’opprimé par sa propre monstruosité, la « femme » nous partage entre rire coupable et dégout face aux outrages qu’elle subit et le sadisme dont elle est capable. Cette approche frontale en forme de jeu de massacre recèle d’ailleurs plusieurs couches qui rendent le tableau plus sombre encore. Le chapitre quatre nous révélant les évènements précédant l’arrivée des voyageurs sèment ainsi le chaud et le (très) froid. On a la surprise de découvrir que la tenancière était noire tout en se souvenant d’un rebondissement ayant révélé sa haine des mexicains, le progressisme et le rejet de l’autre s’incarnant dans ce qui apparait pourtant comme le personnage le plus doux et innocent du film.

Le format 70mm dans les extérieurs majestueux évoque un monde vide et en désolation avec ce paysage neigeux et immaculé à perte de vue dont le seul bastion de vie est un terreau de haines insurmontables. Le score d’Ennio Morricone n’a rien de celui d’un western classique et n’existe que pour exprimer la tension sourde et les rancœurs, Tarantino empruntant certaines des pistes les plus inquiétantes et glaciales du maestro italien (et inutilisées par Carpenter) issues du score de The Thing pour traduire ce sentiment de déshumanisation et cette paranoïa. Le réalisateur en jouant sur les focales et la profondeur de champs unit ou divise les protagonistes au gré des évènements, sa caméra arpente le décor dont il fait une métaphore en miniature des conflits idéologiques et personnels qui se jouent. Personnage à part entière cet environnement s’étend ou se resserre pour figurer le fossé ou le lien profond de la haine qui imprègne la pièce et ces occupants. 

Le film s’avère particulièrement oppressant et déplaisant tout en montrant un Tarantino à son sommet stylistique. La musicalité des dialogues à travers le jeu sur les accents, l’emphase des joutes verbales et les gimmicks (la récurrence interrogative et menaçante Are you got it ?) sont un véritable délice pour l’oreille avec des interprètes à l’onctueuse éloquence comme Samuel L. Jackson, Walton Goggins et un Kurt Russel génial et tout en éructations agressives. Même une interprétation au premier abord faible célèbre en fait le génie de Tarantino avec un Tim Roth qui semble faire du sous Christopher Waltz par sa préciosité mais qui participe en fait au jeu de faux-semblant et à la théâtralité assumée de l’ensemble. Une théâtralité d’ailleurs célébrée dans le chapitre quatre qui se conclut en faisant endosser à chacun son rôle, en mettant littéralement la « scène » en place pour les nouveaux arrivants et le spectateur. 

C’est ce plaisir du conteur qui rend le film ludique en dépit de sa profonde noirceur, tel ce génial panoramique arpentant le décor lors de la scène du café empoisonné (clin d’œil évident à la légendaire scène du test sanguin de The Thing) où tout s’équilibre miraculeusement dans la tension : le jeu vicieux de Jennifer Jason Leigh, le mouvement savamment étudié de la caméra, le jeu sur la profondeur de champ avec les possibles buveurs du breuvage et l’explosion gore laissant éclater les macabres effets. C’est sans doute le film le plus violent du réalisateur, avec des débordements sanglants donnant dans la pure comédie noire outrancière mais figurant également un mal profond à expulser (d’ailleurs Tarantino ne recycle-t-il pas un autre thème de Morricone issu de L’Exorciste II (1977) de John Boorman ?) ou dans lequel baigner avec délice telle une Jennifer Jason Leigh aux allures de Carrie dans la dernière partie.

C’est à croire que la naïveté et la croyance qui guidaient les revanches cinématographiques, historiques et sociales de ses derniers films s’étaient brisées sur l’écueil de son engagement récent et bien réel contre les brutalités policières envers les noirs aux Etats-Unis. La société américaine à couteaux tirés du film n’est finalement qu’un reflet de celle d’aujourd’hui où le policier à la gâchette fébrile face au noir forcément dangereux, où ce noir naît dans la haine de l’uniforme et où la population revendique son droit à s’armer librement comme l’y autorise le 2e amendement. Le final cinglant fait d’ailleurs de cette violence le seul lien surmontant les clivages (puisque le symbole apaisé qu’était la lettre de Lincoln s’avérera factice), le noir et le sudiste raciste appliquant une justice sommaire avec une jubilation commune. Cette fois pourtant, Tarantino est indéterminé entre le bourreau et la victime quant au plus monstrueux. Un vrai grand film, déplaisant, rugueux et d’un profond pessimisme sur la nature humaine. 

En salle 

 

dimanche 6 décembre 2015

Django Unchained - Quentin Tarantino (2012)

Dans le sud des États-Unis, deux ans avant la guerre de Sécession, le Dr King Schultz, un chasseur de primes allemand, fait l’acquisition de Django, un esclave qui peut l’aider à traquer les frères Brittle, les meurtriers qu’il recherche. Schultz promet à Django de lui rendre sa liberté lorsqu’il aura capturé les Brittle – morts ou vifs. Alors que les deux hommes pistent les dangereux criminels, Django n’oublie pas que son seul but est de retrouver Broomhilda, sa femme, dont il fut séparé à cause du commerce des esclaves…

Kill Bill Volume 1 et 2 (2003,2004) et leurs déluges d’influences avaient initiés le cycle « référentiel » (ou du moins sa nature aussi prononcée dans le contenu de ses films) de Quentin Tarantino ainsi que son exploration du thème de la vengeance. Ce n’est pourtant qu’avec le mal-aimé mais fascinant Boulevard de la mort (2007) que se développerait réellement le projet filmique du réalisateur. L’idée sera de revisiter le genre très codifié du slasher et au sein du même récit d’en donner le déroulement classique puis l’antithèse où les éternelles victimes féminines vont sévèrement se rebiffer contre le serial-killer automobile incarner par Kurt Russell. Les héroïnes cinéphiles semblaient en tirer une force supplémentaire qui leur permettait de contrebalancer le schéma établi dans un jubilatoire élan féministe. Dès lors Tarantino allait dans une ambition plus vaste étendre cette idée à l’échelle de la grande Histoire dont les grandes victimes pourraient obtenir réparation par le prisme de la puissance cinématographique. Le résultat serait le brillant Inglorious Basterds (2009), faux film de commando et vraie revanche des juifs sur le régime nazi ou dans une uchronie scandaleuse Hitler, Goebbels et tous les pontes du Troisième Reich étaient sauvagement décimés durant la projection d’un film de propagande. Le film était une vraie œuvre de vengeance jubilatoire (le sort final du SS incarné par Christopher Waltz) tout en constituant une vraie réflexion sur la violence et esquissant des références plus subtiles, le récurrent Sergio Leone cédant progressivement au Ernst Lubitsch de To be or not to be (1942). 

Django Unchained se propose de poursuivre l’entreprise en permettant cette fois aux esclaves afro-américains d’obtenir réparation. Le film est bien sûr un clin d’œil à Django (1966) de Sergio Corbucci, classique du western spaghetti soit un genre imprégnant l’œuvre de Tarantino (Kill Bill Volume 2 et Inglorious Basterds surtout) et dont la brutalité imprégnera le récit. Si l’homonyme incarné par Jamie Foxx poursuit une quête de vengeance voisine (se venger de ceux lui ayant arraché son épouse) le fait qu’il soit afro-américain amène une autre somme d’influences puisqu’il arborera tous les attributs du héros de blaxploitation déplacé dans un cadre de western. La période historique abordée évite cependant d’amener de manière trop appuyée cet aspect référentiel, Tarantino frustrant une fois de plus les cinéphiles paresseux espérant la simple redite d’un genre emblématique (les attentes d’un film de commando ou de slasher classique décevant les attentes pour une proposition bien plus passionnante).

Django Unchained est le récit de la construction d’un héros dont la dimension cinéphile sous-jacente constituera la force. Le film se divise en deux parties définissant cela. La première est celle de l’apprentissage au côté du mentor King Schultz (Christopher Waltz), chasseur de prime qui va délivrer l’esclave Django car il est le seul à pouvoir identifier ses prochaines cibles. S’attachant à son protégé, il va lui apprendre les arcanes du métier pour ensuite l’aider à délivrer son épouse d’une sordide plantation sudiste. Django encore rustre et intimidé y découvre ainsi la virtuosité arme poing de Schultz, son intelligence méthodique et son art de la joute oratoire en forme d’esbroufe pour mieux duper l’ennemi lors de péripéties hautes en couleur. Christopher Waltz offre un pendant positif du méchant qu’il incarnait dans Inglorious Basterds, son bagout et sa truculence amenant une facette plus attachante qu’intimidante. Le point commun serait leur nature impitoyable dans leur métier et c’est ce qui amène un des moments pivot du film. Guettant un des malfrats mis à prix qu’ils traquent, Django hésite à froidement l’abattre pour la prime car celui-ci est devenu fermier et se trouve aux côté de son jeune fils.

Schultz lui rappelle les crimes de leur cible et que ce métier est ainsi fait de cette justice expéditive. Django s’exécute et apprend la leçon. Tarantino aura beau entourer la vengeance d’une aura extatique et excitante, les chemins qui y mènent sont pavés de noirceur et de sacrifices. L’assouvissement amer de Kill Bill 2 était là pour le rappeler et la mort du méchant « de cinéma » de Inglorious Basterds était bien plus savoureuse que le carnage halluciné des nazis bien réels dans la salle de cinéma où Tarantino vengeait l’Histoire tout en renvoyant dos à dos dans la barbarie agresseurs et agressés. La vengeance n’est jamais plus puissante finalement que dans la quête individuelle du héros et c’est seulement là qu’il est captivant de lui faire endosser cette revanche sur l’Histoire qui l’a oppressé. Cette première partie intègre ainsi Django dans le monde de Schultz, lui confère une identité et l’entoure d’une aura mythologique en l’associant à un Siegfried moderne affrontant le dragon esclavagiste pour sauver sa Brunehilde. 

Dans cette volonté de tisser le lien mentor/élève et l’amitié unissant Schultz et Django, Tarantino se déleste d’ailleurs de ses afféteries narratives comme le chapitrage pour un récit linéaire qui file droit, une vraie odyssée d'un classicisme flamboyant dans son esthétique (les intérieurs habituels du cinéastes cédant aux grands espaces américains). Le décalage n’intervient que durant l’hilarante scène des cagoules des membres du Ku Klux Klan (la leçon de To be or not to be a été retenue, pour dénoncer une idéologie barbare en démontrer le ridicule reste encore le moyen le plus efficace), dans la définition de son héros encore mal dégrossi (Django manifestant son individualité par sa tenue criarde une manière de se moquer gentiment de l’attrait des noirs pour les tenues voyantes, blaxploitation style) et soumis à ses émotions. La revanche envers les trois négriers apporte pour la première fois une présence iconique à Django et laisse tonner le thème original de Luis Bacalov issu du film de Corbucci, l’inversion s’opérant par le dialogue (I like the way you die boy) et les actes lorsque symboliquement il arrache le fouet pour l’abattre sur son ennemi.

La seconde partie est un pendant inversé ou Django retrouve désormais plus fort le monde esclavagiste et doit en enseigner les arcanes à Schultz. Pour délivrer son aimée ils devront en effet s’acoquiner au féroce Calvin Candie (Leonardo Di Caprio) propriétaire sudiste sournois et amateur de mandingue (luttes d’esclaves). Django tout à son objectif sait enfin faire preuve de froideur et d’assurance quitte à passer pour le pire des traitres à sa race en simulant être un noir libre et négrier. Les rôles s’inversent avec un Schultz sans états d’âmes avec ses cibles mais incapable de supporter la barbarie des états du sud. Même s’il assume sa nature de divertissement, Django Unchained illustre avec autant sinon plus de crudité qu’un 12 years a slave (2013) la cruauté des  traitements infligés aux esclaves. Les scènes de mandingues ou cet esclave évadé dévoré par les chiens sont insoutenables tout en faisant preuve d’une retenue contrebalançant avec la violence « fun » d’autres instants du film. 

Les rires gras des traqueurs lors de la scène des chiens ou l’excitation de gamin de Candie face au combat sanglant amènent une froide distance sur leur désinvolture face à l’innommable. Django dont cela a constitué l’existence serre les dents en attendant son heure tandis que ses images imprègnent durablement Schultz. La bonhomie et la malveillance ordinaire de « l’oncle Tom » (expression péjorative sur les noirs exagérément déférent à l’homme blanc) Stephen (incarné par Samuel L. Jackson avec un sacré maquillage) en fait cependant le vrai antagoniste de l’histoire. Si Candie est un effroyable raciste se cachant sous un pseudo raffinement (voir la scène où il théorise sur le crane d’un esclave pour définir la soumission innée des noir), Stephen est son âme damnée, satisfait de sa position et horrifié à l’idée de voir un congénère s’émanciper. Une figure passionnante dont Samuel L. Jackson parvient à faire dépasser l’aspect caricatural.

Jamie Foxx est parfait dans le rôle-titre car ayant compris le côté « work in progress » de son personnage – ce qui ne fut pas le cas d’un Will Smith immodeste qui refusa le rôle car il trouvait Django trop passif. En retrait, naïf et craintif au départ, trop démonstratif dans un premier temps pour signifier son statut d’homme libre (le fameux ensemble bleu clinquant) puis enfin taiseux, plein d’assurance et à la répartie fulgurante une fois assumé ce statut héroïque - et surtout un amoureux éperdu, toutes les apparitions fantômatiques de Broomhilda apportant une sensibilité poignante. Tout le film aura tendu vers cette évolution, une longue et haletante joute verbale à l’issue sanglante dont Tarantino a le secret signifiant le passage de relai entre Schultz et Django. 

Notre héros est enfin prêt à se libérer sans son mentor dont il aura assimilé l’éloquence trompeuse (superbe scène où il entourloupe les négriers cupide), la dextérité arme au poing et un sens de la mise en scène qui rend le final vengeur d’autant plus jubilatoire. Après l’élégant classicisme de la première partie (où seules les gerbes de sang,les trognes, la saleté et quelques zooms agressifs évoquent réellement le western spaghetti), Tarantino opte pour un style plus heurté (le gunfight dans le domaine, assez inédit dans le western comme du Peckinpah en accéléré) où s’immiscent des titres hip hop dictant une modernité participant à la prise de pouvoir de Django. Enfin lui-même, osant les poses frimeuses sous le regard énamouré de sa Broomhilda (Kerry Washington), Django est définitivement libéré de ses chaînes pour rentrer dans la légende. Une grande réussite de plus pour Tarantino.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Sony