Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 26 novembre 2025

Géant: Vie et mort de Rock Hudson - Adrien Gombeaud

Rock Hudson gagne ses galons de star au début des années 50 et, représente l’un des derniers avatars d’une certaine idée du rêve et de la perfection de l’âge d'or hollywoodien. Il en symbolisera aussi tous les pans secrets, puritains et discriminants lorsque sa mort tragique en 1985 dévoilera une existence placée sous le signe du mensonge. Lui, l’icône virile, le sex-symbol admiré par les femmes et envié des hommes, était homosexuel. Cette vérité éclate malgré lui aux yeux du monde lorsqu’il sera la première grande star contaminée et fauchée par le virus du sida, qui fait ses premiers ravages plus particulièrement auprès de la communauté gay.

Le passionnant ouvrage d’Adrien Gombaud s’attache donc à placer l’homme ainsi que la star Rock Hudson face à son époque, et sa manière d’y former une image cachant cette autre part de lui-même, avant que celle-ci se dévoile à tous tragiquement. Bien que survolant toute la carrière d’Hudson, le livre n’est pas à proprement parler une biographie mais davantage une étude de caractère. La construction même du livre participe à cette dualité de Rock Hudson. La première partie est découpée à travers des chapitres dépeignant en ouverture le présent fragilisé d’un Hudson découvrant son mal parallèlement au reste du monde (scientifique, communauté gay, média) et le reste consacré au passé avec les premières failles mais surtout l’ascension glorieuse d’Hudson dans le microcosme hollywoodien, l'élaboration de sa persona filmique et publique. La seconde partie resserre l’étau en débutant les chapitres par les premiers ravages du sida, l’impuissance du monde médical et l’indifférence des politiques, puis en parlant du déclin progressif d’Hudson, vestige du passé dans un monde en pleine mutation sociale - notamment une communauté gay se construisant ses codes culturels et esthétiques, espaces dédiés, qui influenceront le mainstream.

Très bien documenté, tant dans le traitement d’Huston que de celui de la mue sociétale des Etats-Unis et que des prémices du combat scientifique et médiatique contre le sida, Adrien Gombaud fait montre d’un remarquable talent de narrateur et de portraitiste faisant de l’ensemble un tout cohérent et captivant. C’est en particulier le cas lorsqu’il s’agit de cerner la personnalité complexe d’Hudson, mais aussi de dépeindre avec une verve digne de James Ellroy le climat de paranoïa et de suspicion agitant l’usine à rêve, l’autre chasse aux sorcières visant une communauté gay ostracisée. En ayant construit son aura de star sur une masculinité toute puissante, il est d’autant plus difficile pour Hudson de cohabiter avec « la fillette qui vit en lui » selon ses termes. Les liens entre sa double vie et ses rôles emblématiques sont bien vus à travers des réflexions pertinentes, que ce soit le monumental Géant de George Stevens, les drames de Douglas Sirk, les comédies avec Doris Day gorgées de sous-textes gay, et certains chefs d’œuvres inclassables comme Seconds de John Frankenheimer.

Pour qui n’a pas vécu ces heures sombres, la dernière partie de l’ouvrage s’avère très poignante par son évocation de l'hécatombe de l'épidémie du sida, la stigmatisation des premiers malades et leurs morts dans des conditions sordides, avant de ramener l’emblème imposante de l’Americana à sa vulnérabilité en exposant le sida comme un mal auquel tout un chacun est exposé. Le drame d’un homme se fait le miroir d’une époque de souffrances et de luttes auxquelles il se mêlera bientôt malgré lui, et contribuera à une évolution des mœurs par l’exposition d’une vie de dissimulation.

Publié chez Capricci 

lundi 26 mai 2025

Iron Man - Joseph Pevney (1951)

Quand Coke Masson monte sur le ring pour défendre son titre de champion du monde poids lourds, il se fait huer par la foule entière alors que le challenger est acclamé. Parmi les spectateurs, une femme se souvient des événements qui ont conduit 2000 personnes à le haïr, et de la terrible histoire derrière la rivalité entre les deux hommes qui s'affrontent.

Iron Man est la seconde adaptation du roman éponyme de W. R. Burnett, après celle signée en 1931 par Tod Browning. Le film adopte une construction en flashback dans le cadre d’un combat de boxe dont nous comprendrons alors les tenants et aboutissants. Cette narration pourrait évoquer certains films noirs fonctionnant selon le même procédé (Nous avons gagné ce soir de Robert Wise en tête) mais Iron Man ne va pas sur ce terrain-là. La notion de film sportif est très relative, tant les circonstances amenant le héros Coke Masson (Jeff Chandler) des mines de charbon au championnat du monde de boxe sont fantaisistes. L’accent est mis sur les instincts quasi meurtriers se réveillant sur le ring pour Coke Masson et la manière dont cela fait de lui un boxeur clivant aux yeux du public. Pas d’entraînement, de dépassement de soi ou même d’affres de la gloire, Iron Man est une étude de caractère où le combat le plus intense de Masson est livré contre lui-même.

La mise en place dépeint la nature paisible du personnage, fuyant les conflits pour ne pas raviver la bête qui sommeille en lui. Les provocations ordinaires, l’avidité de son entourage et le dénuement matériel finissent par le convaincre malgré lui de gagner temporairement sa vie dans la boxe. C’est le départ d’une spirale de violence, sans retour en arrière possible. La prestation nerveuse et menaçante de Jeff Chandler (très crédible en boxeur et s’étant façonné une belle condition physique) parvient à faire oublier les raccourcis du récit, aidé aussi par de seconds rôles forts comme Stephen McNally en grand frère roublard ou Jim Backus en journaliste – sans parler d’un Rock Hudson débutant mais déjà très charsmatique. Le savoir-faire de Joseph Pevney fait le reste avec de remarquables scènes de boxe, portée par une caméra très mobile, des angles inventifs et une brutalité très prononcée. Les bascules mentales lesquelles Masson laisse le fauve prendre la place du boxeur installent une intensité palpable et provoquent une imprévisibilité dont est un peu dépourvu le scénario.

La forme est inventive, le fond plutôt original en définitive (l’apprentissage de combattre à la régulière et dompter ses bas-instincts, mais la narration est trop conventionnelle pour sortir du tout-venant – malgré la vraie émotion de la scène finale préfigurant Rocky (1976) dans la manière dont Masson gagne le respect d’un public hostile.

Sorti en bluray français chez Elephant Film
 

vendredi 19 février 2021

L'Homme de Bornéo - The Spiral Road, Robert Mulligan (1962)

En 1936, le jeune docteur Anton Drager arrive aux Indes néerlandaises. C'est à Batavia qu'il s'installe et devient l'assistant du docteur Brits Jansen, le spécialiste mondial de la lèpre. Els, la ravissante fiancée d'Anton, décide de rejoindre l'élu de son cœur et tous deux décident d'unir leurs destins. N'acceptant pas de voir son assistant s'intéresser à autre chose qu'à son travail, le docteur Jansen renvoie Anton. Scandalisée, Els intervient et obtient que Jansen garde Anton comme collaborateur.

L’Homme de Bornéo est la première superproduction de studio de Robert Mulligan où il retrouve Rock Hudson qu’il avait déjà dirigé dans la comédie Les Rendez-vous de Septembre (1961). Il s’agit vraiment d’un véhicule pour la star où l’on ne retrouve que très sporadiquement les thématiques du réalisateur mais le film n’en reste pas moins plutôt intéressant. C’est plutôt dans la filmographie même de Rock Hudson que l’on peut trouver une continuité avec le sujet du film. Fort de son allure élancée et imposante de mâle alpha américain, et de son charme de gendre idéal, Rock Hudson a souvent joué des personnages dont le charisme fut mis à mal par un passé/expérience traumatique et passant le film à le surmonter à travers une quête initiatique et/ou spirituelle. C’est typiquement l’approche de Le Secret Magnifique de Douglas Sirk (1954), Les Ailes de l’espérance du même Douglas Sirk (1957) et sur un registre plus léger c’est également le cas entre autre de Le Sport favori de l’homme (1964) ou Les Rendez-vous de septembre

Il incarne ici Anton Drager, un arrogant médecin venu exercer dans les Indes néerlandaises. Nul sacerdoce mais plutôt une ambition démesurée guide Drager qui souhaite apprendre auprès de Brits Jansen (Burl Ives), médecin de brousse spécialiste de la lèpre dont il veut soutirer les secrets et en faire sa fortune lors de son retour à la vie civile. Robert Mulligan offre ce qu’il faut de dépaysement, d’exotisme et de pittoresque dans les environnements traversés et les personnalités croisées dont l’exubérant mais attachant Jansen. Seulement la photo de Russell Harlan et son colorimétrie frappante, le score dissonant de Jerry Goldsmith (qui annonce celui de La Planète des Singes (1968) et le jeu tourmenté de Rock Hudson confèrent un ton assez différent du film d’aventure attendu. L’égoïsme de Drager ne relève pas du seul arrivisme froid mais semble venir d’un mal plus profond. 

 Les rencontres avec des protagonistes ayant perdus pied dans ses contrées sauvages semblent laisser entendre que l’indifférence aux autres et à des forces supérieures, possible dans un milieu urbain ne s’applique pas si l’on veut survivre en harmonie avec la jungle. Drager cynique et calculateur rejette toutes ces valeurs et en particulier la religion, ses objectifs individualistes n’autorisant aucune dépendance terrestre ou spirituelle. Un sujet passionnant qui fonctionne particulièrement bien dans la longue première partie où Drager fait son apprentissage auprès de Jansen. Hudson est excellent en laisse entrevoir un facette quasi maladive dans son égoïsme, rejetant tous les discours bienveillant ou les tableaux poignants (la femme du missionnaire malade et atteinte de la lèpre) qui se présente à lui. L’explication tardive de cette personnalité clivante viendra d’un traumatisme d’enfance (et rejoint l pour le coup les thèmes de Mulligan) où il s’est confronté à l’hypocrisie de ces discours.

Il va donc devoir vivre une expérience qui mettra à l’épreuve son équilibre mental et sa santé pour s’ouvrir au monde. C’est toute la force d’une dernière demi-heure intense mais dont la tonalité hallucinée semble un peu détaché du reste d’un film bien trop long. On convoque une sorte de mystique vaudou et un antagoniste jamais évoqué précédemment comme pour amener de manière artificielle et forcée l’épiphanie de Drager. Il n’en reste pas moins que cet épilogue poisseux et cauchemardesque est d’une force rare avec un Hudson hirsute basculant dans la folie et la dégradation physique. L’ombre de Joseph Conrad plane sur le film qui anticipe Apocalypse Now (1979) et sa relecture de Au cœur des ténèbres où le plus contemporain Lord Jim de Richard Brooks (1964) mais sans aller totalement au bout de sa noirceur. Un film pas sans défauts donc mais réellement digne d’intérêt et qui offre une des prestations les plus impressionnantes de Rock Hudson. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Elephant Films

 

samedi 23 janvier 2021

Ne dites jamais adieu - Never Say Goodbye, Jerry Hopper (1956)


 Le docteur Michael Parker vit seul avec sa fille. Séparé de sa femme, il la croit décédée. En se rendant à New-York, il tombe par hasard sur elle, en couple avec un artiste. En voulant s'enfuir, elle est renversée par une voiture. Par miracle, Michael parvient à sauver la vie de son ex-femme. Le feu de l'amour brûle à nouveau. Mais la jeune fille du couple a du mal à se réajuster à cette nouvelle vie...

Ne dites jamais adieu est un mélodrame Universal typique de ceux produits avec succès par le studio durant les années 50, et plus particulièrement ceux réalisés par Douglas Sirk. On attribue d’ailleurs officieusement à ce dernier la réalisation au détriment de Jerry Hopper mais la réalité est plus complexe. Dans le livre d’entretien Conversations avec Douglas Sirk de Jon Halliday, Sirk déclare avoir effectué la préparation du film et être à l’origine du casting de Cornell Borchers, sa compatriote allemande dans le premier rôle féminin. Il partit ensuite réaliser Ecrit sur le vent (1956) avant de revenir retourner quelques scènes. Le film est effectivement sirkien en diable, que ce soit par sa conception, son sujet et son esthétique. Comme pas mal des classiques du réalisateur, il s’agit du remake d’un mélo plus ancien de Universal, This Love of Ours de William Dieterle (1945) qui était lui-même adapté de la pièce Comme avant, mieux qu'avant de Luigi Pirandello. Le flashback viennois et le contexte post-Seconde Guerre Mondiale annonce Le Temps d’aimer et le temps de mourir (1959) tandis que le postulat (une mère retrouvant après de longues années le foyer qu’elle a perdu) est voisin de All I Desire (1953), un des belles réussites méconnues de Sirk. 

Ne dites jamais adieu offre donc un mélodrame assez touchant mais plutôt convenu, auquel il manque l’emphase, la dimension spirituelle et l’emphase formelle de Douglas Sirk. Ce dernier point peut éventuellement ce discuter sur quelques belles fulgurances qu’on attribuera malgré tout à Jerry Hopper puisque les reshoots de Sirk concernant uniquement les scènes de son ami George Sanders qui avait réclamé sa présence. Les flashbacks viennois opposent donc une Europe aussi féérique que tortueuse à la ligne claire de de l’’Amérique pavillonnaire wasp où vit Michael Parker avec sa fille. 

La rencontre inopinée avec son épouse Lisa (Cornell Borchers) qu’il croyait morte amorce donc le souvenir de leur rencontre. Une superbe maquette nous introduit dans cette Vienne, la photo stylisée de Maury Gertsman laissant tout autant deviner l’aura romantique que tourmentée de la ville. Cela concerne bien sûr le schisme politique qui conduira à la séparation avec la frontière russe (et qui aura son importance dramatique dans le récit) mais surtout le voile qui va s’immiscer dans le couple Michael/Lisa. Sans repères dans un pays étranger, Michael est suspicieux envers tout ce qui rattache Lisa à son passé et ses racines « saltimbanques », en particulier ses rapports affectueux avec Victor (George Sanders).

Jerry Hopper un peu trop souvent par le dialogue ou le jeu renfrogné de Rock Hudson pour faire passer l’idée, mais fait parfois preuve aussi de plus d’inspiration. On pense à la scène où Michael retrouve Lisa dans le bar où elle joue, alors qu’elle embrasse un vieil ami, la photo plonge soudain Hudson dans l’ombre comme pour faire passer par la seule image les idées noires de jalousie qui traverse son esprit. Le jeu à fleur de peau et très expressif de Cornell Borchers est également d’une grand force pour faire passer l’émotion, dans le drame comme les séquences romantique. Ce regard bleu tour à tour chargé d’affection ou d’affliction marque durablement à chaque gros plan et l’on peut regretter que l’actrice n’ait pas eu une carrière hollywoodienne plus riche (même si elle retrouvera Rock Hudson l’année suivante dans Istanbul de Joseph Pevney (1957)).

Le retour au présent est beaucoup plus convenu, sur le fond et la forme. La reconstitution de la cellule familiale obéit certes aux conventions d’alors (et est peut-être conforme à la pièce), mais aurait pu être amené moins grossièrement. Lisa oscillera donc entre renoncer à revoir sa fille puis y consentir mais vivant à nouveau sous le même toit que Michael alors qu’elle a toutes les raisons de lui en vouloir. De même le long déni de la fillette que Lisa est sa vraie mère pourrait être résolu en lui montrant une simple photo. On pourrait y voir une considération trop terre à terre dans la logique du mélodrame, mais les flashbacks s’attardent longuement sur les albums photos de la famille ce qui oblige le spectateur à y penser en fin de compte. 

Il est difficile en plus de croire au vu de l’idolâtrie qu’entretient Parker auprès de sa fille sur sa mère disparue, il ne lui ait jamais montré de photo d’elle. Tous ces raccourcis sont là pour servir un rebondissement final où la fillette admettra la vérité en voyant un portrait dessiné, c’est touchant mais poussivement mis en place malheureusement. Toute la partie retrouvailles est donc assez convenue malgré la jolie patine formelle typique d’Universal et ne fonctionne que sur la conviction du casting. Un joli moment donc, mais très clairement dénué de la poésie, l’audace et la vision sociale d’un Douglas Sirk ou Delmer Daves dans leurs mélodrames Universal. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Elephant Films