Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 17 juin 2025

R.A.S. - Yves Boisset (1973)


En 1956, pendant la guerre d'Algérie, March, Charpentier et Dax, des réservistes, se retrouvent dans un bataillon disciplinaire. Ils sont alors pris dans les engrenages de la guerre, de la torture et de la mort. Le commandant Lecoq doit constituer une unité d'élite avec les réfractaires, dont les motivations politiques sont diverses.

Après la réussite et le succès commercial de L’Attentat (1972), Yves Boisset creuse avec plus d’audace encore le sujet politisé et polémique en signant R.A.S. Onze ans à peine après les accords d’Evian qui marquèrent la fin du conflit, Boisset signe une des si ce n’est la première grande fiction à charge traitant de la Guerre d’Algérie. Adaptant le roman éponyme de Roland Perrot, Boisset signe une odyssée chorale accompagnant un groupe de personnages du statut de réservistes en France à celui de parias dans un bataillon disciplinaire.

Chacun arrive dans ce corps d’armée de force, arraché à leur métier, leur jeunesse, famille et conviction. Passée une bagarre initiale amenant chacun à évacuer leur frustration, tous nouent une réelle amitié fraternelle qui sera le socle humain propre à leur faire supporter les épreuves qui les attendent. Boisset montre les protagonistes plier sans se briser pour certains, et s’effondrer pour d’autres, face à ce corps de l’armée montré de façon plus ambiguë et subtile qu’il n’y parait. La première partie en France montre (actualités de propagande à l’appui) le contrepoint entre des officiers fanatisés et des soldats désabusés, la brutalité de premiers cherchant à soumettre la volonté des seconds. Cette dynamique prend un tour nettement plus oppressant en Algérie, l’éloignement de la civilisation accentuant le travail de lobotomisation des esprits, l’incitation aux forfaits révoltants envers les locaux.

Cet isolement est ainsi propice à un renoncement progressif. L’humaniste et militant communiste Charpentier (Jacque Weber) est confronté aux limites de son pacifisme, les horreurs auxquelles il assiste et/ou est incité à perpétrer ébranlent la santé mentale de Dax (Jean-François Balmer), tandis que les traits juvéniles et innocents de March (Jacques Spiesser) sont altérés par l’expérience. Après l’axe de la soumission violente, Boisset montre celui d’un pragmatisme forcé lorsque nos héros intègrent une unité d’élite où le commandant Lecoq (Philippe Leroy-Beaulieu) leur fait apparaître certains écarts comme un mal nécessaire et les place face aux limites de leur insoumission dans pareil contexte. Au fil des pertes et des épreuves, l’esprit de corps se construit mais relève d’un malaise ne se dissipant pas quant à un conflit qui n’a rien de noble. Boisset montre d’ailleurs la contestation bien présente au sein de la population française (la chaotique scène d’émeute en gare), et les méfaits les plus controversés de l’armée français lors de scènes de tortures – qu’il fut obligé par la censure d’altérer au montage.

Le réalisateur n’idéalise pas ses personnages pour autant, eux-mêmes faisant preuve d’une boussole morale tangente (Charpentier laissant se dérouler un viol sur une autochtone, le même malgré ses appels à la révolte n’osant pas prendre l’initiative seul, la prostitution organisée par l’armée), notamment dans un racisme ordinaire notamment lorsqu’un camp est mis à sac avant d’être investi par des tirailleurs sénégalais. L'ironie voudra que c'est en effectuant le seul ordre bienveillant de l'armée que les balles ennemies frapperont réellement le groupe. C’est toute une époque trouble et troublée que capture Boisset dans ce grand film de guerre qui malgré les intimidations diverses (projections interrompues par des groupuscules d’extrêmes droites) rencontrera une nouvelle fois son public, et lui permettant de poursuivre dans cette veine engagée.

Sorti en bluray français chez Tamasa 

mardi 10 mai 2022

Malevil - Christian de Chalonge (1981)


 La fin de l'été dans un petit village, une journée en apparence comme les autres et pourtant... Alors que le maire et quelques élus locaux se réunissent pour débattre d'un sujet administratif, cloitrés dans une profonde cave, une incroyable explosion se fait ressentir. Après avoir retrouvé leurs esprits, le petit groupe remonte à la surface et font face à un véritable désastre : d'origine nucléaire personne d'autre ne semble avoir survécu...

Malevil est une des rares, méconnues et réussies incursion du cinéma français dans la science-fiction et plus précisément dans le sous-genre du film post-apocalyptique. Il s’agit là d’une adaptation du roman éponyme de Robert Merle paru en 1972, mais dont le scénario de Christian de Chalonge et Pierre Dumayet s’éloigne beaucoup notamment sa conclusion. Robert Merle peu satisfait du résultat demandera d’ailleurs à voir son nom absent du générique qui ne comportera que la mention « librement adapté du roman Malevil ». 

L’une des grandes qualités du film est d’avoir une vraie identité française, ne singeant pas les avatars anglo-saxons du genre tout en étant un pur film post-apocalyptique. Le récit se restreint à une petite zone rurale que Christian de Chalonge s’applique, dans son esthétique comme la caractérisation de ses individus, à conférer une saveur locale avant la bascule. Les protagonistes se réunissent ainsi sur un débat administratif trivial entre élus locaux où quelques personnalités se dégagent et auront ensuite leurs importance, tels l’art du compromis du maire (Michel Serrault) ou l’individualisme du pharmacien. Une terrible catastrophe nucléaire vient brutalement interrompre cette quiétude et offre une séquence glaçante qui nous fait ressentir le fléau à une échelle intime. Sans effets spectaculaires, un vrai travail sur l’atmosphère et grâce à l’implication des acteurs, le moment est oppressant à souhait et laisse progressivement découvrir le chaos. 

L’hébétude et l’imagerie de fin du monde fonctionne formidablement, l’exposition montrant longuement le cadre paisible trouve son envers de désolation de façon frappante. Les décors de Max Douy et la photo de Jean Penzer sont assez impressionnants et le contraste avec ce groupe de modeste survivants franchouillard fonctionne à plein. La stupeur, la dépression face à l’extinction de toute chose imprègne l’esprit et la rétine avant que l’instinct de survie prenne le dessus. La narration prend son temps pour laisser les protagonistes reprendre leurs marques, instaurer un nouveau quotidien et une coexistence face à ce contexte. L’interprétation est sobre et juste (y compris Jacques Villeret qui gagne peu à peu en sobriété dans un rôle de simplet) et de Chalonge par sa mise en scène nous fait comprendre que survivre consistera en reprendre possession de son environnement. Les espaces sombres et calcinés reprennent des couleurs, l’horizon s’élargit et le nouveau danger s’incarne en la malveillance humaine par la découverte d’autres survivants. 

Alors si les confrontations manquent peut-être un peu de punch, le réalisateur excelle à conférer une imagerie western au panoramas ruraux français. Le sens du cadre dans un beau cinémascope et la photographie soignée de Jean Penzer donne à voir de somptueux plans d’ensemble filmés notamment dans les départements de l'Hérault et de l’Aveyron. La manière dont chez les antagonistes se rejouent les codes de dominations sociales traditionnelles (mais aussi plus explicitement capitaliste, le méchant se faisant appeler « Monsieur le directeur » par ses sbires) est subtilement amenée notamment grâce à la prestation sournoise et glaciale de Jean-Louis Trintignant. 

Sur les ruines va parvenir à se construire une forme d’utopie (en ce sens il s’agit plus d’un film des années 70 que 80) décorrélée des idéaux du monde moderne déchu, avant qu’un rebondissement final vienne rabattre les cartes. Une belle réussite, parmi d’autres au sein de la filmographie de ce cinéaste très singulier qu’est Christian de Chalonge. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Tamasa

lundi 20 avril 2020

Passe montagne - Jean-François Stevenin (1978)


Serge vit dans un hameau isolé du Jura, séparé de sa femme. Il répare des autos dans son atelier, et rencontre un jour Georges, avec qui il se liera d'amitié...

Passe montagne est un premier film à l’image de la singularité de Jean-François Stevenin. Il gravit les échelons en effectuant tous les métiers, de technicien à assistant-réalisateur pour des réalisateurs comme Jacques Rivette ou encore François Truffaut qui repère en lui un potentiel d’acteur et le fait jouer dans L'Enfant sauvage (1970), Une belle fille comme moi (1972), La Nuit américaine (1973) jusqu’à la prestation marquante de L’Argent de poche (1976). Truffaut décèle les futures aspirations de son collaborateur l’intéressé, qui prend donc son envol avec la réalisation de Passe montagne. Stevenin fait ses classes avec Jacques Rozier dont les tournages libres et en petit comité l‘ont séduit. On sent la parenté de Du côté d'Orouët (1973) ou Les Naufragés de l’îlede la tortue (1976) dans la capture d’un lieu et les velléités d’échappée libertaires dans Passe montagne que Stevenin tourne dans sa région natale du Jura.

On y suit la rencontre entre deux solitudes, Serge (Jean-François Stevenin) mécanicien local et Georges (Jacques Villeret) architecte parisien tombé en panne de voiture dans la région. Le premier aide le second avant qu’une amitié inattendue et une quête improbable les emmène vers joyeuse errance. On retrouve cette idée de lâcher prise avec les vicissitude et l’urgence de la civillisation à travers un Georges agacé puis séduit par le périple, Stevenin adoptant un rythme et une narration lâche susceptible de faire surgir l’impromptu et la poésie au fil des pérégrinations comme le feraient les hasards de la vraie vie – même si l’écriture et le tournage furent plus maîtrisés que ne le laisse croire le côté foutraque du film. Les deux acteurs sont complémentaires et attachants et formellement Stevenin capture merveilleusement la beauté verdoyante et l’immensité des montagnes jurassiennes lorsqu’on en reste au simili road-movie. Le problème réside dans toutes les séquences où Stevenin cherche à concevoir des moments singuliers, des interactions avec les locaux rencontrés. 

Ces passages ne présentent ni des personnalités, ni des situations suffisamment marquantes dans ce parti-pris spontané pour nous intéresser réellement. Le côté naturaliste dessert même l’ensemble dans la prise son étrange où les dialogues vont de l’inaudible à l’incompréhensible lorsqu’interviennent accents et/ou patois locaux, sans que cela soit surmonté par les évènements quelconques ou les figures croisées. C’était justement le sel d’un Jacques Rozier de glisser une fantaisie dans l’inattendu du quotidien qui revêtait progressivement un dessein plus vaste, la capture d’un lieu, d’un mode de pensée. Là difficile de savoir où l’on va malgré l’indéniable originalité de traitement, hors des canons classiques du cinéma français. L’essai sera peut-être transformé avec le second essai à la réalisation de Stevenin entre-temps retourné à la comédie, Double messieurs (1986).

Sorti en dvd zone 2 français chez Le Pacte