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vendredi 23 janvier 2026

Les Sables du Kalahari - Sands of the Kalahari, Cy Enfield (1965)

 En Afrique du Sud, un petit avion contenant 7 personnes s'écrase dans le désert du Kalahari. Les survivants n'ont pas le choix : pour survivre, il va falloir s'entraider. Lorsque les vivres commencent à manquer, les plus bas instincts des uns et des autres reprennent le dessus.

Les Sables du Kalahari est le sixième et dernier film de la fructueuse collaboration entre le réalisateur Cy Enfield et le comédien Stanley Baker. Après des débuts prometteurs à Hollywood, Cy Enfield est comme beaucoup d’autres (Joseph Losey, Jules Dassin) contraint à l’exil en Europe après avoir été auditionné par la Commission des activités anti-américaines et placé sur la liste noire. Il s’établit en Angleterre où il rencontrera quelques difficultés à remettre sa carrière en selle, et ce jusqu’à sa rencontre avec Stanley Baker sur le tournage du mélodrame Child in the House (1956). Baker y tient un second rôle mais est néanmoins en passe de devenir une grande star du cinéma anglais. 

Les deux hommes s’étant très bien entendu décident d’établir un partenariat au sein duquel se monteraient des projets ambitieux avec Enfield à la réalisation et Baker en vedette. Le premier essai de l’association sera gagnant avec Train d’enfer (1957), récit social, étude de caractères et impressionnant film d’action se déroulant dans le très viril milieu des chauffeurs routiers. Enfield et Baker reproduisent en partie la formule Sea Fury (1958) et Jet Storm (1959), passant des routes à la mer puis au ciel pour dépeindre d’intenses et spectaculaires confrontations psychologiques. L’apothéose arriverait avec le grand film de guerre Zoulou (1964), puissant film de guerre et d’aventures tentant de dépeindre une bataille légendaire de l’armée anglaise tout en essayant d’installer un respect de l’adversaire sous le prisme colonial.

Les Sables du Kalahari est donc le projet suivant du duo, même si Baker ne l’intègrera que tardivement pour reprendre le rôle initialement prévu pour George Peppard qui quittera le film après un jour de tournage et une relation houleuse avec Cy Enfield. Adapté du roman éponyme de William Mulvihill, le film ne nous apparaît au premier plan pas si original que cela. Lawrence d’Arabie (1962) nous a familiarisé avec l’imagerie grandiose et menaçant du désert, tandis que Ice Cold in Alex de Jack Lee Thomson (1958) et Le Vol du Phoenix de Robert Aldrich (sorti en décembre 1965 tout comme le film de Cy Enfield) dépeignaient déjà des récits de survie éprouvant dans cet environnement hostile.  

Les Sables du Kalahari parait initialement s’inscrire dans cette lignée, mais place ses personnages bien trop tôt en situation critique. Ayant survécu à un crash d’avion, les survivants déambulent ainsi dépenaillés, assoiffés et épuisés sous un soleil de plomb, accompagné par une mise en scène alternant entre plans larges sur leurs silhouettes minuscules dans l’immensité du désert, et plans rapprochés sur leurs défaites et hagardes. Il leur est cependant offert un léger sursis, avec ce point d’eau rocailleux et isolé au milieu du désert où ils vont pouvoir survivre pour un temps. C’est seulement là que le véritable projet du film se dévoile.

Les meilleurs films de Cy Enfield cherchent souvent, par leur description d’un microcosme (qu’il soit social, professionnel, topographique), à dépeindre la réalité voire la crudité de l’âme humaine qui s’y révèle dans des conditions extrêmes. Cela se manifeste dès l’inaugural Fureur sur la ville (1950) dépeignant la folie collective d’un lynchage dans une petite ville américaine (en métaphore du Maccarthysme qui allait bientôt rattraper Enfield) et se poursuivrait dans les cadres prolétaires de Train d’enfer, le corps de l’armée de Zoulou notamment. Les Sables du Kalahari apparaît presque comme synthèse de tout cela, mais épurée de toute la dimension épique et exaltante.

La scène d’ouverture est un exposé sans parole des travers du colonialisme, avec cette image d’autochtones puisant une eau croupie à côté d’un rutilant aéroport. Les héros livrés à eux-mêmes dans le désert vont se heurter à cette loi du plus fort. Les personnages pourraient sembler tirés à gros traits, mais c’est l’isolement et l’instinct de survie qui expose à vif la nature profonde de chacun. O’Brien (Stuart Whitman) représente ainsi l’américain dans tout ses travers colonialiste, individualiste et viriliste, notamment dans le véritable fétichisme qu’il voue à son fusil. Il cultive et suscite un attrait animal attirant, dans pur réflexe primitif Grace Monckton (Susannah York), la seule femme du groupe. Si elle doit se défendre des assauts de Sturdevant (Nigel Davenport) durant une séquence éprouvante, elle s’offre par un mélange d’instinct de survie et de logique animale au mâle alpha du groupe. Quand Studervant doit prendre de force Grace pour la posséder, c’est un triste ordre naturel des choses qui la voit se donner à O’Brien.

Le scénario dépasse néanmoins cet argument binaire et schématique par une caractérisation plus subtile. Mike Bain (Stanley Baker) est placé en état de faiblesse psychologique par son alcoolisme, puis physique une bonne partie du récit lorsqu’il est handicapé par une blessure à la jambe. Quand l’isolement expose les bas-instincts d’un O’Brien, il déleste au contraire progressivement Bain des travers les plus vils de la civilisation pour procéder à une mise à nu en faisant en définitive le représentant de la droiture morale, de l’humanité dans ce qu’elle a de plus juste. Cela passe par le dialogue (le vieillard allemand Grimmelman (Harry Andrews) racontant les horreurs auxquelles il fut contraint durant la guerre), mais avant tout par la symbolique comme lorsque durant un combat avec O’Brien, Bain refuse d’utiliser le fusil de ce dernier pour l’abattre et en fera juste un objet pour le frapper.

Le cadre du désert apparait comme un simple reflet de ce que l’on y apporte, ce que Enfield souligne dans les interactions extérieures. Le Dr. Bondarahkai (Theodore Bikel) est découvert et secouru par les indigènes qui voit en lui un être mourant et désespéré. O’Brien pourchasse par seul instinct prédateur les babouins habitant les lieux, et les primates passeront alors de l’indifférence à cette pure loi de la nature envers lui quand il se trouvera esseulé à son tour. Le postulat d’aventures dissimule donc un pur conte philosophique et une dimension psychologique, pas forcément subtile mais très bien menée et prenante, d’autant qu’Enfield soigne la forme par l’alternance entre décors réels et studios, stock-shots animaliers, trucage et véritable confrontation avec les bêtes sauvage. L’échec commercial du film marquera donc malheureusement le glas de la collaboration Baker/Enfield, ce dont la carrière du réalisateur ne se remettra pas. 

Sorti en bluray français chez Rimini 

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