Dans la campagne grecque des années 60, une jeune sourde-muette disparaît sans laisser de traces. Servante docile d'une famille de riches propriétaires terriens, elle était l'objet du désir trouble d'Anestis, le fils de la maison à la libido dévorante. Craignant le scandale, les parents tentent de dissimuler la vérité, étouffant les rumeurs sous le poids des convenances tandis que leur fille soupçonne le pire. Alors que les rancunes, jalousies et frustrations refoulées refont surface, l'équilibre fragile de toute une communauté est prêt à imploser.
Sans un cri est le troisième et malheureusement dernier film de Kostas Manoussakis, cinéaste n’ayant pas su naviguer entre l’ordre établi d’avant et après l’installation de la dictature des « colonels ». Manoussakis s’inscrit dans les prémices d’une véritable Nouvelle Vague grecque au début des années 60, peuplée de techniciens et jeunes réalisateurs talentueux comme Michel Cacoyannis ou Theo Angelopoulos, et dont les promesses seront tuées dans l’œuf par le coup d’état et l’installation de la junte militaire du colonel Papadopoulos.
Le cadre rural austère et oppressant semble relever d’éléments autobiographiques pour Manoussakis qui en dépeint avec acuité les pans les plus sombres. La scène d’ouverture donne le ton sur ce que le film est supposé proposer, et la réalité de son propos. Nous observons un groupe de femmes travaillant la terre, dans la plus pure tradition néoréaliste, avant d’adopter le point de vue d’Anestis (Anestis Valos), jeune homme les observant en cachette avec concupiscence. Les secrets et désirs enfouis seront ainsi au centre des préoccupations, le quotidien en campagne faisant office d’arrière-plan. Tout le film repose sur une dichotomie entre les démons intimes et l’opinion publique. Pour cette opinion publique, le patriarche (Alexis Damianos) vit paisiblement avec sa famille dans leur domaine terrien. La réalité extérieure s’effrite quand on apprendra qu’il vend certaines de ses propriétés, tout comme la vérité de la vie intime où, entre deux adultères, il s’impose sous alcool dans une chambre conjugale qu’il ne partage plus depuis longtemps avec sa femme (Mairi Hronopoulou). Après avoir exposé cette réalité pathétique mais relativement triviale, le réalisateur va dépeindre les comportements troubles que suscite un tel environnement, une nouvelle fois en passant de la sphère publique à privée. Anestis est un garçon complexé et rongé par une libido qui le ronge. Ce désir rampant le réduit tout d’abord au simple rang de voyeur comme la scène d’introduction nous l’a montré, épiant les amants isolés, puis carrément la jeune servante muette (Eli Fotiou) de la ferme. Les vantardises machistes d’un ami tentateur l’incitent à un fatal passage à l’acte durant lequel il va violer la servante, puis la tuer accidentellement. La surface extérieure dans ce qu’elle a de cru (les étreintes d’amoureux inconnus) et de toxique (les fanfaronnades phallocrates de l’ami) installe ainsi le drame à l’intérieur. Ce va-et-vient sera constant, à différentes strates du récit. Lorsque le père fou de rage apprend le crime de son fils, il le corrige sauvagement dans un champ, avant de s’interrompre et maintenir les apparences en voyant des paysans de passage. Cet acte est prolongé lorsque les apparences sont maintenues jetant le corps de la servante dans un lac, les conséquences d’une révélation publique pouvant être fatale pour la réputation familiale. La tradition du silence, de ce maintien des apparences, est une chose acquise pour les adultes résignés, s’en est une autre pour les jeunes gens agités. L’éprouvante scène de viol montre la servante empêchée par son mutisme dans l’expression de sa détresse, l’abus qu’elle subit et sa mort la réduisent à un drame et une fatalité secrète. Le fils va cependant dans ses actes, son langage corporel, l’angoisse latente qu’il dégage, être dépassé par une culpabilité qui s’extériorise de plus en plus. La fille éduquée (Élena Nathanaíl) revenant au village, par sa connaissance d’un ailleurs que ce monde rural, n’entre pas dans cette résignation taiseuse, et exprime ses émotions par une libido libérée avec son fiancé mécanicien (Spyros Fokas). Elle est ainsi la plus à même pour observer les dérèglements de la cellule familiale, deviner les noirs secrets se dissimulant sous les non-dits. Manoussakis use des éléments naturels à double tranchant pour exprimer l’entrave ou la liberté des personnages. Le cri que ne peut pousser la malheureuse servante durant la scène de viol est remplacé dans la bande-sonore par le cri d’une bête dans la grange. Cette nature est lumineuse pour le personnage positif de la fille, qui fait l’amour avec son fiancé dans un champ de meule, ou nage nue avec lui dans un lac – deux moments troublés par les regards voyeurs du père et du fils, ainsi que par la vérité de ce que renferme le lac. A l’inverse cette nature est une réminiscence de l’horreur pour le fils, des poissons assommés lui rappelant sa violence récente, et une carafe d’eau la façon dont on a été noyée sa forfaiture. C’est paradoxalement au sein de cette tension sourde que le vieux couple s’avère capable de renouer le dialogue, de verbaliser leurs reproches mutuels, de faire des concessions et laisser l’épouse reprendre le pouvoir. Tous ces parti-pris formels et narratifs culminent lors du climax. Le regard extérieur tant craint s’invite lors de la séquence du mariage, avec une séquence de danse durant laquelle le fils libère son mal-être dans sa gestuelle fiévreuse, tandis qu’en montage alterné celle dont on a étouffé la détresse se libère et expose la crudité de son sort à tous. Manoussakis se montre virtuose dans la symbolique explicite de ses cadrages tour à tour posés (les plongées sur les danseurs « emprisonnant » le fils) et chaotiques quand ils accompagnent les pas incertains. La métronomie inquiétante de la bande-originale de Yannis Markopoulos accompagne à l’expression de la souffrance du bourreau, et la libération symbolique de la parole de la victime dans une suite tétanisante de plans fixes. C’est d’une noirceur et d’une rigueur implacable.Sorti en bluray français chez Intersections






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