Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

mardi 16 juillet 2024

Suzhou River - Sūzhōu hé, Lou Ye (2000)


A Shanghai, Mardar est impliqué dans le projet de kidnapping de la jeune Moudan, dont il tombe amoureux, et réciproquement. Lorsqu’elle découvre qui il est vraiment, Moudan se jette dans la rivière Suzhou. Après plusieurs années passées en prison pour sa tentative d’extorsion avortée, Mardar part à la recherche de Moudan. C’est ainsi qu’il rencontre Meimei, sosie parfait de Moudan…

Suzhou River est une date dans le cinéma chinois, marquant l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes chinois à l’aune du nouveau millénaire. Né en 1965 soit un an avant la Révolution Culturelle, Lou Ye ne subit pas complètement durant cette petite enfance les affres de celle-ci contrairement à ses aînés comme Zhang Yimou ou Chen Kaige dont l’expérience de ces temps troubles marquera fortement les œuvres. Tout comme eux, il sort diplômé de l’Académie du Film de Pékin en 1989 mais son parcours va différer. En effet les évènements de Tian’anmen incitent les autorités à mettre de côté la jeune génération fraîchement sortie de l’Académie du Film de Pékin (parmi lesquels on trouve de futurs grands noms comme Wang Xiaoshuai ou Jia Zhangke, un peu plus jeune), qui ne gravira pas les échelons dans le cadre d’une national en étant envoyé au sein des différents grands studios chinois. Lou Ye travaille donc dans le milieu de la publicité pour subsister, et parvient réaliser un premier film avec Weekend lover (1994).

Suzhou River est une des œuvres qui participe construire un cinéma indépendant chinois hors des circuits de productions étatiques. Lou Ye trouve une partie du financement auprès d’une télévision chinoise, qu’il parviendra à compléter en cours de tournage par des apports étrangers et une coproduction internationale franco-allemande. Cette méthode va se démocratiser et contribuer un véritable renouveau du cinéma chinois dans les années 2000, avec des œuvres se démarquant largement des fresques de Zhang Yimou ou Chen Kaige (qui rentrent d’ailleurs dans le rang idéologiquement et commercialement à la même période). Au-delà des coulisses de sa confection, Suzhou River est aussi et surtout un film qui marque par sa dimension novatrice. 

Les deux niveaux narratifs représenté par le narrateur et le personnage de Mardar (Jia Hongshen) s’affirment aussi comme deux visions différentes de la vie. La rivière Suzhou dont les berges forment le cadre du récit est, selon le point de vue adopté le lieu où échouent les souvenirs et les regrets, ou au contraire l’endroit par lequel passent l’éternel espoir. Lou Ye adopte la vision subjective du narrateur (dont le réalisateur énonce la voix-off) dans une tonalité distanciée et mélancolique. La distance est construite par son métier de vidéaste, les visions subjectives entretenant souvent le doute entre ce qu’il filme et ce qu’il voit. La nostalgie et le spleen sont de mise lorsqu’il narre ses amours tendres mais superficiels avec la belle Meimei (Zhou Xun), avant qu’à l’inverse, les amours passés, tragiques et plus tumultueux de Mardar et Moudan (Zhou Xun) provoque une immédiateté plus électrisante. La rivière Suzhou constitue la ligne claire et le fil rouge des deux romances, tandis que la figure double de Meimei et Moudan, inexplicables sosies, en représente les reflets opposés.

Le narrateur désabusé se complaît dans le regret sans pouvoir surmonter des problématiques relationnelles en apparence plus simples, tandis que les évènements tragiques qui vont séparer Moudan et Mardar n’empêchent jamais ce dernier de caresser le rêve fou de retrouver son amour perdu. Lou Ye travaille cette perception et émotion double par sa mise en scène. Les effets de jumps-cuts, l’imagerie à la fois réaliste et flottante du filmage caméra à l’épaule, tout cela participe à installer une imagerie hallucinée où le spectateur oscille dans son ressenti. Cet équilibre semble tenu par Zhou Xun dans le double rôle de Meimei et Moudan. 

Le récit au présent exprime paradoxalement une profonde nostalgie, notamment quand par les réminiscences des rushes vidéo de Meimei filmé par le narrateur. Au contraire la quête éperdue de l’absente (et probablement morte) Moudan est traversée d’une fièvre et d’une vraie puissance évocatrice (les vues majestueuses et féériques de la « sirène » dans le bassin). On pense forcément au Vertigo de Alfred Hitchcock, et même si ce n’était pas une référence consciente de Lou Ye, son compositeur Jörg Lemberg s’est engouffré dans la brèche en reprenant des pans entiers de la légendaire bande-originale de Bernard Herrmann. 

En définitive, la vision la plus exaltée débouche sur des retrouvailles célébrant un romantisme morbide, quand celle plus désabusée accepte la rupture et la douceur pesante du souvenir. Les deux voies de cet impossible bonheur coexistent et dérivent ensemble sur le courant de la rivière Suzhou. Le film (interdit de diffusion en Chine désormais) rencontrera un grand succès commercial et critique, installant Lou Ye en chef de film de toute cette nouvelle vague indépendante chinoise. 

Sorti en bluray français chez Dissidenz

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire