Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 17 avril 2015

Tendres Passions - Terms of Endearment, James L. Brooks (1983)

Aurora a élevé seule sa fille Emma, excluant tout homme de sa vie. Pourtant, Emma quitte à la première occasion cette mère abusive. Seule, Aurora rencontre alors Garret, qui est un ancien cosmonaute désormais alcoolique... Des liens entre ces deux personnes prennent forme.

Réalisateur à la filmographie aussi rare que précieuse (à peine 5 films en 30 ans), James L. Brooks rencontrait le succès dès son premier essai avec ce Tendres Passions. Ayant débuté à la télévision dans les années 70 (support qu’il ne délaissera jamais puisqu’il est un des producteurs des Simpson), Brooks en instaure certains motifs dès ce premier film. Le choix délibéré d’une narration prenant son temps, le travail sur les ellipses (le récit se déroulant sur plus de 20 ans) et l’art de créer une proximité avec les personnages sur le quotidien plutôt que les péripéties marquées, tous cela obéit à une logique feuilletonnante qui pourrait être celle d’une série. Brooks en tire le meilleur tout en concevant une vraie œuvre de cinéma, à la construction ambitieuse sous sa dimension intimiste. Adaptant un roman de Larry McMurtry, le film dépeint la relation fusionnelle et tumultueuse d’une mère et de sa fille, Aurora (Shirley MacLaine) et Emma (Debra Winger).

L’histoire dessine un étonnant portrait de femme en ce début des années 80. Après la mort de son époux, Aurora a élevé seule sa fille, excluant toute nouvelle relation avec un homme si ce n’est cour qui l’admire chastement. Dès la scène d’ouverture où angoissée elle préfère réveiller et entendre pleurer son nourrisson plutôt que le laisser dormir (par crainte de la mort subite du nourrisson) le lien fusionnel mère/fille s’amorce. En quelques vignettes sur l’enfance et l’adolescence d’Emma, on devine la difficulté de cet amour étouffant. Emma se mariera donc très jeune à Flap (Jeff Daniels) pour échapper à cette mère envahissante et angoissée. Séparée par ce mariage et bientôt par la distance géographique, les personnages se repoussent et se poursuivent tout au long du film, chacun ayant une évolution en contradiction inconsciente de l’autre pour le pire et le meilleur. Aurora semble ainsi être un pur produit de deux décennies de féminisme tout en ayant la crainte du sexe associée aux plus innocentes 50’s. Elle a élevée seule sa fille et a su rester indépendante au prix d’une solitude qui ne semble pas l’affecter. A l’inverse Emma en la fuyant et cherchant à se construire un foyer plus « traditionnel » adoptera une pure existence de femme au foyer, enchaînant les grossesses, ne travaillant pas et suivant fidèlement son époux partout où son métier d’enseignant le guide.

Brooks n’avantage aucun de ses modes de vie mais chacun va se fissurer peu à peu. Si le bonheur de voir ses enfants grandir est là, Emma se confronte ainsi aux absences et à la possible infidélité de son époux tout en contemplant le vide de son quotidien. Quant à Aurora, sa libido est loin d’être aussi éteinte qu’elle ne le pense et elle découvrira tardivement les plaisirs du sexe avec Garrett (Jack Nicholson), son voisin ancien astronaute quelque peu déluré. Le montage alterné fait merveille pour illustrer ces destins en parallèle, mère et fille partageant toutes leurs expériences au téléphone. La distance et les désaccords ne sauraient briser cette connexion, seule planche de salut lorsque tout s’effondre par ailleurs. Shirley MacLaine est fabuleuse en psychorigide s’abandonnant peu à peu (et renouvelant magnifiquement son registre elle pétillante d’habitude) et c’est cette raideur qui semble canaliser un Jack Nicholson qui réfrène les tentations de cabotinage qu’on peut craindre à certains moments. 

La scène de leur première nuit est une pure merveille, Nicholson perdant sa décontraction goguenarde face à la vigueur inattendue d’une Shirley MacLaine qui a attendue trop longtemps. L’éveil, la liberté et le plaisir d’un côté et la grisaille et monotonie de l’autre mais en détournant les attentes quant au personnage concerné. Ce sentiment de temps qui passe est superbement géré par le talent de narrateur de Brooks (aucun postiche de vieillissement ou d’esthétique trop changeant pour signaler le défilement des décennies), les voisins Aurora et Garrett passant quinze ans à s’épier, se titiller et/ou s’ignorer avant d’avoir leur premier rendez-vous. Les choix de vie « en réaction » semblent souvent voués à l’échec alors qu’en cédant à ses désirs l’apaisement semble possible pour tous les protagonistes. Visuellement la photo « terrienne » d’Andrzej Bartkowiak dessine une Amérique d’aujourd’hui à travers le parcours d’Emma tandis que l’éveil d’Aurora amène une facette plus stylisée même si feutrée, les envolées (la folle virée en voiture sur la plage) n’en étant que plus marquantes. Le quotidien et le possible romanesque, la plus mûre des deux goutant le second avec une belle audace.

Ce voyage intime nous prépare ainsi à une bouleversante conclusion où ces transformations auront eu pour but de rendre la mère et la fille apte à répondre courageusement à un cruel destin. Là encore la finesse de Brooks opère, l’émotion bouleversante ne cédant jamais au pathos (la scène de mort vu en plan d’ensemble puis hors-champs, capturant la seule peine des endeuillés), l’épilogue sur un enterrement semblant un nouveau départ plutôt qu’une conclusion. Une œuvre magnifique, sensible et originale qui fera un triomphe avec pas moins de 5 Oscars dont meilleur réalisateur, meilleure actrice (Shirley MacLaine, meilleur acteur dans un second rôle (Jack Nicholson) et meilleur scénario adapté. L’interprétation fougueuse et à fleur de peau de Debra Winger l’aurait mérité aussi même si elle sera nominée. 

Sorti en dvd zone 2 français et Bluray chez Paramount

dimanche 27 juillet 2014

Blow Out - Brian De Palma (1981)

Alors qu'il enregistre les bruits nocturnes de la nature dans une campagne isolée, un ingénieur du son est témoin d'un accident d'automobile. Mais il va peu à peu s'apercevoir que cet évènement cache en fait une autre réalité...

Blow Out est sans aucun doute l’une des œuvres les plus brillantes et personnelles de Brian De Palma. Le film allie dans un tout cohérent la facette référentielle et cinéphile typique du réalisateur, son art du suspense et ses thématiques récurrentes. Comme nombre d’américains de sa génération, De Palma est absolument obsédé par l’assassinat de Kennedy, ses implications nébuleuses, sa nature irrésolue et les images fascinantes qui en existent notamment le film Zapruder. Le film arrive à une période où il souhaite se détacher de l’image de réalisateur de thriller roublard pour mieux se fondre dans un moule hollywoodien classique et des productions plus prestigieuses. 

Il sera donc impliqué dans la production du Prince de New York qui n’aboutira pas (finalement réalisé plus tard de façon magistrale par Sidney Lumet) mais ce sera l’occasion de recroiser la route de John Travolta  qu’il envisageait en héros et contribua à lancer dans Carrie (1976). Ce projet avorté inclurait aussi un des motifs majeur de Blow Out, le suspense potentiel d’un personnage en filature équipé d’un micro (une scène de flashback sur le passé policier de Travolta faisant directement référence à des situations qu’on verra dans Le Prince de New York).

De Palma s’attèle ainsi au scénario de Blow Out ou il mêle les influences du Blow Up (1967) d’Antonioni et de Conversation Secrète (1974) de Francis Ford Coppola. De Blow Up il tire l’idée d’un crime dissimulé dans un document à décrypter (une photo) et de Conversation Secrète l’énigme d’une source sonore ne pouvant être résolue que par l’image. Le thriller paranoïaque des 70’s et la tension et virtuosité du réalisateur complète parfaitement le cocktail. Jack Terry (John Travolta), ingénieur du son de cinéma  va se trouver le témoin d’un accident de voiture où va périr le gouverneur favori aux prochaines élections présidentielle. Il parviendra néanmoins à sauver Sally (Nancy Allen) passagère du prestigieux défunt. « L’accident » dissimule en fait une autre vérité plus trouble dont la signification est contenue dans les bandes sonores qu’enregistrait John ce soir-là. La facette paranoïaque reste finalement sous-jacente et la menace représentée par le tueur aussi grotesque qu’inquiétant incarné par John Lithgow. 

Ce qui intéresse De Palma, c’est son héros obsessionnel, son analyse méticuleuse des détails et la façon dont il parviendra à déceler la vérité au-delà de la surface des choses. Jack Terry représente ainsi un double de De Palma de par sa formation scientifique, sa maîtrise et sa maniaquerie qui le poussera à ressasser, encore et encore la bande-son de l’accident. Ce trait de caractère est saisi avec brio dans les différentes visualisations de l’évènement. 

La première voit Terry totalement fondu dans l’environnement sonore qu’il cherche à capturer, De Palma traduisant ce sentiment par l’image avec cette bifocale et ce jeu sur la profondeur de champs où le détail écouté par Terry apparaît au premier plan tandis que lui est en parallèle concentré et attentif. Cette quête entraîne un isolement du monde où Terry se fond dans sa salle des machines, décortique le moment clé jusqu’à reconstituer mentalement le moment par sa seule ouïe (dans un montage alterné brillant) et comprendre qu’un élément perturbateur vient contredire la thèse de l’accident, un bruit de coup de feu.

L’ultime signe de ce détachement maladif de Terry sera lorsqu’il liera image et son à travers les photos de l’incident, De Palma rendant crédible par le brio de sa mise en scène reconstitution techniquement impossible. Dès lors en dépit de l’affection et de la complicité devinée entre les personnages de Travolta et Nancy Allen, il n’est pas anodin que le scénario se refuse à réellement céder à l’histoire d’amour. Terry sans s’en rendre compte fait le même usage de Sally que ses gadgets sonores qu’il peut manipuler jusqu’à la corde pour en tirer la tonalité voulue. 

Sauf que Sally n’est qu’une frêle créature un peu naïve (Nancy Allen en femme-enfant aux antipodes de la séductrice autoritaire de Pulsions (1980) tourné juste avant) qui va se trouver confrontée au mal absolu par l’obsession d’un seul homme. Tout à son enquête, notre héros ne comprend pas cela si ce n’est dans l’extraordinaire dernière partie où il paie les conséquences de ses actes. De Palma conduit un suspense fabuleux où il joue justement de la perte de contrôle de Terry. 

La bande tourne, le danger se fait imminent et plus de possibilité d’isoler un son ou de revenir en arrière, le personnage se confronte pour la première fois à une réalité sur laquelle il n’a pas prise dans sa course éperdue pour sauver Sally dont l’existence ténue ne lui parvient plus que par son oreillette. Accélération désespérée (la voiture de Travolta traversant dans le chaos les festivités nationales), ralentissement résigné et dramatique (Travolta traversant la foule fêtarde à bout de souffle sur le score fabuleux de Pino Donaggio), l’impuissance humaine reprend ses droits de la plus cruelle des façons dans le haletant suspense final. 

Terry ne comprendra ce qu’il a risqué et perdu que dans une grande explosion finale, la caméra tournant autour de son visage dépité sur fond de feu d’artifices pétaradants comme pour célébrer ironiquement son malheur. Le perfectionnisme du personnage et celui du réalisateur se confondent, et si celui de Terry l'égare De Palma lui signe un de ses films les plus poignant avec sa virtuosité servant l'émotion comme rarement. L’homme brisé et le professionnel ne peuvent donc plus cohabiter que dans un son, ce cri de terreur qu’il aura cherché tout au long du récit et qui sera immortalisé dans une production au rabais, comme un symbole de sa culpabilité. Une des œuvres majeures de De Palma.

Sorti en bluray chez Carlotta

dimanche 16 mai 2010

2010 : l'Année du Premier Contact - 2010 : The Year We make Contact, Peter Hyams (1984)


Neuf années ont passé depuis l’incident, toujours inexpliqué, survenu au vaisseau DISCOVERY qui poursuit seul son errance, en orbite autour de Jupiter. Alors que les relations russo-américaines ne sont pas au beau fixe, le Dr Dimitri Moisevitch s’arrange pour rencontrer Heywood Floyd et émettre l’idée d’une mission conjointe entre astronautes et cosmonautes. Après de nombreuses tergiversations, les instances des deux puissances spatiales finissent par trouver un accord. L’équipage du "LEONOV", sous commandement russe, comportera quelques membres de la NASA, plus à même de remettre en fonction HAL et ramener DISCOVERY sur Terre.Impensable jusque là, il fallu la folie SF générée par les succès de Star Wars et Alien (qui retomba avec ce film et Dune de David Lynch sortis la même année et échec cuisant au box office) pour que cette suite décriée de l'intouchable chef d'oeuvre de Kubrick voit le jour. A la place du réalisateur visionnaire, un solide technicien déjà rompu au genre avec l'excellent "Outland" 3 ans plus tôt et un ton radicalement différent mais qui parvient à inclure les élément les plus fascinant du film de Kubrick dans son intrigue. Adapté du roman de Arthur C. Clarke faisant suite à 2001, "2010 : Odyssée Deux", l'intrigue s'en trouve paradoxalement plus datée en plongeant les personnages en pleine guerre froide, ce qui amènera quelques interactions intéressante entre les membres de l'équipage mais qui sape un peu la tension du final sur fond de 3e guerre mondiale. Chose qui étonnement n'aura jamais posé problème à la revoyure dans Abyss, le contexte et la conclusion des deux films étant très proche, la petite touche de génie et d'émotion en plus pour le Cameron.


Les autres grosses différences sont plutôt dû à la volonté de Peter Hyams de donner au film son identité propre, sachant bien qu'il serait lapidé en marchant sur les traces de Kubrick. Là où 2001 est tout en ellipses, mystère et questionnement constant, le scénario de "2010" explique en détail tous les faits restés en suspens dans le premier film, le dysfonctionnement de HAL n'étant pas des moindres. Réalisé au pic de la fascination du grand public pour la conquête spatiale (avec le premier homme sur la lune l'année suivante), Kubrick usait d'une imagerie flamboyante qui dépaysait totalement le spectateur, le faisant rêver en l'emmenant ailleurs. Au contraire Peter Hyams dans la lignée de son Outland et fidèle au parti pris réaliste instauré par Alien nous dépeint un vaisseau au intérieur moins clinquant que le Kubrick et à l'aspect plus austère et fonctionnel. Il en va de même pour les scène sur Terre identique à l'Amérique de l'époque. Plus globalement, là où Kubrick rendait son monde le plus éloigné possible du notre, Hyams cherche au contraire à entretenir la proximité entre eux.

Une première demi heure exemplaire de concision qui met en place la nouvelle mission et les enjeux pour se retrouver assez rapidement dans l'espace en route pour le Discovery. Roy Scheider reprend le rôle de Heywood Floyd (incarné par un William Sylvester plus mûr dans 2001) rongé par la culpabilité au vu de sa responsabilité de l'expédition du premier film et qui constituera la principale motivation à repartir. Le reste du casting est tout aussi solide avec Helen Mirren en commandant russe, John Lithgow en ingénieur de la NASA et Bob Balaban technicien en charge de révéler les secrets de HAL.

L'intrigue assez classique utilise bien les élément mis en place dans 2001, notamment l'attraction et les objectifs obscurs généré par le Monolithe, peu présent mais occasionnant des séquence de toute beauté. Le personnage de Dave Bowman totalement transfiguré par son expérience du premier film revient également et Hyams utilise brillamment ses différentes incarnation de la fin de 2001 lors d'une scène où il vient mettre Roy Scheider en garde. Hyams livre d'ailleurs volontairement d'autres séquences miroirs de 2001, visuellement comme la réactivation de HAL ou encore une haletante sortie dans l'espace, ou thématiquement comme lors du final tendu où une nouvelle crise de paranoïa de HAL pourrait conduire au désastre.Tout n'est pas parfait cependant, le surexplicatif par le dialogue est assez pénible par moment, tout en en révélant paradoxalement moins que le tout image de Kubrick qui donnait une vraie hauteur aux évènements et laissait libre court à l'interprétation. Kubrick avait d'ailleurs manifesté son mécontentement à ce sujet dans le livre d'entretien de Michel Ciment.


Là où le film s'avère par contre irréprochable, c'est sur son design et ses effets visuels avec la crème des techniciens de l'époque aux commandes, notamment Syd Mead à la conception des décors (des petites choses comme Blade Runner, Tron ou Aliens au CV) et Richard Edlund aux effets visuels. Entre les maquettes saisissantes de détails et les matte painting invisibles, les séquences spatiales sont fabuleuses dans l'ensemble et le film s'avère encore très impressionnant aujourd'hui, la photo splendide de Hyams en personne ajoutant encore à la tenue technique exceptionnelle de l'ensemble. Dénué du génie visionnaire et du pouvoir de fascination du Kubrick, une suite tout à fait honorable donc, tenant largement la route sans être un classique du genre.

Dvd facilement trouvable chez Warner en zone 2 et zone 1