Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 27 septembre 2026

Les Griffes du lion - Young Winston, Richard Attenborough (1972)


 Biographie de Winston Churchill, de ses premiers pas jusqu'aux campagnes aux Indes et en Afrique, qui précèderent son entrée à l'Academie Royale Militaire, et au Parlement.

Sept ans après sa disparition, Winston Churchill, monument national anglais, se voyait offrir son biopic cinématographique. Le producteur Carl Foreman rapporte qu'il fut invité en 1961 par Churchill après que celui-ci eut eu apprécié sa production à succès Les Canons de Navarone. C'est ainsi Churchill lui-même qui suggéra à Foreman que My Early Life, autobiographie sur ses années de jeunesse, serait la matière à un bon film. Son souhait se réalise onze ans plus tard quand Foreman va monter l'opulente production de Young Winston, dont il écrit le scénario et confie la réalisation à Richard Attenbrough. 

Ce dernier s'était familiarisé avec les coulisses quelques années plus tôt, d'abord en montant une société de production avec Bryan Forbes dont sortiront quelques classiques du cinéma anglais sixties comme Le Silence de la colère (1960) et Le Vent garde son secret (1961). La compagnie est dissoute en 1964 mais, tout en poursuivant sa carrière d'acteur, il se lance dans la réalisation en signant la comédie musicale Oh! What a Lovely War (1969). Si son titre majeur sera bien sûr Gandhi (1982), succès public et critique lauréat de 8 Oscars, Young Winston montre déjà ses aptitudes pour le biopic sachant conjuguer ampleur, épique et intimisme.

Passé quelques images d'archives sur les moments glorieux du Winston Churchill que l'on connaît tous, le film s'ouvre sur une image d'un jeune Churchill sur un cheval blanc, surplombant une colonne armée avant une embuscade durant une campagne indienne. Le commentaire d'un officier raille d'ailleurs ce jeune blanc-bec dont la posture trahit une évidente quête d'attention. La joute armée qui suit et l'attitude de Churchill, entre héroïsme mal placé et pur opportunisme, révèle d'ailleurs ces intentions ambiguës. C'est le moment où le récit choisit de revenir en arrière, à l'enfance même de Churchill. La narration en voix-off exprime le recul sarcastique et adepte du bon mot du Churchill mature, reprenant les passages de My Early Life qui fut d'ailleurs écrit en 1930, moment de creux politique où il perdit son siège au parlement après une défaite électorale en 1929. 

Ce ton distancié offre un habile contrepoint avec le jeune coq ambitieux qui aurait éventuellement pu paraître antipathique. Le visage poupin et la candeur de Simon Ward participe à l'attachement au "personnage", et la première partie du film nous dépeint les difficultés de son enfance et environnement familial. Enfant d'une grande famille aristocratique, il est délaissé par son père (Robert Shaw) dédié à ses ambitions politiques et par sa mère (Anne Bancroft) courant les mondanités. La quête d'attention vient de ce sentiment d'abandon initial, le seul réconfort venant de l'amour de sa nourrice "Womany» (Pat Heywood). Attenborough met en parallèle les difficultés de Churchill à répondre aux attentes de ce cadre pesant au niveau scolaire, et les échecs politiques de son père Lord Randolph Churchill, mis de côté de ses fonctions de ministre quand il s'opposera à la politique militaire votée par la chambre des Lords.

Même si le contexte est très bien posé, le film souffre de quelques raccourcis malheureux, surtout dans sa première partie. Le lien à la nourrice est survolé, édulcore sa mort plus sombre (elle fut congédiée et mourut dans la misère pendant que Churchill faisait ses classes militaires, même s'il vint la voir dans ses derniers instants), et surtout la conscience sociale que sa fin éveille chez Churchill lorsqu'il votera en 1908 les lois sur la retraite à 70 ans. Robert Shaw est excellent en père charismatique dont on assiste au lent et terrible déclin physique et mental, tout comme Anne Bancroft en mère intrigante pour son fils, plus soucieuse de ses ambitions adultes que pour représenter une présence aimante durant son enfance. C'est vraiment durant les différentes campagnes militaires de Churchill que le film trouve une vraie verve picaresque. 

Les situations et dialogues soulignent le mélange de courage et d'arrivisme d'un Churchill aux dents longues, et offre quelques beaux morceaux de bravoures. Sans atteindre le génie d'un David Lean, les moyens déployés sont spectaculaires entre l'assaut à cheval au Soudan, le siège épique d'une voie ferrée durant la Guerre des Boers et surtout l'évasion puis la longue cavale de Churchill qui fait de lui un héros national. Simon Ward est impressionnant dans tous les registres, que ce soit en arriviste mal dégrossi, héros plein de panache, et l'on voit progressivement le phrasé, la posture et l'éloquence du Churchill historique se dessiner dans sa prestation. 

C'est notamment le cas lors de son discours final à la Chambre des Lords (où il réussit à défendre le point de vue économique qui avait coûté la carrière de son père), et même lorsqu'il écrase par le verbe un journaliste cherchant à le déstabiliser. Attenborough essaie ici et là d'inscrire d'autres pans de personnalité de Churchill comme son amour des lettres (la leçon de latin au début) mais cela reste un peu superficiel, même si la voix-off et sa correspondance tentent de l'exprimer. Les velléités sociales et la rupture générationnelle que représente le jeune Churchill dans l'entre soi de la Chambre des Lords aurait été intéressant à développer aussi, tant les prémices esquissées ici sont assez passionnants. Cela reste tout de même une belle réussite, montrant la statue du commandeur sous un jour neuf. 

Sorti en bluray anglais chez Indicator avec sous-titres anglais, en dvd anglais chez Sony avec sous-titres français et en dvd français chez Sony également 

jeudi 17 avril 2025

Dunkerque - Dunkirk, Leslie Norman (1958)

Mai 1940. Pour le caporal Binns et ses hommes, l’heure est grave : l’armée allemande pilonne les troupes à Dunkerque. L’évacuation doit commencer. De l’autre côté de la Manche, l’armée réquisitionne toutes les embarcations, des gros chalutiers jusqu’aux frêles esquifs, et fait appel aux civils pour aller récupérer les « Tommies » qui vivent l’enfer à quelques miles de là…

Le contexte des films de guerre anglais produits durant les années 40 en appelaient, selon la volonté du ministère de l’information mis en place par Winston Churchill, à une veine de propagande visant à l’unité du peuple du peuple face aux rigueurs du conflit. La décennie suivante, riches également en film de guerre en appelle à plus de nuances et à montrer des pans moins glorieux de cette période. Dunkirk de Leslie Norman se situe dans un habile entre-deux en assumant la débâcle des faits soit l’évacuation de l’armée anglaise à Dunkerque, mais en célébrant l’héroïsme de ses circonstances, amenées à façonner le socle de la résilience nationale future. C’est une conclusion en partie proche du Dunkerque de Christopher Nolan (2016), mais en tout cas très éloignée de la vision désespérée de Henri Verneuil sur son excellent Week-end à Zuydcoote (1964). 

Le scénario de David Divine et W. P. Lipscomb trouve le bon dosage entre la fiction et l’illustration rigoureuse des évènements. Cela tient aux deux sources utilisées, le roman The Big Pickup de Trevor Dudley Smith, romancier et dramaturge, et Dunkirk coécrit Ewan Butler et J. S. Bradford, deux officiers ayant participé à « l’Opération Dynamo ». En quête de projets ambitieux pour le studio Ealing depuis son rachat par la Rank, Michael Balcon va acheter les droits des deux ouvrages et obtenir un cofinancement conséquent de la MGM pour produire un des grands films de guerre britannique de la décennie. Le film progresse selon un récit choral qui va s’attarder sur le ressenti civil et militaire des faits. Sur ces deux axes, le film se montre fort critique dans un premier temps. Les autorités militaires dépassées et impuissantes face aux progressions allemandes n’ont que le terrain médiatique pour donner le change, à la population comme à leurs troupes. L’ouverture se fait ainsi sur des dessins animés de propagandes projetés à des soldats hilares, tandis qu’en coulisse des gradés anxieux s’éclipsent pour aller déterminer la marche à suivre après un énième échec. Une conférence de presse traduit cette omerta auprès de journalistes qui ne sont pas dupes du fiasco en cours.
Peu de films avaient montré le climat de suspicion et d’anxiété au sein de la population anglaise avant ou lors des prémices de la guerre (avec quelques exceptions comme L’Etranger de Anthony Asquith (1943)) et la vision qu’en a Leslie Norman est assez cinglante. Le conflit s’avère une source de profit pour l’entrepreneur John Holden (Richard Attenborough) fournissant l’armée en pièces mécaniques, et il n’y voit qu’une guerre de pacotille qui n’est pas destinée à durer – ce qui lui vaudra une altercation sévère avec un soldat en permission ayant déjà expérimenté le front. Ceux plus conscients de la gravité du contexte comme le journaliste Charles Foreman (Bernard Lee) sont totalement désabusés par l’attitude des autorités militaires et politiques. La description d’une petite unité militaire passe de la bonhomie rigolarde au doute et désespoir lorsque, isolés, ils traverseront les lignes désormais ennemies français en subissant les bombes des avions de la Luftwaffe et les tirs de l’armée allemande en pleine avancée. Là encore, Leslie Norman met l’accent sur les dissensions du groupe menés par le caporal Bins (John Mills) peinant à imposer son autorité à ses hommes pas préparés à une telle épreuve.

C’est par touches progressives que va se dessiner l’union sacrée dans tous les pans de la population anglaise. Les circonstances forcent les protagonistes à faire face à leurs responsabilités par la force d’un collectif progressivement au diapason. Les situations et l’interprétation subtile empêchent tout manichéisme dans cette évolution, que ce soient les hommes de Bins comprenant que les choix de ce dernier les ont sauvés, ou Holden tancé par Foreman puis honteux face au courage de son jeune employé prêt à aller au feu. Ce n’est qu’à partir de là que se dessinent une imagerie plus glorieuse tel le grand départ des bateaux civils vers Dunkerque sur le thème musical héroïque en diable de Malcolm Arnold. 

C’est pourtant là, sur les plages et eaux de Dunkerque, que les épreuves et pertes les plus douloureuses les attendent. Les moyens colossaux sont là pour montrer de la façon la plus spectaculaire et sombre les pertes anglaises. La pyrotechnie des multiples explosions et destructions impressionnent, tout comme l’alternance des techniques. Des stock-shots de vrais vols sont utilisés pour les scènes aériennes, d’autres issus du film La Mer cruelle de Charles Frend pour le naufrage d’un destroyer, les constructions d’ampleur se superposent à des trucages réussis (la maquette de la vision enflammées de Dunkerque vue depuis la mer) dans un tout très harmonieux témoignant du savoir-faire de Ealing.

Le récit jongle entre la solennité du roman national et l’introspection dans un chaos servant de révélateur au volontarisme des autorités, du courage des individus. C’est une défaite dont les circonstances et les sacrifices douloureux posent les bases des victoires à venir. La construction est certes prévisible et les hommages un peu appuyés (l’allusion à Churchill comme homme de la situation un peu en contrepoint des réserves initiales des personnages) mais l’ensemble forme un tout cohérent, tragique et épique très efficace. Le public anglais ne s’y trompera pas, en faisant le troisième film au box-office annuel, devancé notamment par Le Pont de la Rivière Kwai de David Lean.

Sorti en bluray français chez Tamasa

samedi 22 février 2025

L’Aventure sans retour - Scott of the Antarctic, Charles Frend (1948)


 Le film relate l'histoire de l'expédition Terra Nova de Robert Falcon Scott en Antarctique entre 1910 et 1912.

L'Épopée du capitaine Scott est une des productions les plus ambitieuses produites par le studio Ealing à la fin des années 40. Michael Balcon, patron du studio, souhaite alors renouer avec une certaine tradition documentaire épique britannique initiée dans les années 30 et grandement prolongée durant la Seconde Guerre Mondiale. Le réalisateur Charles Frend va alors lui évoquer l’idée de produire un film sur la légendaire expéditionTerra Nova qui, dans sa quête pionnière d’atteindre le Pôle Sud s’acheva tragiquement pour son initiateur Robert Falcon Scott et ses compagnons. Balcon se montre partant pour le projet dont le mot d’ordre sera un profond réalisme et respect pour la mémoire des disparus. Grâce à la collaboration de la veuve de Scott (qui morte en 1947 n’aura pas l’opportunité de voir le film), la consultation des différents journaux d’expédition et le témoignage des survivants, un script rigoureux sera rédigé par Walter Meade, par la suite retravaillé par Ivor Montagu et Mary Hayley Bell (épouse de John Mills qui interprétera Robert Falcon Scott).

Malgré son succès dans les salles anglaises, un des reproches qui sera fait au film sera sa dramaturgie ténue en raison de sa volonté de réalisme documentaire. La première partie du film narre le sentiment d’inachevé de Robert Falcon Scott (John Mills) à son retour de l’expédition Discovery (réalisée de 1901 à 1904 en Antarctique) et sa volonté durant les années suivantes d’en monter une nouvelle qui permettra à l’Angleterre d’apposer son sceau sur le territoire alors encore inexploré du Pôle Sud. John Mills dans un mélange de bonhomie et de détermination habitée rend le personnage fascinant durant cette phase de préparation. Le scénario prend le temps de dépeindre les longs mois de lobbying afin d’obtenir des financements, et la manière dont la foi de Scott attire les aventuriers divers cherchant à vivre cette expérience incroyable, mais aussi les mécènes parfois parmi les plus surprenants – cette lycéenne offrant le pécule réunit par ses camarades, avec pour récompense le nom de son école attribué à un des chiens de traîneau.
L’expédition en elle-même suit en effet avec méticulosité la chronologie des évènements. Formellement le résultat est très impressionnant grâce aux efforts déployés par Ealing. De réelles et nombreuses images de l’Antarctique sont présente dans le film, résultat du filmage intensif du caméraman canadien Osmond Borradaile (vétéran de la Première et de la Seconde Guerre Mondiale, habitué aux conditions extrême) qui aura parcouru près de 48 000 kilomètres durant six mois entre 1946 et 1947 pour offrir une matière crédible au film. Les plans larges de traversées de grands espaces enneigé ou de l’ascension de monts glaciers se fera entre la Suisse et la Norvège, offrant là encore son lot de panoramas impressionnants. 

Le récit, entrecoupé de la voix-off de John Mills reprenant des pans du journal de Scott, se déroule ainsi dans une tonalité linéaire et presque austère afin de nous faire comprendre la préparation rigoureuse de l’expédition. Quelques signes avant-coureurs du drame se dessinent néanmoins, telle la volonté louable de Scott de multiplier les moyens de transports (mécaniques en plus du recours aux poneys et aux chiens) mais qui se retournera contre lui, son attachement à ses compagnons d’aventures historiques dont la défaillance physique (le colosse Taff incarné par James Robertson Justice) sera également cause de déconvenues, et la course contre la montre imposée par l’expédition parallèle du norvégien Amundsen ayant soudainement décidé aussi d’atteindre le Pôle Sud. 

Charles Frend parvient à habilement alterner entre gigantisme et intimisme, froideur réaliste et vraie chaleur dans sa caractérisation du groupe d’aventuriers professionnels et solidaire. C’est cette approche qui rend prenant le récit tant qu’il reste dans cette ligne claire fidèle aux évènements. Formellement, le réalisateur impose progressivement un vrai changement d’atmosphère, notamment dans les scènes filmées en studio correspondant aux pauses et moments de partage collectifs dans les tentes. Les motifs correspondant à des apartés comiques (la célébration des vertus du cognac contre les différents maux physiques rencontrés dans le froid glacial d’Antarctiques) se répètent sous une tonalité tragique dans la dernière partie. L’intérieur des tentes si bruyant et rieurs devient le cadre de silences douloureux, où les visages éprouvés, les corps meurtris et les regards vacillants trahissent une volonté qui s’effrite. Le partage de la photo entre plusieurs chef opérateurs dont les prestigieux Jack Cardiff et Geoffrey Unsworth contribue à ces atmosphères hétérogènes dans la forme et bien sûr le fond pour traduire les aléas de cette odyssée. 

La dernière partie purement introspective transforme le récit en pur espace mental, la voix-off se faisant désormais chorale lorsque les pensées couchées sur leurs journaux respectifs des autres voyageurs se fait entendre en plus de celle de Scott dont les forces l’abandonnent. La volonté, l’abnégation, la solidarité puis la résignation traversent cette voix unique alors que les chances de survie s’estompent à cause d’une météo bien plus hostile que prévue. Le reproche de froideur parait ainsi assez injuste au vu de l’intensité dramatique et de l’émotion suscitée par ces derniers instants plus minimalistes. Une belle réussite à la fois humaniste, réaliste et épique. 

Sorti en bluray anglais chez StudioCanal, et disponible en streaming sur Mycanal 

lundi 18 mars 2024

Un si noble tueur - The Gentle Gunman, Basil Dearden (1952)

En 1941, un petit groupe d'hommes de l'I.R.A. dépose des bombes dans les stations du métro de Londres. Leur chef, Terence, a fini par prendre conscience de la stupidité et de l'inutilité de la violence, et il déserte. Son frère Matt vient alors d'Irlande pour prendre sa place. Après l'arrestation de deux des hommes, Matt, croyant que Terence * les trahissait, revient en Irlande et fait son rapport au chef de l'I.R.A., Shinto, et à une femme, partisane fanatique. Elle a aimé Terence mais maintenant elle reporte son amour sur son frère. Lorsqu'ils apprennent que deux prisonniers doivent venir à la prison de Belfast, Shinto projette de les faire échapper.

Basil Dearden, durant son passage au studio Ealing puis plus tard en développant sa société de production, n’eut de cesse de s’emparer de sujets socio-politiques audacieux et sensible. Au sein d’Ealing, cet engagement se fond dans les genres des films concernés, le quotidien de la police ou les romances mixtes avec les polars The Blue Lamp (1950) et Pool of london (1951) par exemple. Cette volonté se renforce lorsqu’après Ealing il fonde sa compagnie avec son partenaire Michael Relph (rencontré en temps que décorateur sur Saraband for Dead lovers (1948) puis producteur sur tous ses films suivants) et que la majorité de leurs films communs auront une teneur sociale prenant cette fois le pas sur le genre. Le racisme avec la délinquance juvénile avec Violent Playground (1958) et Sapphire (1959), l’homosexualité sur Victim (1961) ou encore les témoins de Jéhovah dans Life for Ruth (1963). Il n’est donc pas étonnant de voir spécifiquement aux commandes d’Un si noble tueur, abordant le sujet sensible de l’I.R.A. qui s’il se verra abordé par le cinéma hollywoodien classique (Le Mouchard (1935) et Révolte à Dublin (1936) de John Ford) et plus contemporain (Ennemis rapprochés de Alan J. Pakula (1997), Michael Collins de Neil Jordan (1996), est encore assez rare dans la production anglaise de l’époque si ce n’est Huit heures de sursis de Carol Reed (1947) – carence rattrapée aussi dans la production contemporaine avec Au Nom du père (1993) et The Boxer (1997) de Jim Sheridan, Le Vent se lève de Ken Loach (2006).

Un si noble tueur exprime un message pacifiste questionnant le fanatisme et la pulsion de mort des membres de l’I.R.A. Les Anglais sont en retrait du récit et l’intrigue oppose deux faces du militantisme à travers la fratrie composée de Terence (John Mills) et son jeune frère cadet Matt (Dirk Bogarde). Terence a constaté la vacuité de la seule lutte armée en vivant à Londres, en côtoyant le peuple anglais qui, loin de composer l’entité unique d’un ennemi invisible et ancestral, se compose de petites gens rencontrant les mêmes problèmes matériels que les siens en Irlande. Dearden dépeint, avec le recrutement de l’adolescent Johnny (James Kennedy), le processus de fanatisation et d’endoctrinement de la jeunesse où en s’appuyant sur les ressentiments passés, la haine des Anglais et la prise des armes devient un véritable rituel de passage, une affirmation de sa virilité par ce courage. 

Dearden confronte ce discours et cette idéologie haineuse au réel de situations complexes tout au long du film. En voulant poser une bombe aux dégâts supposés « inoffensifs » dans le métro anglais servant de refuge aux familles durant le Blitz, Matt subit le dilemme moral de possiblement frapper des innocents. La virulence et le fanatisme de son discours ne fonctionne que durant ses interactions isolées avec Terence, mais vacille dès qu’il s’agit d’effectuer le choix juste entre le militantisme et la morale ordinaire. Il faut toute la sensibilité de Dirk Bogarde pour préserver l’empathie de son personnage quand l’idéologie semble prendre le pas, mais la fébrilité de l’acteur et le contrepoint apaisant et pacifiste de John Mills maintiennent une ligne morale subtile. Il y a là une sorte de conflit social et de génération dans les affrontements se jouant au sein du récit.

Une mère (Barbara Mullen) ayant perdu son époux et voyant son fils prendre ce chemin violent distingue clairement la face sombre de cet engagement. La jeunesse semble déceler une échappatoire à un morne quotidien et une forme de romantisme morbide dans la pulsion de mort de cette guérilla moderne. Le personnage d’Elizabeth Sellars, passant des bras d’un frère à l’autre au gré de leurs convictions, dégage un érotisme fiévreux stimulé par cette pulsion de mort, son amour étant promis à n’être jamais aussi fort qu’après un sacrifice tragique et attendu. 

Les meneurs plus âgés semblent donc exister pour perpétuer le cycle de la haine et de la violence à l’image de Shinto (Robert Beatty), écrasant de la pression du groupe les jeunes recrues malléables. Basil Dearden dépeint tous ces questionnements avec finesse, équilibrant parfaitement le discours et la pure efficacité du suspense pour affirmer son propos. Il n’y a pas forcément au sein du film un grand morceau de bravoure dont on le sait capable, mais la tension est constante, la violence et les rebondissements déroutants peuvent surgir à tout moment – la réaction apeurée de Johnny face au gardien de dock. Un si noble tueur est une grande réussite qui aborde avec justesse et retenue une problématique à la fois locale et universelle. 

Sorti en bluray français chez StudioCanal