Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

Affichage des articles dont le libellé est Alain Jessua. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Alain Jessua. Afficher tous les articles

mardi 25 mars 2025

La Vie à l’envers - Alain Jessua (1964)

Employé d'une petite agence immobilière, Jacques Valin mène une vie tranquille de Français moyen qu'il partage avec son amie Viviane, petite cover-girl qui tourne des courts métrages publicitaires. Dans la France des Trente Glorieuses, Jacques, qui a du mal à trouver sa place, se découvre un jour l'étrange faculté de s'abstraire à volonté du monde extérieur qui disparaît ainsi à ses yeux.

Dès ce magistral premier film, Alain Jessua démontre ce talent unique à capturer à l’échelle intime et sociétale, introspective et visionnaire, des maux du monde moderne. Après avoir débuté en tant qu’assistant auprès de Jacques Becker, Max Ophüls, Marcel Carné ou Yves Allégret, Jessua fait sensation avec son premier court-métrage, Léon la lune (1957), lauréat du prix Jean-Vigo.

Réalisé au cœur des Trente Glorieuse, La Vie à l’envers constitue un pas de côté, voire un pas en arrière dans ce contexte de course à la réussite et d’exacerbation de la mentalité capitaliste. Il y a une part d’autobiographie dans le film puisque le passage à la réalisation de Jessua fut en partie motivé par le constat d’être entré dans une forme de confort mou, d’un statut de fonctionnaire dans son métier d’assistant. La bascule vers l’énergie créative du métier de réalisateur fut donc un stimulant. Jacques (Charles Denner) échappera de manière très différente de la routine qui le guette, de l’ennui qui le ronge. La narration en voix-off instaure d’emblée une distance du personnage face à son environnement, que la mise en scène de Jessua va constamment prolonger. 

 Les obligations sociales et intimes sont fuies par Jacques par des attitudes distraites et de plus en plus désinvoltes, mais encore concrètement discernables dans le récit. Peu à peu, Jessua instaure des ellipses déroutantes par lesquelles, en voulant se soustraire à des situations ordinaires poussives, Jacques estompe son point de vue et morcèle la narration. Une table de dîner entre amis laisse soudain Jacques seul, une sortie pour faire une course devient une disparition de plusieurs jours, sans que notre héros ait perçu cette notion de temps qui passe. Le réalisateur après avoir équilibré cette fuite en avant entre échappée mentale et/ou géographique, choisit de figer de plus en plus les environnements et de radicaliser la soustraction au monde de Jacques. Plus besoin de se déplacer ou de se dissimuler, la simple concentration du regard sur un détail, un objet, suffit à faire basculer les êtres et éléments qui l’entoure dans l’abstraction, et le laisser bercer dans cette douce apathie.
 
Le film de Jessua s’inscrit dans un courant plus global de films voyant des personnages masculins en lutte contre les injonctions sociétales du monde contemporain, comme Le Feu follet de Louis Malle (1963). La Vie à l’envers se distingue cependant par la nature apaisée et l’absence de rébellion dans la démarche de Jacques. Les situations qui lui pèsent sont de l’ordre d’un ennui urbain, professionnel et domestique identifiable par tout spectateur ne s’épanouissant pas dans sa vie personnelle et/ou son métier. Le réalisateur installe un climat stylisé et cafardeux de plus en plus prononcé, notamment par la dominante croissante du motif de la couleur blanche. 

L’épure d’esprit de Jacques correspond aussi à celle qu’il instaure dans son entourage en faisant partir son épouse (Anna Gaylor), au sein de son appartement dont il vide les meubles, et à celle de son organisme qu’il ne nourrit plus que sporadiquement. Pourtant nul climat oppressant ou kafkaïen dans l’atmosphère installée par Alain Jessua qui joue sur deux tableaux. La réaction des proches de Jacques fait comprendre la folie douce de son entreprise, mais sans la stigmatiser puisqu’il revendique la paix que lui procure cette vie de reclus.

Après avoir forcé dans sa manière de jouer le jeu des conventions sociales (la demande en mariage), Jacques observe la réalité par un prisme déformé qui lui convient, jusqu’à son internement final à l’asile. Tous les grands thèmes à venir de façon plus chargée dans les films à venir de Jessua (l’aliénation de l’individu) comme Traitement de choc (1973) notamment s’expriment déjà avec force ici. La prestation vulnérable, rêveuse et absente de Charles Denner est absolument fascinante et l’on a du mal à imaginer la même réussite avec un autre que lui dans le rôle principal. Un grand film qui fut d’ailleurs salué par un Martin Scorsese qui avoua qu’il s’agissait d’une des œuvres ayant la plus grande influence sur lui. 

Disponible en bluray chez Inser & Cut/L’Oeil du témoin

vendredi 25 février 2022

Traitement de choc - Alain Jessua (1973)


 Helene Masson soigne une déception sentimentale dans un institut de thalassothérapie appartenant au docteur Devillers. Elle s'aperçoit peu à peu que le personnel de service de l'institut, composé de jeunes Portugais, a un comportement pour le moins bizarre. De plus le Docteur Devillers fait de bien étranges expériences dans son établissement...

Alain Jessua réalise une très pertinente satire avec Traitement de choc où se rencontrent l’hédonisme des années 70 et le cynisme baigné de capitalisme à venir des années 80. C’est le souvenir de longues journées d’ennuis lors d’une cure de repos où il aura laissé voguer son imagination qui inspire au réalisateur sa trame retorse. Hélène (Annie Girardot) chef d’entreprise souffrant d’une perte de confiance l’âge avançant et suite à une rupture sentimentale, décide de suivre la cure du mystérieux docteur Devilers (Alain Delon) réputé pour donner une seconde jeunesse à ses patients.

Bande-son baignée de rythmes et chœurs brésiliens, imagerie carte postale servant une langueur de tous les instants, corps nus et décomplexés, tout concoure à servir cette ambiance hédoniste où Hélène et ses voisins de cure retrouvent couleurs et énergie. Pourtant progressivement le malaise s’installe dans l’addiction qui semble ressortir de ce traitement dont on ne connaît pas la teneur, ceux n’ayant plus le moyen de le poursuivre étant exclus et sombrant dans la folie autodestructrice. Le film sort dans un contexte où l’élan d’une société libertaire est encore très prononcé, mais où ces idéaux servent finalement un individualisme se rapprochant du capitalisme le plus froid. 

Tous les patients de l’institut sont de riches notables qui, songeant avant tout à leur bien-être, ignorent ou font mine d’ignorer les conséquences de leurs corps vivifiés. La symbolique est parfois un peu lourde (les ouvrages et images de sacrifices tribaux ornant la bibliothèque du docteur Devilers) mais l’idée de nantis dont le confort se construit sur l’exploitation des autres trouve une résonnance très forte dans ce cadre vacancier. Le mystère plane tout en laissant craindre le pire avec ces domestiques portugais interchangeables tombant comme des mouches. Jessua fustige la capacité des sociétés occidentales à détourner le regard du pire tant que les agréments de leur quotidien se maintiennent.

Il fait montre aussi d’une vraie préoccupation écologique dans sa satire dont la finalité rejoint celle de son contemporain Soleil Vert de Richard Fleischer sorti la même année. Ce sont des problématiques qui commencent à imprégner l’opinion et la force du film est de ne pas se réfugier dans un cadre de SF alarmiste pour nous faire regarder droit dans les yeux notre égoïsme par la proximité de cet environnement de repos. Tant que l’on reste dans cet entre-deux de tension et d’atmosphère étrange (bien aidé par un Alain Delon beaucoup trop solaire et souriant pour être honnête), le film fonctionne. Ce sera moins évident quand il faudra accélérer le rythme, introduire les grandes révélations dans l’action et le suspense. C’est filmé assez laborieusement (la confrontation entre Girardot et Delon dans le laboratoire) et la conclusion laisse un petit goût d’inachevé où le malaise ambiant ne trouve pas de vraie apothéose. Il n’en reste pas moins un film singulier et intéressant qui sera d’ailleurs un vrai succès public. 


 Sorti en dvd zone 2 français chez Studiocanal