Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mardi 16 juin 2026

Une balle dans la tête - Die xue jie tou, John Woo (1990)

 Hong Kong 1967. Tandis que les manifestations procommunistes secouent la colonie britannique, trois amis, Ben, Frank et Paul, tentent de subsister malgré leur condition sociale précaire. Devenu assassin malgré lui le jour même de son mariage, Ben se voit contraint de fuir au Vietnam, accompagné de ses deux camarades. Là-bas, au milieu d'un conflit qui les dépasse, leur amitié va exploser.

La production mouvementée de The Killer (1989) avait exposé les dissensions entre John Woo et Tsui Hark, ce dernier ne comprenant pas l’approche sentimentale de Woo et prenant de la distance dans son rôle de producteur du film. La rupture sera consommée avec Le Syndicat du crime 3 (1989) où en reprenant les rênes de la saga, Tsui Hark s’approprie un projet plus personnel de John Woo se déroulant aussi durant la guerre du Vietnam. Deux ans après Le Syndicat du crime 3 (qui s’avère être une belle réussite), John Woo va ainsi avoir l’occasion de livrer sa vision avec Une Balle dans la tête.

Il s’agit d’une œuvre profondément intime pour Woo puisque le contexte du récit, le Hong Kong de la fin des années 60, ainsi que le trio de héros, sont inspirés de sa propre jeunesse. Il s’identifie au naïf Ben (Tony Leung Chiu-wai) tandis que le fougueux Frank (Jacky Cheung) et l’ambitieux Paul (Waise Lee) revisitent ses amis d’enfance avec lesquels il vécut moult expériences, parfois violentes au sein de gang. Bie que n’étant jamais allé au Vietnam à cet époque, Woo en fait un arrière-plan des soubresauts politiques d’alors, lui qui participa à des manifestations pacifistes. Il se remémore durant la première partie le climat régnant alors à Hong Kong, entre la défiance des anciens envers le Parti Communiste les ayant forcés à l’exil, et la rébellion des plus jeunes face au colon anglais avant que la génération suivante assimile davantage la culture anglo-saxonne. Woo brasse tout cela de manière assez fluide en maintenant le fil rouge autour de ses trois héros, dont l’amitié indéfectible constitue le socle du récit même quand ils se tirent vers le bas lors du drame qui les contraindra au départ.

La « terre promise » vietnamienne et la voie de l’illégalité semblent être leur seule issue, mais le chaos régnant dans ce pays va balayer toutes les certitudes. Le traitement du contexte vietnamien pourrait paraître simpliste, mais sa complexité échappe à la vision des trois amis qui ne font que le traverser et chercher à y survivre. John Woo s’en sert davantage comme un déclencheur de la spirale dans laquelle ils vont être entraînés. Ainsi la perte de la marchandise et la sévère répression militaire subie dès leur arrivée marque une rupture chez Paul qui ne voit plus que la violence et les armes pour s’élever. La désillusion de l’exil s’expose pourtant à eux avec le destin tragique de la chanteuse Sally Yen (Yolinda Yan), compatriote venue chercher fortune et désormais séquestrée, prostituée et droguée par le parrain local. Néanmoins, alors que Paul glisse doucement vers une folie égoïsme qui s’avèrera dramatique, il est remplacé dans le cercle de cette amitié par Luke (Simon Yam), eurasien qui se reconnaît dans leur passion.

L’action filmée par John Woo est ici toujours aussi impressionnante, mais se déleste progressivement de sa touche emphatique. Nous sommes ici dans un film de guerre où les fusillades heurtées laissent juste ce qu’il faut de spectaculaire et de cascades mais se déleste du sentiment d’abstraction vers lequel les ballets de violence de Woo peuvent s’élever. L’affrontement dans le club et le vol du magot du parrain est clairement à mi-chemin entre ce côté brut et la pure virtuosité de Le Syndicat du crime et The Killer, mais en quittant les environnement urbains la dimension de film de guerre prend clairement le pas. 

Cela n’empêche pas le déploiement d’une pétaradante pyrotechnie (l’explosion de mine sur la plage) mais le sentiment d’urgence prévaut clairement sur la virtuosité même si Woo parviendra à mêler ces deux approches dans A toute épreuve (1992). Nous ne sommes plus dans une transposition des préceptes du film de chevalerie dans le polar, mais dans le pur film de guerre. John Woo avait tutoyé cette approche dans Les Larmes d’un héros (1986) mais y était malgré tout contraint par les codes du cinéma d’exploitation. Une balle dans la tête lorgne quant à lui sur Voyage au bout de l’enfer de Michael Cimino (1978) dans sa description d’un paradis perdu, d’un destin brisé, tout en ne pouvant s’empêcher d’en remontrer au blockbuster hollywoodien, Rambo 2 en tête – avec un soupçon d’Apocalypse Now pour la dérive en bateau sur un fleuve.

La séquence du camp de prisonnier pourrait souffrir de cette dualité, mais le nœud dramatique transcende cela. Si Waise Lee peut parfois paraître caricatural dans sa dérive, Tony Leung Chiu-wai est tout simplement extraordinaire lorsqu’on le voit perdre pied alors que ses géôliers le forcent à commettre l’innommable. Jacky Cheung est d’une grande intensité aussi dans ce qui est le pendant de Christopher Walken dans Voyage au bout de l’enfer, même si John Woo a la main lourde dans sa direction d’acteur. En effet, même si abattre un individu désarmé de sang-froid est une action différente que de se défendre face à de multiples assaillants, voir Frank trembler comme une feuille après l’avoir qu’il ait arrosé de balles des ennemis lors d’une séquence précédente est pour le moins incongru. Voir le personnage forcé de tuer de vrais innocents, femmes et enfants, aurait eu plus d’impact pour appuyer son dilemme moral. Mais l’emphase dramatique de Woo fait néanmoins mouche, la séquence est aussi cathartique que formellement impressionnante, jusqu’au point de non-retour qui va définitivement briser l’amitié du trio.

Le premier degré sincère et naïf de John Woo, si ardent pour appuyer les forces des liens fraternels dans Le Syndicat du crime et The Killer, est tout aussi appuyé et marquant pour exprimer la rupture dans Une balle dans la tête. L’abstraction d’un hangar désaffecté marque les retrouvailles finales tragiques entre Ben et un Frank n’étant plus que l’ombre de lui-même, tandis que les réminiscences d’une course à vélo de leur jeunesse entrecoupent le duel à mort et chargé de ressentiment que se livrent Ben et Paul durant la séquence finale. 

Sous la tôle froissée et les balles, ce sont bien les sentiments contrastés opposant et rapprochant les personnages qui dominent, avec cette magnifique idée poétique voyant Paul succomber à sa culpabilité davantage qu’à la balle qui lui était destinée. Trop sombre, tragique et désespéré, Une balle dans la tête sera un échec cinglant au box-office local mais constitue désormais une pierre angulaire de l’œuvre de John Woo. 

Sorti en bluray français chez Metropolitan 

jeudi 17 avril 2025

Dunkerque - Dunkirk, Leslie Norman (1958)

Mai 1940. Pour le caporal Binns et ses hommes, l’heure est grave : l’armée allemande pilonne les troupes à Dunkerque. L’évacuation doit commencer. De l’autre côté de la Manche, l’armée réquisitionne toutes les embarcations, des gros chalutiers jusqu’aux frêles esquifs, et fait appel aux civils pour aller récupérer les « Tommies » qui vivent l’enfer à quelques miles de là…

Le contexte des films de guerre anglais produits durant les années 40 en appelaient, selon la volonté du ministère de l’information mis en place par Winston Churchill, à une veine de propagande visant à l’unité du peuple du peuple face aux rigueurs du conflit. La décennie suivante, riches également en film de guerre en appelle à plus de nuances et à montrer des pans moins glorieux de cette période. Dunkirk de Leslie Norman se situe dans un habile entre-deux en assumant la débâcle des faits soit l’évacuation de l’armée anglaise à Dunkerque, mais en célébrant l’héroïsme de ses circonstances, amenées à façonner le socle de la résilience nationale future. C’est une conclusion en partie proche du Dunkerque de Christopher Nolan (2016), mais en tout cas très éloignée de la vision désespérée de Henri Verneuil sur son excellent Week-end à Zuydcoote (1964). 

Le scénario de David Divine et W. P. Lipscomb trouve le bon dosage entre la fiction et l’illustration rigoureuse des évènements. Cela tient aux deux sources utilisées, le roman The Big Pickup de Trevor Dudley Smith, romancier et dramaturge, et Dunkirk coécrit Ewan Butler et J. S. Bradford, deux officiers ayant participé à « l’Opération Dynamo ». En quête de projets ambitieux pour le studio Ealing depuis son rachat par la Rank, Michael Balcon va acheter les droits des deux ouvrages et obtenir un cofinancement conséquent de la MGM pour produire un des grands films de guerre britannique de la décennie. Le film progresse selon un récit choral qui va s’attarder sur le ressenti civil et militaire des faits. Sur ces deux axes, le film se montre fort critique dans un premier temps. Les autorités militaires dépassées et impuissantes face aux progressions allemandes n’ont que le terrain médiatique pour donner le change, à la population comme à leurs troupes. L’ouverture se fait ainsi sur des dessins animés de propagandes projetés à des soldats hilares, tandis qu’en coulisse des gradés anxieux s’éclipsent pour aller déterminer la marche à suivre après un énième échec. Une conférence de presse traduit cette omerta auprès de journalistes qui ne sont pas dupes du fiasco en cours.
Peu de films avaient montré le climat de suspicion et d’anxiété au sein de la population anglaise avant ou lors des prémices de la guerre (avec quelques exceptions comme L’Etranger de Anthony Asquith (1943)) et la vision qu’en a Leslie Norman est assez cinglante. Le conflit s’avère une source de profit pour l’entrepreneur John Holden (Richard Attenborough) fournissant l’armée en pièces mécaniques, et il n’y voit qu’une guerre de pacotille qui n’est pas destinée à durer – ce qui lui vaudra une altercation sévère avec un soldat en permission ayant déjà expérimenté le front. Ceux plus conscients de la gravité du contexte comme le journaliste Charles Foreman (Bernard Lee) sont totalement désabusés par l’attitude des autorités militaires et politiques. La description d’une petite unité militaire passe de la bonhomie rigolarde au doute et désespoir lorsque, isolés, ils traverseront les lignes désormais ennemies français en subissant les bombes des avions de la Luftwaffe et les tirs de l’armée allemande en pleine avancée. Là encore, Leslie Norman met l’accent sur les dissensions du groupe menés par le caporal Bins (John Mills) peinant à imposer son autorité à ses hommes pas préparés à une telle épreuve.

C’est par touches progressives que va se dessiner l’union sacrée dans tous les pans de la population anglaise. Les circonstances forcent les protagonistes à faire face à leurs responsabilités par la force d’un collectif progressivement au diapason. Les situations et l’interprétation subtile empêchent tout manichéisme dans cette évolution, que ce soient les hommes de Bins comprenant que les choix de ce dernier les ont sauvés, ou Holden tancé par Foreman puis honteux face au courage de son jeune employé prêt à aller au feu. Ce n’est qu’à partir de là que se dessinent une imagerie plus glorieuse tel le grand départ des bateaux civils vers Dunkerque sur le thème musical héroïque en diable de Malcolm Arnold. 

C’est pourtant là, sur les plages et eaux de Dunkerque, que les épreuves et pertes les plus douloureuses les attendent. Les moyens colossaux sont là pour montrer de la façon la plus spectaculaire et sombre les pertes anglaises. La pyrotechnie des multiples explosions et destructions impressionnent, tout comme l’alternance des techniques. Des stock-shots de vrais vols sont utilisés pour les scènes aériennes, d’autres issus du film La Mer cruelle de Charles Frend pour le naufrage d’un destroyer, les constructions d’ampleur se superposent à des trucages réussis (la maquette de la vision enflammées de Dunkerque vue depuis la mer) dans un tout très harmonieux témoignant du savoir-faire de Ealing.

Le récit jongle entre la solennité du roman national et l’introspection dans un chaos servant de révélateur au volontarisme des autorités, du courage des individus. C’est une défaite dont les circonstances et les sacrifices douloureux posent les bases des victoires à venir. La construction est certes prévisible et les hommages un peu appuyés (l’allusion à Churchill comme homme de la situation un peu en contrepoint des réserves initiales des personnages) mais l’ensemble forme un tout cohérent, tragique et épique très efficace. Le public anglais ne s’y trompera pas, en faisant le troisième film au box-office annuel, devancé notamment par Le Pont de la Rivière Kwai de David Lean.

Sorti en bluray français chez Tamasa

mercredi 25 décembre 2024

Empire du soleil - Empire of the Sun, Steven Spielberg (1987)


 En 1941, la concession internationale de Shanghai semble ignorer tout de l'occupation japonaise du reste du pays. James Graham, jeune fils d'un industriel britannique, y vit une existence protégée et pleine d'aventures imaginaires. Mais l'attaque de Pearl Harbour marque la fin de cet état de grâce, et James se retrouve séparé de sa famille. Condamné au statut d'errant, il se retrouve finalement emprisonné dans un camp de prisonniers où il doit apprendre à survivre...

Le summum de la veine entertainer et peintre du merveilleux de Steven Spielberg court sans doute de Les Dents de la mer (1975) à Indiana Jones et le Temple Maudit (1984). Après cette période, le réalisateur l’âge avançant ne retrouvera plus jamais complètement cette science du divertissement, se ratant en voulant renouer avec la candeur enfantine sur Hook (1991), où se montrant brillant illustrateur mais sans atteindre l’émotion d’antan avec Jurassic Park (1993) – le génie du divertissement se poursuivant plutôt sous la casquette de producteur avec la trilogie Retour vers le futur, Gremlins (1984), Qui veut la peau de Roger Rabbit (1988) et quelques autres. Sa filmographie des années 90 sera dès lors assez inégale, le penchant adulte pouvant accoucher d’une réussite comme La Liste de Schindler (1993) ou de ratage tels que Amistadt (1997). Ce n’est que durant les années 2000 qu’il résoudra l’équation pour aboutir à un second âge d’or filmique, où la noirceur cohabite harmonieusement avec les visions sidérantes dans des œuvres comme AI : Intelligence Artificielle (2001), Minority Report (2002), Arrêtes-moi si tu peux (2003), Munich (2005) ou encore La Guerre des Mondes (2006).

Cette quête de maturité s’ouvre avec La Couleur pourpre (1985) et se poursuivra donc avec Empire du Soleil. Ce dernier paraît vraiment être le film « à la David Lean » de Spielberg, et pour cause, c’est bien le cinéaste anglais qui devait initialement le réaliser. Lorsque la Warner achète les droits du roman semi-autobiographique de J. G. Ballard (publié en 1984), David Lean s’engage à la réalisation et Spielberg, grand admirateur de Lean est supposé assurer la production. Lean finit par jeter l’éponge (on peut regretter et être curieux de ce que sa version aurait donnée malgré la réussite du film que l’on connaît) et Spielberg décide de reprendre les rênes du projet. Jusqu’ici toute la filmographie de Spielberg mettant en scène des enfants (ou des hommes-enfants comme dans Rencontres du troisième type (1977)) étaient des hymnes à l’innocence, à une candeur préservée apte à surmonter la noirceur du réel avec en point d’orgue le merveilleux E.T. (1982). Il fallait chercher le versant sombre de cette veine du côté de Poltergeist de Tobe Hooper (1982) que Spielberg semblait avoir un peu plus que supervisé. Avec Empire du Soleil, c’est presque le contraire et cette naïveté enfantine qui se retourne souvent comme son jeune héros James (Christian Bale) face aux épreuves qu’il affronte. 

Spielberg étend d’ailleurs ce sentiment à l’ensemble de la concession occidentale au début du film, vacant à sa vie oisive et ses habitudes coloniales dans cet espace à part du tumulte extérieur avec l’invasion de Shanghai par les troupes japonaises. La scène d’ouverture joue bien de cela, le choix des bâtiments, ruelles et espaces filmés pouvant donner l’illusion que l’intrigue se déroule en Angleterre. Par la seule image, Spielberg nous traduit ainsi le détachement des occidentaux, peu préoccupés des locaux et ayant tout simplement reproduit à l’identique leur société en Chine. Spielberg appuie encore ce point par la suite, avec le contrepoint des Anglais déguisés et en voiture se rendant à une fête costumée, alors que les émeutes et la pauvreté agitent la ville qu’ils traversent indifféremment – les conversations complaisantes et condescendantes durant la soirée entérineront cela. 

James, fils d’un industriel britannique, est à la fois la conséquence de cet environnement par son propre mépris des domestiques chinois, mais aussi encore un enfant loin de ces préoccupations par son foisonnant imaginaire. Passionné d’avions, il idolâtre les Zéro japonais, et est fasciné par les valeurs guerrières de ces derniers. Les Zéros traversant le ciel de la concession sont source d’émerveillement pour lui quand ils sont lourds de menace pour les adultes avertis, et Spielberg prépare longuement le moment où l’émerveillement et le danger de ces symboles vont entrer en collision pour briser le quotidien de l’enfant. James découvre l’imminence de la guerre en tombant sur une garnison de soldat chinois en voulant récupérer sa maquette d’avion, et plus tard perdra la trace de sa mère dans une émeute en allant ramasser son jouet, un Zéro en modèle réduit.

L’épreuve de la séparation, de la solitude puis de la vie en camp de prisonnier accentue cette dualité chez James. Au sens de la débrouille qu’il développe au fil des années de captivité s’oppose une hyperactivité immature témoignant d’un refus de grandir, de papillonner sans se soucier du contexte comme le montrera sa fascination intacte pour les avions japonais. Spielberg l’observe par des séquences puissantes, tel ce moment où James brave le danger pour toucher de près et s’émerveiller face à un Zero japonais, puis faire un salut militaire aux pilotes. 

Il y a dans cette attitude une ouverture aux antipodes du comportement des adultes, et qui paradoxalement lui sauvera la vie à deux reprises. Néanmoins, cela témoigne aussi de l’absence de recul et de repères du jeune héros, ce qui se répercute dans son lien aux adultes. D’un côté il cherche une mère de substitution avec l’acariâtre mais bienveillante Madame Victor (Miranda Richardson), un père respectable auprès du docteur Rawlins (Nigel Havers) faisant son éducation scolaire, et de l’autre un mentor peu recommandable avec Basie (John Malkovich), canaille dont les conseils sont pourtant indispensables à sa survie dans cet environnement hostile.

Le mouvement perpétuel et la logorrhée ininterrompue sont donc les moyens de surmonter sa solitude, d’oublier l’absence de ses parents. La longue errance finale fait office d’introspection douloureuse durant laquelle James tutoie la folie, Spielberg multipliant les visions incroyables (le stade désert empli d’objet issus de la concession anglaise) où l’environnement frise l’abstraction pour nous plonger dans un véritable espace mental où notre héros affronte ses démons. Il y eut l’illusion de la concession internationale, mais en partie aussi celle du camp, et la véritable confrontation avec le monde extérieur et ses horreurs va se faire là pour James, seul face à lui-même, ses peurs, ses doutes et sa solitude. Christian Bale pour son premier rôle au cinéma impressionne déjà, la transformation du garçon poupin et énergique à l’adolescent émacié et éteint est tout simplement stupéfiante, notamment par ce regard vide qui en a trop vu, ce corps raide qui en trop subi. 

Empire du Soleil est une des productions les plus impressionnantes de Spielberg, la première occidentale à être autorisée à filmer à Shanghai. La reconstitution est somptueuse, les scènes de foule démesurée, les moments de destruction glaçant ou subtilement ambigus à travers le regard enjoué de James. Malgré quelques petits défauts de rythme et de caractérisation sommaire des Chinois, ce pas de Spielberg vers les grands sujets est des plus convaincants. 

Sorti en bluray français chez Warner

mardi 12 mars 2024

Les Croix de bois - Raymond Bernard (1932)

En France, pendant la Première Guerre mondiale, Gilbert Demachy, étudiant en droit, s'engage pour en découdre avec l'envahisseur allemand. La ligne de Front paraît stagner en Champagne. Terré dans les tranchées, chaque camp attend de passer à l’offensive.

Les Croix de bois est un des grands films évoquant la Première Guerre mondiale en adaptant le roman éponyme de Roland Dorgelès. L’authenticité traverse autant les choix esthétiques du film que le casting, puisqu’une grande part de celui-ci (mais également les figurants) est constitués d’acteurs ayant effectivement participés à la Grande Guerre, comme Charles Vanel ou encore Raymond. Le récit reprend la structure du livre, qui était une représentation du front plutôt qu’une intrigue à proprement parler, faite de chapitres sans liens entre eux présentant des situations guerrières. Raymond Bernard nous présente certes quelques protagonistes à suivre, mais ils représentent davantage des archétypes (le cuisinier corpulent et lâche) que de vrais personnages. Cependant, les rares moments de chaleureuse accalmie et camaraderie suffit à nous y attacher à gros traits, notamment le jeune étudiant Demachy (Pierre Blanchar) qui va découvrir le front, son mentor Sulphart (Gabriel Gabrio). 

Toute cette facette constitue la longue introduction du film sur le quotidien des soldats fait de marches, d’exercice fastidieux et d’attente tandis qu’à se stade, goûter au front est une promesse d’adrénaline pour échapper à l’ennui puisque certains comme Demachy sont engagés volontaire. La spécificité du livre va donc vraiment servir le projet de Raymond Bernard lors des scènes de bataille. Le réalisateur parvient à un mélange surprenant de chaos, d’effroi et de réelle poésie formelle dans son filmage. L’ennemi allemand est en grande partie invisible et la course au sortir des tranchées est avant tout une affaire de survie plutôt que de combat, avec son déluge d’obus, ses plateaux escarpés et la mort qui frappe brusquement dans une lente avancée à tâtons.

C’est l’urgence qui domine dans les joutes de jour, déchaînant une véritable apocalypse d’explosion, d’amoncellements de cadavres sur lesquels il n’y a guère le loisir de s’attarder. La dramatisation classique n’a ainsi pas lieu d’être au plus fort de la bataille, et le réalisateur ne nous la fait ressentir que par un effet de longueur et répétition de cet enfer en fondu enchaîné tandis qui phrase nous assène le fait que la bataille dura dix jours. 

Au fil des ellipses répétant cette information, les troupes se clairsement, les espaces se resserrent, les assauts frontaux laissent place à un jeu de cache-cache tandis que l’ambiance se fait plus silencieuse. Raymond Bernard passe par ce virage d’un filmage sur les vrais champs de batailles de la Grande Guerre (obus et cadavres oubliés ressurgirent d’ailleurs du sol sur les terrains malmenés par le tournage) à une esthétique stylisée et maniériste en observant les nuits anxieuses de nos soldats camouflés. Nous comprenons bientôt que la bataille s’est poursuivie dans un cimetière, manière d’appuyer une aura funeste exprimée dès la scène d’ouverture lorsqu’un fondu transformait les rangs de soldats anonymes en croix de cimetière. Un chant guerrier désespéré évoquera plus tard le choix donné à cette malheureuse chair à canon, celui de terminer cette guerre avec la croix de fer (synonyme de récompense militaire) ou plus probablement de la croix de bois pour leur mort probable.

Plus le récit avance, plus Raymond Bernard entrecroise cette approche heurtée et réaliste avec la dimension onirique, ne laissant aucun doute sur le futur condamné de ses personnages. Au sortir de l’éprouvante bataille de Champagne, notre groupe de soldat est de nouveau sollicité pour un défilé devant une population qu’ils sont supposés exalter. Au contraire, une somptueuse composition de plan superpose en fondu le défilé des vivants avec celui des innombrables morts grimpant symboliquement aux cieux, une église s’intercalant entre les deux niveaux de perceptions. Ce statut de martyrs est renforcé par le leitmotiv musical de l'Avé Maria. Ne reste plus qu’à attendre la prochaine bataille, la prochaine veillée nocturne possiblement sans lendemain, avec la perspective inéluctable de s’aligner aux côtés des innombrables champs de croix de bois.


Sorti en en dvd et bluray chez Pathé