Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 18 février 2015

Very Bad Trip - The Hangover, Todd Philipps (2009)

Au réveil d'un enterrement de vie de garçon bien arrosé, les trois amis du fiancé se rendent compte qu'il a disparu 40 heures avant la cérémonie de mariage. Ils vont alors devoir faire fi de leur gueule de bois et rassembler leurs bribes de souvenirs pour comprendre ce qui s'est passé.

Le succès inattendu Very Bad Trip (reformulation assez stupide de The Hangover, titre original) affirmait encore un peu plus cette figure singulière de la comédie américaine qu’est Todd Philips. La critique française s’est entiché plus que de raison sur les très inégales productions de Judd Apatow qui, si elles savent se montrer drôle font montre de gros défauts persistants (longueurs excessive, moralité bien-pensante sous l’humour trash) préjudiciables. L’œuvre de Todd Philips, naviguant entre toutes les vagues de la comédie populaire américaine récente avec le teen movie (l’hilarant Road Trip), l’adaptation de série potache (Starsky et Hutch), les collaborations avec le frat pack (groupe d’acteurs constitué entre autres de Ben Stiller, Owen Wilson, Vince Vaughn, Will Ferell ayant régulièrement collaboré ensemble dans la première moitié des années 2000) est pourtant négligée alors qu’elle dispose de thèmes récurrents comme le passage à l’âge adulte, l’amitié masculine (l’excellent Retour à la fac). Le succès et les rires sont constamment au rendez-vous de films jamais décevant qui ne suscitent pas l’admiration disproportionnée qu’on constate chez Apatow.

 La comédie Serial Noceur nous avait appris comment s’incruster dans un mariage, le film de Philips retarde le cadre de quelques heures avec le récit d’un lendemain d‘enterrement de vie de garçon mouvementé dont les protagonistes n’ont plus aucun souvenirs mais dont les dégâts se font bien sentir, la disparition du marié n’étant pas des moindres. La reconstitution de cette folle nuit est donc prétexte à une série de gag gras et potache dépassant régulièrement les normes du bon goût pour notre plus grand plaisir. Parmi les moments les plus anthologiques, on retiendra un lendemain de cuite douloureux (avec tigre, bébé et poule traversant la chambre d’hôtel dévastée), un caméo fabuleux de Mike Tyson sur du Phil Collins et un générique de fin absolument génial dans l’idée.

On retrouve l’exaltation de l’amitié et de la solidarité masculine chère à Philips, avec les trois amis se démenant comme des beaux diables pour retrouver le marié et le ramener en un seul morceau à son mariage. La tendance du réalisateur à verser dans le vrai trash et la comédie adulte est un vrai bol d’air frais par ces temps de produits aseptisé (nudité, situations sexuelles particulièrement corsées, langage ordurier), le succès du film confirmant le besoin du public pour des titres moins consensuels. La direction d’acteurs est au diapason, entre la confirmation du talent de Bradley Cooper (fils à papa odieux dans Serial Noceurs) qui gagnait là ses galons de stars et la révélation Zach Galifianakis qui s’enfermera un peu dans ce type de personnage par la suite) en beau-frère décalé. Un très bon moment qui se verra prolongée dans deux suites dispensables reproduisant la formule sans fraîcheur ni idées si ce n’est la surenchère.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

dimanche 15 février 2015

Prisonnières de guerre - Two Thousand Women, Frank Launder (1944)


Durant la Seconde Guerre Mondiale, en France, Freda Thompson, une journaliste déterminée, est déportée dans un camp allemand. Une nuit, alors que les bombardements font rage, un avion britannique est touché. Trois de ses occupants échappent miraculeusement à la mort grâce à leur parachute, mais atterrissent dans le camp nazi qu'ils étaient en train de survoler. Frida et ses camarades décident alors de les cacher pour mieux les aider à s'évader...

Lorsque le studio Gainsborough contribue à l’effort de guerre du cinéma anglais, ce sera forcément sous un angle romanesque et féminin avec ce Two Thousand Women. Frank Launder aura su dresser le portrait de l’Angleterre en guerre sous un angle intimiste à travers une trilogie (coécrite et réalisée avec son partenaire Sidney Gilliat) composée de Ceux de chez nous (1943) illustrant la mobilisation des femmes en usine d’armement et Waterloo Road (1945) narrant un triangle amoureux sur fond de blitz. Two Thousand Women est plus frontal dans sa dimension de film de guerre (avec confrontation directe à l’ennemi nazi quand il restait une menace invisible dans les deux autres films) et mélange la touche humaniste de Frank Launder avec le côté plus piquant de la Gainsborough tout en maintenant la tension attendu dans le genre. Pour rappel la Gainsborough fut un des studios phares du cinéma anglais des années 40, produisant des mélodrames en costumes éblouissant de provocation, d’inventivité et d’audace comme The Wicked Lady (1945), The Man in grey (1943) ou Caravan (1946) mais qui savait faire état de la situation d’alors en Angleterre notamment dans le beau Love Story (1944).

Durant la Seconde Guerre Mondiale, un groupe de jeune femmes, anglaises pour la plupart, sont déportée dans un camp allemand assez particulier, un ancien hôtel de luxe reconvertit en geôle. La première partie permet d’expliquer l’incongruité de cette présence anglaise par le portrait des prisonnières qui dessine tout un panorama des classes sociales anglaises.  On aura ainsi une vieille fille arrachée à sa villégiature (Flora Robson), une journaliste/écrivain en voyage (Phyllis Calvert), une religieuse arrachée à son couvent (Patricia Roc) et surtout une des jeunes femmes « aventurières » ayant exercée les professions diverses et plus ou moins recommandables (Jean Kent et son passé de stripteaseuse). Ce contraste permet quelques moments amusant comme quand, pénurie d’eau oblige, les femmes se déshabillent sans gêne et partagent leur bain tout en dégustant une tasse de thé sous le regard horrifié des plus collet-monté peu habituées à cette promiscuité. 

La cohabitation se fera tant bien que mal, si ce n’est que plane la menace d’une espionne allemande parmi les prisonnière. Lorsque des pilotes anglais abattus trouveront refuge dans l’hôtel, nos héroïnes devront jouer avec cette menace intérieure et celle de leurs geôliers allemands pour les faire échapper. On démarre ainsi dans une touche légère du fait de ce cadre pénitentiaire inhabituel d’où les français ne sont pas absents (le propriétaire de l’hôtel joué par Guy Le Feuvre). La tonalité change quelque peu du fait de cette orientation féminine et la facette patriotique se conjuguera constamment aux passions de nos héroïnes, faisant l’originalité du film par rapport à d’autres avatars du genre comme La Grande Illusion de Jean Renoir ou Stalag 17 (1953) de Billy Wilder. 

La tension grimpera progressivement, de disparition d’objet mystérieuse en punition envers certaines que seule une trahison peut justifier jusqu’à le jeu de dupe et de cache-cache lorsqu’il faudra dissimuler les pilotes. Le scénario tout en en faisant des personnages forts se joue aussi de certains « travers » féminins comme une scène mémorable où le caquetage va répandre la rumeur de la présence des prisonniers jusqu’à arriver aux oreilles de l’espionne allemande infiltrées. Le tempérament passionné de ses femmes est source de courage et de danger à la fois, à l’image du personnage de Jean Kent prêt à tout pour la perte puis la survie d’un des pilotes coupable d’un machisme révoltant envers celle qui l’a sauvé. On aura également une approche plus tendre avec la romance entre Patricia Roc et un autre pilote. 

On reconnaît bien là le mélange des genres de la Gainsborough et Frank Launder regrettera par la suite de n’avoir pas adopté un ton plus globalement sérieux au film. C’est pourtant ce qui fait tous le sel du film, passant du cliché sur la femme frivole et précieuse à la vraie héroïne et patriote anglaise digne de ses comparses masculins lorsque le danger se fait jour. On vibre d’autant plus tout en étant confronté à des situations inédites dans le genre (le final est un modèle de suspense). Ces femmes ont mérité notre admiration (le casting des habituées de la Gainsborough est parfait avec Phyllis Calvert, Jean Kent et Patricia Roc, ne manque que Margaret Lockwood) lors du final triomphal où elles chantent la gloire de l’Angleterre face aux allemands qu’elles ont dupés.

Sorti en dvd zone 2 français chez Elephant Film 

Extrait

jeudi 12 février 2015

Some Call it Loving (Sleeping Beauty) - James B. Harris (1973)

Jennifer est endormie depuis huit ans et exhibée depuis de fêtes foraines en fêtes foraines. Pour un dollar, Robert, musicien de jazz, l'achète et l'éveille d'un baiser dans sa luxueuse demeure. Peu à peu, elle devient le centre d'un jeu pervers d'amour et de mort.

Surtout connu pour avoir été le producteur des premiers films de Stanley Kubrick (de L’Ultime Razzia à Lolita), James B. Harris mena par la suite une carrière de réalisateur plus confidentielle que son ancien partenaire mais néanmoins intéressante. Some Call it Loving est une de ses œuvres les plus cultes et constitue une transposition moderne et déroutante du conte de La Belle au bois dormant à travers l’adaptation du roman éponyme de John Collier.

Robert (Zalman King), jeune musicien de jazz tombe un jour dans une fête foraine sur une étrange attraction : Jennifer (Tisa Farrow) est une jeune fille endormie depuis huit ans et avec laquelle pour un dollar on peut échanger un baiser dans l’espoir de la réveiller. Dès cette ouverture le conte prend un tour sordide par l’alternance des envolées mercantiles du forain et des regards concupiscents des prétendants au fameux baiser. Robert fasciné décide d’acheter la belle endormie, la ramenant dans son étrange demeure afin où il partage une curieuse existence avec sa compagne Scarlett (Carol White). Ce décor fascinant est un personnage à part entière et évoque en effet une version postmoderne et psychédélique du château de conte de fée. Dans cet environnement propice, Jennifer va en effet se réveiller mais la romance idéalisée attendue va tourner court.

 James B. Harris confronte la décadence, le stupre et le désenchantement des 70’s à la candeur du conte. Jennifer, pure figure de la jeune fille pure et immaculée va ainsi incarner la candeur de manière quelque peu forcée avant que certaines révélations fasse voler cette image en éclat (il est plus que suggéré qu’elle fut abusée plus d’une fois pendant son sommeil prolongé). Robert voit en elle une échappatoire possible à son existence sans but, mais Jennifer va sembler préférer les jeux de rôles pervers de Scarlett à son amour. James B. Harris alterne ainsi l’imagerie du conte dans sa mise en scène lorgnant sur une version tordue de Disney (la scène de danse romantique et malsaine à la fois) et une atmosphère de perversion latente qui annonce d’ailleurs - pour revenir à Kubrick -  Eyes Wide Shut (1999).

 Le cynisme et la perdition du monde moderne n’autorise plus la manifestation du conte et de ses chimères illusoires. Déchirée entre ses sentiments pour Robert et son attrait pour les expériences sexuelles, Jennifer ne verra qu’un retour au songe pour résoudre le dilemme. La vraie belle endormie du conte semble d’ailleurs plutôt être Robert (le choix de faire du vieux musicien pervers du livre un jeune homme paumé découle de cette idée). Au début du film, on est prévenu de ce que l’expérience pourrait éveiller chez l’auteur du baiser.

Le vrai éveil aurait donc pu être la découverte d’un amour sincère par Robert mais à l’inverse sa princesse s’avérera tout aussi perverse que son entourage. La conclusion cinglante sera donc une redite désabusée de l’ouverture, la belle au bois dormant étant un la guide vers un réel monstrueux. Une œuvre étrange, troublante, mais pas facile d’accès non plus par son rythme languissant, par sa dimension désincarnée où les personnages constituent des archétypes déformés du conte.

Sorti en dvd zone 2 français chez M6 Vidéo 

mardi 10 février 2015

The Virgin Soldiers - John Dexter (1969)

A Singapour, de nouvelles recrues britanniques font les frais de leur absence d'expérience, aussi bien militaire que sentimentale.

Trop jeunes pour avoir pu connaître l'intimité avec une femme, mais suffisamment vieux pour servir de chair à canon sur le front, telle est l'ironie sur laquelle fonctionne The Virgins Soldiers et son titre si bien trouvé. Le film adapte le roman de Leslie Thomas paru en 1966 et qui s'inspirait de sa propre expérience du service militaire qu'il effectua en Malaisie au début des années 50.

Le film s'avère une sorte de précurseur anglais de MASH (1970) et de Catch 22 (1970) tout en s'inscrivant dans la lignée des récits d'apprentissage sentimentaux et guerriers tel que Le Cri de la victoire (1955) de Raoul Walsh. Alors que chacun de ses films poussaient le curseur sur le potache (MASH), le cauchemar halluciné (Catch 22) et l'eau de rose (Le Cri de la victoire), The Virgins Soldiers s'avère plus équilibré. La première partie fait le portrait de ses soldats juvénile, de leur maladresse et inaptitude au combat de manière dans la joyeuse comédie de régiment.La justesse de la chronique évoque d'ailleurs Les Vainqueurs de Carl Foreman dont on ne s'étonnera pas de la présence à la production.

Le contexte guerrier n'est qu'une manière de montrer leur inaptitude à la vie au sens large et à l'épreuve à laquelle ils sont confrontés. Simple soldats de garnison c'est d'abord par l'ennui latent, le climat tropical oppressant et la frustration sexuelle que nous apprenons à les connaître. Sous les gags (dont un couple gay inséparable qui détone) une certaine mélancolie s'installe à travers le héros Brigg (Hywel Bennett) dont la quête d'affection se confond avec sa volonté de perdre sa virginité. Dans les deux cas il n'ose franchir le pas dans les occasions qui se proposent à lui, la prostituée locale Juicy Lucy (Tsai Chin) pouvant assouvir ses pulsions mais qu'il fuira apeuré dans la scène d'ouverture. Pour l'amour, sa timidité l'empêche d'aborder la fille de son supérieur Philippa (Lynn Redgrave) elle aussi tout aussi perdue et inexpérimentée que lui.

Le côté rigolard, outrancier et gentiment érotique côtoie donc la romance tout en candeur. Une ballade à deux charmante de gêne mutuelle ou une scène de bal maladroite s'alterne ainsi avec des scènes de dépucelage très triviales. Cette dualité rejoint finalement celle du film, l'insouciance des soldats en herbe se confrontant à l'horreur de la guerre. Cette noirceur s'immisce progressivement, la violence et la mort ambiante se manifestant dans des séquences dont l'humour noir annonce effectivement Catch 22 (une partie de foot qui tourne court de façon très inattendue), un ton guerrier désamorcé (Brigg partant en pleine mission faire des galipettes avec Juicy Lucy) puis effectif dans un final sanglant.

La confrontation avec le réel sera ainsi douloureuse le temps d'une scène de siège épique et spectaculaire en train, révélant le courage et la lâcheté de chacun et surtout cause de perte de personnages auxquels on s'était attaché. La jungle environnante source d'évasion amoureuse et de danger exprime bien l'apprentissage double du film, Brigg y découvrant à la fois la mort avec la disparition de ses camarades mais aussi la vie avec enfin sa première étreinte bien plus spontanée avec Philippa.

L'épilogue retrouve ainsi ce côté léger où nos héros peuvent retourner à la vie civile la tête chargée de souvenirs et d'aventures mais le parfum de spleen et le regard perdu de Brigg laissera néanmoins comprendre qu'un peu de leur innocence est restée dans cette jungle. Hywell Bennett est excellent pour exprimer cette confusion de sentiment (et prolonge dans un cadre guerrier son formidable rôle de The Family Way (1966)), tout comme une très attachante Lynn Redgrave et un formidable Nigel Davenport en sergent dur à cuir et bienveillant. Le film sera un grand succès de 1969 en Angleterre, au point de générer une suite en 1977 (adaptant le second roman de Leslie Thomas sur le sujet) Stand Up, Virgin Soldiers où Nigel Davenport reprendra son rôle.

Sorti en dvd zone 2 anglais chez Sony et doté de sous-titres anglais

lundi 9 février 2015

Fascination - Possessed, Clarence Brown (1931)

Marian Martin (Joan Crawford) est une ouvrière bien décidée à se sortir de la pauvreté en misant sur ses charmes. À New-York elle rencontre Mark Whitney (Clark Gable), un riche et bel avocat qui l’installe à ses frais dans un luxueux appartement. Marian a tout ce dont elle a toujours rêvé, mais elle désire l’unique chose que Whitney ne semble pas prêt à lui proposer : un mariage.

Un Pré-Code qui en apparence semble mettre en scène la fameuse figure féminine de la "gold digger", cette jeune femme de basse extraction prête à tout pour réussir. Barbara Stanwyck ou Jean Harlow auront popularisé ce type de personnage en ce début des années 30 marquée par la Grande Dépression dans des œuvres comme Baby Face (1933) ou Red-Headed Woman (1932). Joan Crawford semble en tout point dans cette lignée ici en incarnant Marian, jeune ouvrière rêvant d'échapper à sa condition et refusant le destin tout tracé et terre à terre qui s'offre à elle notamment avec l'insistance de son fiancé Al, modeste chef de chantier. Cette avenir doré, elle ne peut y parvenir que par ses charmes et il se présentera comme une sorte de fascinante publicité en mouvement avec ce train dont les wagons défilent et affichent leurs luxes intérieurs à son regard envieux. Désormais elle sa quête sera d'être à l'intérieur du wagon mais étrangement une fois ce but atteint, quelque chose va lui manquer. Le film nous a astucieusement induits en erreur quant à son message.

Possessed est le troisième film mettant en scène le couple Joan Crawford/Clark Gable après Dance, fools, dance et Laughing Sinners (1931). Entretemps les deux stars alors chacune mariées auront entamé une liaison et le spectre de cette romance illégitime place sur le film et est sciemment utilisé par Clarence Brown. Marian se sera trouvé un richissime bienfaiteur en la personne de Mak Whitney, séduisant avocat qui va en faire une femme du monde et l'installer à grand frais dans un luxueux appartement. La scène de leur première rencontre aura affiché avec franchise la nature de leur future relation, Marian ne cachant pas sa quête d'un amant nanti et Mark d'une relation sans attache. Il suffira d'une ellipse de trois ans pour les retrouver dans un lien qui dans la pratique suit les termes de ce "contrat" mais qui dans les faits, les attitudes et les regards entre eux trahit le fait que dans leur cœur ils sont un vrai couple légitime et aimant.

Clarence Brown illustre cette idée à la fois dans un érotisme latent superbement amené (Mark et Marian arrivant en retard à leur propre réception pour avoir batifolé juste avant de partir) mais surtout par un romantisme poignant. On pense à la magnifique scène où Marian chante avec désinvolture au piano How Long Will It Last en allemand et en français à ses convives étrangers puis la reprend soudain en anglais les yeux rivés sur l'objet de son affection, Mark qui reste hors-champ. Plus rien ne semble alors exister, l'espace ambiant s'estompe et laisse l'amour de cette femme déborder de l'écran, Joan Crawford se confondant avec son personnage (sentiment que l'on a plus d'une fois durant le film si l'on connaît le passif).

Ce que l'on avait pris pour une ode féministe s'estompe donc, la gold digger laissant place à l'amoureuse éperdue prête à tout pour son homme. Cela dessine à la fois un portrait cru d'une époque où la réussite d'une femme ne peut se faire qu'à travers la tutelle d'un homme mais aussi une belle idée de romance sacrificielle. Cette romance interdite portera toujours le sceau de l'infamie pour une femme dont la réputation ne s'en remettra jamais (la séquence révoltante où Al rabaisse Marian quand il apprend son passé) quand pour un homme il suffit de balayer cet épisode d'un revers de la main.

Ainsi Mark sera un candidat idéal au poste de gouverneur une fois allégé de son embarrassante maîtresse (dont l'amour ne peut qu'exister dans l'ombre loin des regards inquisiteurs) mais le film tout en faisant lucidement ce constat cèdera à un poignant final romantique défiant ce déterminisme social et moral. Joan Crawford est absolument magnifique, subtile et poignante dans l'expression de son tourment intérieur (la frustration de ne pas être légitime), que ce soit le moment où elle retrouve son masque frivole après une terrible humiliation ou la douloureuse scène de rupture avec Mark. L'interprétation et la réussite formelle rattrapent ainsi largement le côté peut-être un peu schématique du script dans ce beau mélo.

 Sorti en dvd zone 2 français chez Warner dans leur superbe collection consacrée au Pré-Code

Extrait

samedi 7 février 2015

Vous qui avez vingt ans - Enchantment, Irving Reis (1948)

À Londres, durant la Seconde Guerre mondiale, une jeune femme qui s'est enrôlée dans l'armée, Grizel Dane, rend visite à son oncle, le vieux général Sir Roland « Rollo » Dane, dans l'espoir qu'il accepte de l'héberger chez lui. Par ailleurs, elle fait la connaissance de Pax Masterson, un jeune officier-aviateur. Là-dessus se greffent trois flashbacks où le général se remémore son passé. Dans le premier, lui et ses frères et sœur, Pelham et Selina, rencontrent enfants Lark Ingoldsby, une petite orpheline ramenée à la maison par leur père qui a décidé de l'adopter. Dans le deuxième flashback, les enfants sont devenus adultes et Selina traite Lark comme une servante, l'ayant toujours considérée comme une intruse. Aussi, dans le dernier flashback, elle fait tout pour mettre un terme à l'amour naissant entre Rollo et Lark...

Un magnifique mélo à la tonalité désenchantée et au traitement étonnant, entre classicisme et modernité. Le film s'ouvre sur la découverte d'une grande et vieille maison londonienne d'où nous parviennent les échos d'un passé où elle fut peuplée et agitée par les passions. C'est désormais la demeure d'un vieux général bougon à la retraite, qui se refuse à la quitter malgré la pression de promoteur car rattaché à des obscurs souvenirs. L'arrivée de sa nièce américaine et son histoire d'amour contrariée va rappeler au soldat un dilemme auquel il fut lui-même confronté et dont il regrette encore l'issue.

 C'est la maison et ses murs qui font office de véritable narrateur, faisant le lien entre passé et présent. Plutôt que de jouer du flashback du point de vue d'un seul personnage, les transitions se font selon la pièce où se sont déroulés les évènements clés d'une époque à l'autre, un léger mouvement de caméra faisant office de machine à remonter le temps alors que le décor reste identique. C’est là qu'on découvre l'amour éternel de Rollo en la personne de sa sœur adoptive Lark. Tout d'abord au détour d'une magnifique séquence enfantine dont la candeur tutoie les sommets de l'ouverture de Peter Ibbetson.

Les conflits à venir se dévoilent également avec le personnage de Selina, grande sœur cruelle et jalouse voyant en la nouvelle venue une intruse et qui n'aura de cesse de la séparer de son frère. Le personnage est joué à l'âge adulte par Jayne Meadows, à la prestation impressionnante, tout en retenue et maîtrise, détestable et pathétique à la fois. L'histoire d'amour se déroulant dans le présent est moins palpitante mais constitue un remarquable équilibre par ses questionnements différents (là ce sont les individus qui se créent leur propre barrières par pragmatisme) avec le ton magnifiquement romanesque des moments dans le passé.

David Niven en jeune coq insouciant soudainement happé par l'amour de sa sœur adoptive trouve là un de ses plus beaux rôles (et surprend dans ce regitre de jeune premier romantique) et Teresa Wright est poignante en amoureuses soumises aux évènements. Visuellement splendide, tant dans la reconstitution que dans les idées d'Irving Weis faisant de la maison un personnage à part entière où les proportions et éclairages se modifie selon l'état d'esprit de ses personnages. Pour une fois, on peut trouver le titre français plus approprié dans la manière dont il exprime le regret et la bienveillance des personnages et figures du passé pour la jeune génération destinée à ne pas commettre les mêmes erreurs. La jolie conclusion qui voit définitivement une vie s'arrêter tandis que la romance s'affirme est à ce titre des plus significatives. 

Sorti en dvd zone 1 français chez MGM et doté de sous-titres français

Extrait 

jeudi 5 février 2015

Le Fanfaron - Il Sorpasso, Dino Risi (1962)

À Rome, le jour férié du quinze août, la ville est déserte. Bruno Cortona (Vittorio Gassman), la quarantaine vigoureuse, amateur de conduite sportive et de jolies femmes, déambule en voiture, une Lancia Aurelia B24, à la recherche d’un paquet de cigarettes et d’un téléphone public. Roberto Mariani (Jean-Louis Trintignant), un étudiant en droit resté en ville pour préparer des examens, l’accueille chez lui. Sous l’impulsion de l’exubérance et du sans-gêne de Cortona, ils entreprennent un voyage en voiture qui les emmènera vers des destinations toujours plus lointaines.

Dino Risi signe un de ses chef d’œuvre avec Le Fanfaron, instantané parfait de cette Italie du boom économique en ce début des 60’s. L’idée du film lui sera venu lorsque à l’image de son héros il se sera fait embringuer dans deux périples improvisés en voiture par des personnages exubérant dont pour l’un d’eux son futur producteur du Fanfaron, Pio Angeletti. Risi fera appel à  Ettore Scola et Ruggero Maccari pour coucher cette amorce de trame en un scénario cohérent. Il pense d’abord à Alberto Sordi pour le rôle-titre mais ce dernier décline, laissant la place à Vittorio Gassman qui trouve là un de ses plus grands rôles et s’impose définitivement comme acteur comique puisque hors du giron de Mario Monicelli qui contribua à sa mue avec Le Pigeon (1958) et La Grande Guerre (1959).

Le Fanfaron est un road movie enlevé où nous suivrons les compagnons de route les plus opposés qui soi. Quarantenaire tapageur et roublard, Bruno Cortona (Vittorio Gassman) va en ce jour férié du quinze août embarquer dans un périple improvisé le jeune et introverti Roberto Mariani (Jean-Louis Trintignant). On devinera assez vite la malice de Bruno vivant d’expédiant et sans vrai métier tandis que Roberto est issu d’un milieu plus bourgeois et prépare un concours de droit. Roberto se laisse entraîner malgré lui mais sa timidité l’empêche de s’opposer trop fermement à un Bruno plein d’allant. Ses révisions sont finalement un prétexte à sa vraie peur de sortir, d’affronter le monde extérieur (dont il reste à distance craintive à l’image de sa jolie voisine qu’il guette de loin à sa fenêtre) et finalement son bruyant acolyte servira d’élément déclencheur. Bruno dissimule aussi sous son exubérance une vulnérabilité qui se révèlera au fil du voyage mais qui s’amorce en sourdine le temps de quelques courts moments comme lorsqu’il renonce à aller draguer les deux belles touristes allemandes.

La vision d’une Rome déserte en ouverture annonce le climat de langueur estivale qui traversera le récit. Cette Italie insouciante et prospère connaissant le plaisir des congés payés (voir la différence avec Dimanche d'août (1950) de  Luciano Emmer au ton très différent et où le seul dimanche était chômé justement), Risi l’illustre de diverses manières. La route que retrouvent toujours nos héros est le symbole de cette quête et nouveau droit à l’évasion, un acquis sous forme de bitume qu’ils savourent à toute vitesse et à coup de klaxons endiablés. Les rencontres et environnement offrent ainsi un portrait parfait de l’Italie d’alors, entre restaurants d’autoroute bondés, plages surpeuplées et bal populaire improvisés sur les bords de route. Roberto va se dérider progressivement, Jean-Louis Trintignant offrant une prestation parfaite en candide introverti découvrant la vie. Gassman est tout aussi juste, offrant une figure plus « réaliste » et attachante que les personnages outranciers incarnés chez Monicelli et représente une vraie figure de l’homme italien d’âge mûr fêtard, dragueur et un peu macho. En dépit de l’opposition de caractères, les deux personnages se complètent idéalement, tirant l’autre vers le haut.

Ils ont surtout en commun de ne pas être à leur place dans la mentalité de l’Italie d’alors. L’éveil bafouée de Roberto sera ainsi facteur d’ouverture aux autres (le jeu de Trintignant se faisant de plus en plus expressif, les sourires plus rayonnants) mais aussi d’une perte d’innocence et des derniers sursauts de l’enfance. La séquence chez l’oncle estompe donc le souvenir émerveillé de la tante dont il était amoureux, la maison de vacance qu’il se plaisait à explorer lui semble bien terne. Ses oncles et tante si aimant dans son souvenir semblent même avoir été infidèles et leur fils illégitime. C’est Bruno par son amusement qui apporte cette dimension plus désabusée sous l’humour, une certaine intolérance se devinant en filigrane (les blagues sur le serviteur supposés gay, son refus de prendre une autostoppeuse noire…). Sa rencontre hasardeuse avec des créanciers et la découverte de son foyer abandonné va alors montrer l’instabilité de sa propre existence.

Si à travers Roberto on découvre une Italie « d’avant » moins parfaite que dans les souvenirs, Bruno sera lui le vecteur d’une Italie « d’après » guère reluisante. Le miracle économique aura amené un culte de l’argent cynique et inhumain au sein de la population qui annonce un capitalisme glacial. Ce sera d’abord en surface avec le discours de l’homme d’affaire au restaurant qui n’a que son argent à amener à la conversation tandis qu’en parallèle Bruno essaie de séduire son épouse. Même dans ses défauts, Bruno reste un être aux plaisirs simple et plus terre à terre. Le rejet de son épouse (Luciana Angiolillo), l’union intéressée de sa fille (Catherine Spaak délicieuse) avec un homme plus âgé nous dépeint un monde sinistre où la situation prime avant tout. Source de fanfaronnade pour les plus nantis, objet de tous les sacrifices pour les démunis, l’argent domine tout. Risi dépeint des moments charmants entre Roberto et sa fille mais le monde qui les entoure a vicié toute possibilité de cellule familiale classique (à l’image de ce moment troublant où Gassman tente de séduire Catherine Spaak sans la reconnaître avec sa perruque).

Cette Italie festive (la bande son est truffée de tubes de l’époque) libérée s’avère donc une illusion et malgré leur entrain intact, le ton ne peut peux être le même qu’au départ lorsque Bruno et Roberto reprendront la route.Un retour au réel qui se fera brutal avec une scène finale choc et à contre-courant de toute la joie qui a précédée. 

Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 Video

mercredi 4 février 2015

The Street Fighter - Gekitotsu! Satsujin ken, Shigehiro Ozawa (1974)

Le mercenaire Takuma Tsurugi organise l’évasion d’un karatéka condamné à mort grâce à un subterfuge. Mais les commanditaires, le frère et la sœur de l’évadé, n’ont pas les moyens de payer le truand. Ni une ni deux, Tsurugi tue le frère par accident et vend la sœur comme prostituée. Par la suite, Tsurugi refuse la proposition de l’organisation des Cinq Dragons de Hong-Kong d’enlever la jeune héritière d’une société pétrolière. Dès lors, les Cinq Dragons n’ont d’autre choix que de l’éliminer pour ce qu’il sait.

L’espace d’une carrière fulgurante et d’une mort mystérieuse, Bruce Lee se sera élevé au rang de mythe du cinéma d’arts martiaux et devenu une icône pop. Bien qu’il ne compte qu’un seul vrai bon film à sa courte filmographie (l’excellent La Fureur de vaincre (1972) de Lo Wei), il aura su révolutionner le genre par son charisme et sa présence animale en faisant un chien fou loin des canons chevaleresque d’alors. Il signait pour un temps la fin du film de sabre et ranimait le kung fu pian (film de kung fu) qu’il inscrivait dans un contexte contemporain. Sa mort prématurée (alors que s’amorçait de vrais projets ambitieux) aura laissé un grand vide, les clones médiocres affluant par la suite dans une série de films décalques qui donneront le sous-genre nanardesque de Bruceploitation.

Le phénomène s’étendra à l’Asie entière où chaque pays tentera lancer son équivalent au Petit Dragon. C’est dans ce contexte que naîtra au Japon la saga Street Fighter avec Sonny Chiba. Que ce soit au niveau des compétences martiales de Sonny Chiba, des chorégraphies ou de la mise en scène des combats, on est pourtant bien en dessous des films de Bruce Lee. Le charisme et les combats féroces transcendait les films les plus faibles de Bruce Lee, Sonny Chiba en est loin et en donne plutôt un pendant dégénéré. 

Le plaisir est ailleurs et repose entièrement sur le numéro de Sonny Chiba qui offre une performance assez ahurissante avec ce personnage haut en couleurs qu’est Takuma Tsurugi. On reste totalement effaré par l'immoralité totale du héros uniquement motivé par l'argent (qui revend une jeune fille comme prostituée car incapable de lui régler ses services) même si une explication sur son enfance (flashback assez réussi au moment où il est introduit dans un style très japanimation) et son rapport à son acolyte Chameau l'humanise quelque peu.

Les scènes de combats fonctionnent selon le même grand écart avec un Shiba qui accumule les poses ridicules et les grimaces cartoonesque (difficile de contenir les éclats de rire dans ses imitations grotesques de Bruce Lee) et une violence outrancière riches en débordements: parties génitales arrachées, dentition explosée, yeux crevés et autres joyeusetés. Il n'y a que sur le sexe que le film met étonnement la pédale douce (surtout par rapport aux autres productions  japonaises de de série B à l'époque). Problème, dans les 70’s le cinéma d’exploitation japonais vit une sorte d’âge d’or où les pitch les plus fous et les postulats les plus tordu se voient doté d’une esthétique pop et d’une mise en scène inventive de la part d’artistes surdoués et audacieux. 

On pense à la saga de La Femme Scorpion ou du genre Pinku Eiga proposant nombres de perles sous des arguments racoleurs. Ozawa malgré quelques idées amusantes (les plans de radio d'os brisés après les coups dévastateurs de Tsurugi) offre une réalisation très plate, et dénuée de la folie qu’aurait méritée son génial héros. Finalement c’est une série B de baston parmi tant d’autres passée à la postérité pour ses dérapages violent et son héros haut en couleurs plus que pour ses qualités cinématographiques. Le film a quand même ses fans dont Tarantino qui offrira même un rôle à Sonny Chiba dans son Kill Bill. Street Fighter connaîtra deux suites pas bien meilleures et où en plus Tsurugi est adouci et édulcoré ce qui casse le seul vrai intérêt de la chose.

La saga entière est sortie en coffret chez HK Vidéo