Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 16 septembre 2016

L'écologie dans l'animation japonaise

Pour comprendre la problématique écologique qui s’inscrira dans le cinéma d’animation japonais à la fin des 80’s, il faut constamment faire le lien entre culture et écologie qui sont intrinsèquement liées. Les fondations économiques du Japon reposent sur l’agriculture et notamment la culture du riz qui est la source des premiers échanges internationaux au milieu du XIXe siècle. Cela amène une première révolution industrielle qui fait basculer l’ordre politique en place de l’ère Edo (qui restait une période de repli où les échanges se faisaient plutôt avec les voisins asiatiques) à l’ère Meiji. On voit dans cette transition les premiers signes d’une perte de certains préceptes de la culture japonaise, conférant à l’ère Edo une teneur nostalgique et romantique largement exploitée dans le jidai geki, notamment avec les samouraïs déchus ne pouvant plus utiliser leur sabre. Dès lors, l’expansion du Japon depuis le début du XXe siècle se fait essentiellement sous l’angle militaire avec l’invasion de la Corée en 1910, la Mandchourie en 1931, la Chine en 1937 et bien sûr l’attaque de Pearl Harbor en 1941. La modernité se fait donc toujours via ce symbole de puissance industrielle et militaire que signifient les armes, tout en préservant une identité nationale forte qui existe par les traditions et coutumes nationales qu’on associe encore beaucoup à la vie rurale, l’agriculture restant le pivot économique du pays.

 C’est un aspect que l’on cherchera à gommer durant l’après-guerre où cette fois la modernité et la puissance du pays doit s’exprimer par la prospérité économique (c’est le cas pour les autres pays perdant de la Deuxième Guerre Mondiale avec le miracle Italien ou l’Allemagne) et l’innovation technologique, de moins en moins sur l’agriculture dont l’imagerie évoque un Japon ancien dont la tradition est associée  la vie rurale. C’est un phénomène qui verra le rétablissement spectaculaire du Japon et qui trouvera son apogée avec les Jeux Olympique de Tokyo en 1964. Tout le monde ne va pas dans le sens de cette perte d’identité et paradoxalement ce sera plutôt la jeunesse qui s’opposera à cette fuite en avant puisque trop jeunes pour avoir connu la guerre et pour qui ces symboles ne sont pas associés aux mêmes souvenirs sombres que leurs aînés. Le film La Colline aux coquelicots (2012) de Goro Miyazaki aborde brillamment ce thème avec ces lycéens défendant leur vieux local menacé de destruction par leurs aînés incrédules qui souhaitent le remplacer par un bâtiment moderne.

Parmi cette jeune génération on trouve justement Hayao Miyazaki et Isao Takahata qui débutent leur carrière à la Toei au début des années 60 et qui seront les chantres de ces préoccupations écologiques au sein du studio Ghibli deux décennies plus tard. Cette expansion économique voit donc le Japon devenir une des 3 plus grandes puissances économiques mondiales lors des trois décennies suivantes et qui touche à sa fin à la fin des années 80 avec la Bulle immobilière. L’agriculture n’est plus le moteur de cette progression et les phénomènes  annoncés à la fin des années 50 se seront concrétisés avec une population rurale passée de 37 à 27 millions début 90’s (puis 11 millions en 2011), l’envahissement du paysage urbain entrainant un manque d’espace, une chute du taux de natalité et plusieurs scandales environnementaux comme la maladie de Minamata soit une intoxication au mercure ayant duré des décennies avec le rejet d’éléments toxique dans la baie de Minamata par une entreprise pétrochimique.

C’est donc lorsque cette bulle économique touche à sa fin qu’apparaissent les premiers grands films d’animation aux préoccupations écologiques, essentiellement issus du Studio Ghibli.  Le film fondateur sera Souvenir gouttes à gouttes d’Isao Takahata qui n’est pas le premier du genre (c’est une préoccupation majeure du studio Ghibli dans toutes ses œuvres et ce dès l’inaugural Le Château dans le ciel (1986)) mais qui est intéressant par son contexte réaliste et le fait de s’inscrire dans le phénomène du Furusato. Ce terme signifie « pays natal » en japonais, c’est aussi le titre d’une chanson traditionnelle et populaire japonaise et désigne le phénomène voyant les citadins chercher à se reconstruire par le retour sur soi dans ce pays natal rural, paisible et loin du tumulte et de la pression de la ville. L’écologie participe donc à la fois de l’intime et de la tradition par les us et coutumes qui y sont associés. Souvenir gouttes à gouttes appartient à cette veine à la fois par sa période de sortie (1991) et surtout son intrigue où une jeune citadine dépressive part en vacances à la campagne pour se reconstruire. Partagée entre ses souvenirs d’enfance et l’épanouissement présent à travers le contact de la nature et les travaux fermiers, l’héroïne associe pleinement la nostalgie et la plénitude béate associée au monde rural japonais.  On aura ainsi une dimension quasi documentaire dans tout ce qui a trait aux travaux agricoles qu'effectue l’héroïne comme la cueillette des fleurs de carthame expliquée dans le détail en voix-off et jouant tout autant sur le côté ancestral de cet art.

Cette disparition des traditions et des rituels ancestraux associés au respect de l’environnement déteint aussi sur la perpétuation du mythe et de notre croyance en eux. C’est une fois encore Isao Takahata qui s’y attèle avec Pompoko (1994). Le récit nous conte l’inexorable déclin des tanukis qui sont parmi les plus fameux Yōkai (esprits) de la mythologie japonaise, esprits de la forêt apparaissant sous forme d’animaux mélangeant morphologie canine et rongeur avec une figure évoquant autant le raton laveur que le blaireau. Leur imagerie mythologique est tout autre puisque le folklore japonais leur confère une bonhomie et un esprit farceur qui les voit arborer ventres rebondis, testicules proéminents et capacités de métamorphoses grâce auxquelles ils se jouent souvent des humains. Takahata respecte toute cette imagerie dans une trame où nos créatures vont tenter de s’opposer à une expansion urbaine menaçant leur forêt. La résistance s’organise tant bien que mal pour stopper l’avancée des bulldozers, les opinions divergeant entre une pure approche guerrière et kamikaze ou alors l’emploi de la ruse afin de vaincre l’envahisseur humain.

 Cette seconde solution permet au réalisateur d’exploiter toutes les aptitudes associées aux tanukis dans le folklore local avec un hilarant apprentissage du don oublié de transformation pour nos héros. Takahata ne nous perd jamais en entremêlant constamment animalité et anthropomorphisme, mythologie et modernité (les tanukis étant friands de nourriture humaine comme les hamburgers, se nourrissant de boissons énergétiques pour maintenir l’effort, la concentration et l’effort que nécessitent leurs transformations, regardant la télévision) pour nous attacher aux créatures. Toujours dans cette volonté ludique et pédagogique, Takahata nous offre un véritable festival du bestiaire Yōkai où renards, serpents, lanternes de papier et autres visions fantasmagoriques s’animent joyeusement pour la plus grande frayeur des humains.

Ces réactions apeurées n’ont pas que des velléités comiques, elles montrent aussi à quel point cette culture est imprégnée dans le quotidien des Japonais au point d’ébranler pour un court moment l’avancée du chantier. C’est justement quand cette peur s’estompera que l’on constatera la disparition de cette tradition et culture chez les Japonais, traduisant symboliquement la disparition annoncée des tanukis. Déités vénérées au temps de leur splendeur, connues et respectées tant que leur espace naturel est dominant puis finalement oubliées quand leur existence est remise en cause voire ignorée, les tanukis sont des êtres en sursis. Le clou sera le baroud d’honneur des tanukis qui vont créer une illusion ramenant la ville moderne à son état rural tel qu’il était quelques siècles plus tôt pour un passage mélancolique et nostalgique. Dans une veine plus épique, même idée avec Princesse Mononoké (1997) de Hayao Miyazaki où les dieux tendent à disparaître d’un Japon médiéval de fantasy où la modernité gagne du terrain. On voit la confrontation entre le monde naturel et mythologique et le début de l’ère industrielle, imagerie animiste et oppressante machinerie steampunk s’alternant à l’écran.

On pense à ce moment hypnotique où le héros traverse la forêt et aperçoit brièvement un Dieu-Cerf qui semble alléger ses souffrances et juste après, arrive dans une cité industrielle fabriquant du minerai. Le ton est la fois résigné et teinté d’un mince espoir. La cupidité des hommes et la violence incontrôlable des animaux (ce retour à l’état animal stupide étant causé par la perte de ce déséquilibre apporté par l’ère industrielle) détruiront toute trace concrète de divinité dans une conclusion apocalyptique et symbole de recommencement à la fois. L’ère moderne et le temps des hommes sont venus et désormais l’héritage des dieux n’a plus sa place au sein d’une entité tangible mais nous entoure par cette nature qu’il ne faut cesser de préserver. Ce n’est pas une problématique propre au seul Japon (Excalibur (1981) de John Boorman aura creusé le même sillon écolo et mythologique) mais Miyazaki lui donne une flamboyante interprétation.

Les films Ghibli ont véritablement créés un sous-genre avec ces films mêlant l’intime, l’écologie et le fantastique pour de nombreux avatar très réussis durant les années suivantes (Un été avec Coo (2007) de Keichi Hara, Lettre à Momo (2011) de Hiroyuki Okiura) mais calquant finalement trop le modèle original qu’est Souvenirs gouttes à gouttes. Un film se détachera pourtant pour donner un nouveau souffle à ces questionnements car s’inscrivant dans les problématiques contemporaines du Japon. Le problème écologique revient au cœur des préoccupations avec la catastrophe de Fukushima en 2011. Comme si la menace avait réveillé une forme d’instinct de survie, de volonté de s’inscrire dans le futur malgré cette épée de Damoclès, le taux de natalité en berne (1,26 enfant par femme en 2005, 1,32 en 2007) est remonté en 2012 avec 2000 naissance de plus qu’en 2007. C’est comme si les japonais continuaient à garder espoir pour le futur et que la catastrophe avait renforcée cela, confirmant la capacité du peuple à se relever après le rétablissement de l’après-guerre. Les Enfants Loups (2012) de Mamoru Hosoda symbolise parfaitement cette évolution, reprenant de manière novatrice les préceptes des œuvres précédemment évoquées.

Le film est dépourvu de la facette nostalgique des films précédents et s’inscrit dans l’intime par un thème tourné vers l’avenir et la descendance. Les figures mythologiques ne sont plus des vestiges du passé mais de jeunes enfants ayant hérité du don de se transformer en loups. On retrouve cette dimension de Furusato car l’intrigue se déroule dans la région natale du réalisateur, non pas pour un retour sur soi mais pour poser les jalons du futur. Les passages classiques faisant découvrir à l'héroïne/mère de famille les rigueurs de la vie rurale avec une scène de semailles servent un enjeu concret, nourrir ses enfants. Les forces de la nature ne sont plus attachées à un passé légendaire et/ou nostalgique, ne guérissent plus seulement les plaies des adultes mais participent à l’éducation et l’épanouissement des jeunes enfants. Hosoda rattache donc constamment tout au long du récit l’imagerie contemplative de cette nature à ce thème de l’éducation, de manière amusée (la mère enseignant aux enfants à ne pas se transformer en public) puis profondément dramatique avec le passage de l’enfance à l’adolescence plus tourmentée et enfin l’âge adulte où nature et civilisation se complètent dans le choix de vie des enfants. On voit bien que c'est là l'aboutissement contemporain des autres films en montrant l'accomplissement de soi dans une notion plus collective de famille, tournée vers l’avenir et auquel contribue l'épanouissement dans cette campagne dont le style de vie et la dimension folklorique/mythologique s’inscrivent dans le présent.

jeudi 15 septembre 2016

Né pour tuer - Born to kill, Robert Wise (1947)

Sur le point de quitter Reno pour gagner San Francisco, où l'attend son riche fiancé, Helen Brent découvre que deux des clients de l'hôtel où elle est descendue ont été assassinés pendant la nuit. Elle choisit de se taire pour protéger sa réputation et conserver la considération de son fiancé. Dans le train qui la conduit en Californie, elle fait la connaissance de Sam Wilde, un homme étrange et brutal, qui la séduit malgré elle. Helen, qui ne veut pas renoncer à son mariage, accepte néanmoins de revoir Sam. Après avoir fait la connaissance de la famille de la jeune femme, celui-ci séduit Georgia, la demi-sœur d'Helen...

Born to kill se situe dans la première période de Robert Wise où au sein de la RKO il enchaîne les réussites à l'économie et dans tous les registres, du film fantastique La Malédiction des hommes-chats (1943) au drame en costume (Mademoiselle Fifi (1944) ou le western Ciel Rouge (1948) et dont le sommet sera Nous avons gagné ce soir (1949), classique du film noir qui conclut cet phase. Né pour tuer est donc un objet singulier, définitivement délesté de "l'héroïsme" relatif ou prononcé des criminels dans les polars et film de gangsters des années 30 pour nous montrer des psychopathes en puissance auxquels il est impossible de s'identifier. Sam Wilde (Lawrence Tierney) est de ceux-là, homme taciturne, séduisant et brutal qui s'illustre dans une mémorable introduction. Furieux de voir sa petite amie sortir avec un autre, il s'introduit chez elle et la tue avec une violence froide ainsi que son rival. En fuite vers San Francisco il fait la rencontre de la fraîchement divorcée Helen Brent (Clair Trevor) dans laquelle il semble trouver son égal au féminin.

La mise en scène de Robert Wise, entre élégance et crudité s'adapte ainsi au mélange de séduction et de férocité qui caractérise son personnage principal. Le meurtre initial choque ainsi par son filmage heurté tandis que les plans macabres et stylisés s’illustrent lorsqu’Helen découvrira les cadavres dans la maison, en particulier celui laissant deviner le corps inanimé de la jeune femme dans la pénombre. C'est aussi dans cette dualité que se développent les enjeux du récit. Sam Wilde par sa virilité marquée et le danger qu'il émane offre un attrait différent aux protagonistes féminins. L'oie blanche et richissime Georgia (Audrey Long) est sous le charme sans voir l'attirance intéressée de Sam qui y voit l'occasion de s'élever. Helen voit plus clair dans son jeu mais malheureusement ne se reconnaît que trop en lui puisqu'elle aussi nourrit une même frustration et ambition.

La face noire de Sam est donc aussi séduisante que repoussante, Claire Trevor exprimant bien ce désir coupable à travers les étreintes intense partagée avec Lawrence Tierney. Ce dernier, carrure épaisse, visage fermé taillé en lame de couteau et voix de stentor est sacrément intimidant et imprévisible. La moindre contrariété, le plus infime doute sur l'autre semblent prêts à réveiller la bête en lui par cette personnalité écorchée et paranoïaque.

Il est dommage que l'intrigue soit par moment assez poussive notamment avec l'enquête du détective privé joué par Walter Slezak (qui amène certes un contrepoint plus léger avec ce personnage facétieux) mais dès qu'il s'agit d'instaurer la tension et de zébrer l'ensemble d'éclairs de violence saisissants, Robert Wise excelle. La tentative de meurtre sur la plage ou encore le final particulièrement vicieux - où Sam se perd pour de bon en cédant à ses instincts les plus primaires - offrent des moments sacrément dérangeant. Imparfait mais très intéressant.

Sorti en dvd zone 2 français aux Edtions Montparnasse 

lundi 12 septembre 2016

Broadway Danny Rose - Woody Allen (1984)

Dans un restaurant, un petit groupe d'artistes se remémore les affaires du pathétique Danny Rose, piètre imprésario flanqué d'improbables vedettes.

Broadway Danny Rose s’inscrit au sein de l’œuvre de Woody Allen parmi celles consacrées au monde du spectacle. Chacune revêt une dimension très personnelle pour Allen comme le questionnement sur son statut de cinéaste comique dans Stardust Memories (1980) ou l’évocation nostalgique de son enfance avec Radio Days (1987). Le réalisateur consacrera avec Coup de feu sur Broadway (1994) un film sur sa fascination pour ce monde scénique durant son âge d’or des années 20 ainsi que de de son imagerie mythique qu’il scrute avec une admiration déférente sous la drôlerie. Broadway Danny Rose représente l’envers contemporain et moins luxuriant d’un Broadway qu’Allen connaît bien mieux, celui des artistes et comiques à la petite semaine courant tant bien que mal le cachet.

Woody Allen nous introduit dans ce Broadway interlope de la façon la plus triviale possible, en pleine discussion d’un groupe de comique attablé dans un snack et se lamentant des conditions de plus en plus difficiles de leur métier - blagues faisant moins mouche, obligation de se produire loin de New York. L’échange s’égaye lorsqu’ils évoqueront les mésaventures de Danny Rose, imprésario dévoué à une véritable cours des miracles d’artistes plus minables les uns que les autres. On rit ainsi des bouis-bouis improbables et des talents pour le moins excentriques qui s’y produisent, tout en étant admiratif de l’énergie que consacre un Danny Rose totalement investi à les mettre en avant. Pour l’heure il s’acharne à remettre en selle de Lou Canova (Nick Apollo Forte), crooner italo-américain sur le retour et qui se voit offrir une chance de passer dans une prestigieuse émission de télévision. Seulement le caractériel et narcissique Canova exige la présence de sa maitresse Tina Vitale (Mia Farrow) le soir où les pontes de la télévision viennent l’auditionner. Une course-poursuite s’entame donc pour Danny Rose chargé de convaincre Tina d’être présente malgré une énième dispute récente avec son amant infidèle.

Tout dans le traitement de Woody Allen tend démystifier l’imagerie prestigieuse de Broadway, bien sûr avec son personnage d’imprésario minable et de ses artistes comme déjà dit mais aussi dans ce qui faisait le danger et le prestige de ces lieux avec la mafia. Le sens de l’honneur malvenu et la violence stupide font donc de Danny Rose une cible le temps d’un quiproquo. L’humain peut ainsi s’affirmer sous le cliché avec le duo formé par un Woody Allen toujours aussi craintif, bavard et hypocondriaque avec la femme italienne volcanique incarnée par Mia Farrow. 

Cette dernière en impose par son ton vociférant, son allure assurée et le visage dissimulé derrière d’épaisses lunettes noires. L’odyssée absurde tend à sortir Danny Rose de son élément à la fois géographiquement et socialement et il en va de même pour Tina progressivement émue par la vulnérabilité de son compagnon, bien éloigné de l’italo-américain viril et protecteur. Le rapprochement se fera d’ailleurs par cette mise à nu. Tina sera ainsi émue et rongée par la culpabilité suite à sa trahison envers Danny quand celui-ci oubliera sa rancœur face à la détresse de la jeune femme lors du beau final.

Le ton du film alterne entre doutes, espérances et déconvenues à l’image de l’état d’esprit fluctuant de ces artistes à l’affut de la moindre occasion. Sous le comique, le désespoir n’est jamais loin tant les relations peuvent se dilater au gré de l’ambition et la magnifique photographie noir et blanc de Gordon Willis sert merveilleusement ces sentiments contrastés. Woody Allen s’avère ainsi très touchant dans la réaction meurtrie de son personnage trahi, tout comme Mia Farrow dont les lunettes noires n’exposent plus la froideur mais au contraire dissimulent les larmes prêtes à couler. La bascule mélancolique après les rires annoncent les grandes œuvres dramatiques à venir. Un des films les plus attachants de Woody Allen qui se conclut par une des plus belles séquences de sa carrière, ce travelling accompagnant Danny Rose qui rattrape Tina dans un New York enneigé, et qui s’arrête devant le snack où tout a commencé. 

Sorti en dvd zone 2 français chez MGM 

 

dimanche 11 septembre 2016

Innocence - Lucile Hadzihalilovic (2004)

Dans un parc coupé du monde, trente-cinq jeunes filles âgées de cinq à onze ans apprennent la danse et les sciences naturelles.

Lucile Hadzihalilovic signait avec ce premier film une des œuvres les plus singulières du cinéma français contemporain. Il s’agit de la libre adaptation de la nouvelle Mine-Haha, ou l'éducation corporelle des jeunes filles de Frank Wedekind dont il transpose le contexte de 1888 aux années 60, soit la propre enfance de Lucile Hadzihalilovic. L’intrigue est aussi simple que nébuleuse : un groupe de fillettes vit dans un étrange pensionnat rural en quasi autonomie, si ce n’est les leçons de danse et de sciences naturelles données par Mademoiselle Eva (Marion Cotillard) et Mademoiselle Edith (Hélène de Fougerolles).

Le film s’ouvre sur l’arrivée déroutante de la nouvelle élève Iris (Zoé Auclair) s’éveillant d’un cercueil et chaleureusement accueillie par ses camarades. La réalisatrice déploie une narration jouant essentiellement sur l’atmosphère, le point de vue et les sensations de la nouvelle venue Iris guidant la découverte des lieux dans un mélange de grâce et d’inquiétude. La plénitude de cette innocence enfantine se ressent ainsi par la joyeuse complicité d’un d’apprentissage de la nage, par l’harmonie collective et l’oubli ressenti dans les scènes de jeux en extérieur. L’imagerie lumineuse et ensoleillée magnifie ce cadre rural forestier et capture beauté innocente des fillettes dans de somptueuse composition de plan. 

C’est lorsque ce mouvement se ralenti, que les lumières du jour s’estompent et qu’il s’agit d’observer autour de soi que l’incertitude se ressent. Le montage alterne les plans fixes sur les différents environnements soudainement plus inquiétants, cette bascule nocturne se conjuguant aussi aux rituels mystérieux tels les expéditions quotidiennes de la douce Bianca (Bérangère Haubruge). La photo de Benoit Debie est chargée de contraste dans plénitude du jour et les nuances bienveillantes des couleurs de la forêt. A l’inverse la nuit venue la perspective se fait plus opaque, tout juste illuminée par les lampadaires longeant les sentiers semblant désormais échappé d’un conte.

La force du film est de ne jamais réellement choisir, de ne pas faire dominer la veine oppressante plus que celle apaisante et inversement. Certaines élèves aspirent à gagner le monde extérieur et d’autres absolument pas et la liberté des corps alterne avec de rigoureux codes vestimentaires (la couleur des rubans selon la catégorie d’âge, l’uniforme commun à toutes les filles), la satisfaction du présent s’oppose à l’ambition de certaines fillettes d’être « élues » par la directrice lors de ses passages annuels. De même les tentatives d’évasion sont tour à tour synonymes de séquences mortifères ou d’ouverture d’horizon possible, guidé par les éléments où la pluie précède la neige. Lucile Hadzihalilovic ne cède pas à l’orientation des deux influences qu’on associe au film. 

On n’est pas emporté dans les ténèbres démoniaques du Suspiria (1977) de Dario Argento - qu’on pense souvent comme une adaptation officieuse de la nouvelle de Frank Wedekind - et le récit ne passe pas de l’imagerie vaporeuse au drame à la manière de Pique-nique à Hanging Rock (1975) de Peter Weir. Le film dessine ainsi les contours du passage de l’enfance à l’adolescence et des émotions contradictoires de ce moment. L’énigme du film débouche à la fois sur la découverte intimidante de la transformation du corps, du regard masculin indistinct mais aussi d’un épilogue chargé d’espoir. 

L’inconséquence et la curiosité de l’enfance sont représentés par la jeune Iris, la douceur et le cheminement vers la féminité (à la fois maternelle et séductrice, voir ce moment où elle s’orne de la rose d’un spectateur lors du spectacle de danse) avec Bianca. Les autres personnages représente l’entre-deux, y compris les deux professeurs joué par Marion Cotillard et Hélène de Fougerolles que la réalisatrice se plait à filmer entre vulnérabilité et justement une féminité très prononcée. On sent le regard toujours juste d’une femme derrière la caméra, pouvant saisir l’innocence comme la sexualité en devenir des pensionnaires sans jamais susciter l’interrogation qu’aurait amené un metteur en scène masculin. Hermétique et ouvert, envoutant et inquiétant, Innocence est bouillant de tumultes intérieurs sous son approche feutrée.

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Potemkine


vendredi 9 septembre 2016

Appelez Nord 777 - Call Northside 777, Henry Hathaway (1948)

En 1932 à Chicago, un policier est tué lors d'un cambriolage d'une épicerie. Frank Wiecek et Tomek Zaleska sont arrêtés et la justice prononce à leur encontre une peine à perpétuité. Onze ans plus tard, la mère de Frank, convaincue de l'innocence de son fils, lequel n'a jamais cessé de la clamer, passe une annonce dans le Chicago Times, demandant que des éléments nouveaux soient communiqués et offrant 5 000 dollars de récompense. Le rédacteur en chef du journal demande au reporter P.J. McNeal de mener sa propre enquête sur cette affaire...

Appelez nord 777 s'inscrit dans le courant réaliste du film noir ayant alors cours à la Fox et pousse même le bouchon plus loin en transposant un réel faits divers et ses conséquences. En 1932 en pleine prohibition la bataille entre la police et le crime organisé est à vif, engendrant la mort de nombreux policier. Lorsqu'à Chicago un policier est abattu lors du cambriolage d'une épicerie, il s'agit de rapidement faire justice et trouver un coupable, ce dont sera victime Joseph Majczek et son supposé complice Theodore Marcinkiewicz. Ce n'est qu'après 11 ans de détention et une enquête du Chicago Times qu'ils seront innocentés et libérés sans que les vrais coupables n'aient été retrouvés.

Henry Hathaway maître de cette approche réaliste (notamment avec le précédent et excellent Le Carrefour de la mort (1947)) suit l'ensemble avec un sérieux de tous les instants. L'absence de musique, la voix-off façon bulletin d'information et le montage rigoureux dresse donc le contexte initial et saisi la manière dont la machine judiciaire va broyer l'innocent Frank Wiecek (Richard Conte). La plus insignifiante contradiction dans la déposition suffira à donner à l'opinion le coupable qu'elle attend. Onze ans plus tard le journaliste McNeal (James Stewart) fleure l'article lucratif en remontant la piste d'une petite annonce de la mère (Kasia Orzazewski) de Wiecek, convaincue de l'innocence de son fils et cherchant des témoins pouvant l'innocenter. McNeal aborde d'abord le sujet avec détachement et dans un traitement sensationnaliste, avant de réellement s'impliquer quand il sera convaincu à son tour de l'injustice.

Henry Hathaway annonce les films-enquêtes à la manière du récent Spotlight avec une narration sèche et dénuée du moindre effet de dramatisation. L'émotion ne se manifeste que dans une même expression d'authenticité, que ce soit la poignante première rencontre avec la mère s'épuisant en ménage ou la réaction sobre et cinglante de Wiecek face au traitement de l'information de McNeal qui expose sa famille. Hormis cela le récit déroule méticuleusement tous les hauts et les bas de l'investigation traversée de tâtonnement et quête d'indice laborieuse. Les environnements parcourus par McNeal participent également à cette volonté de réalisme, avec pour certains les lieux du fait divers d'origine à Chicago. On pense notamment aux scènes dans le vrai pénitencier de Joliet et surtout aux séquences urbaines quasi documentaires pénétrant dans les bars tenus et remplies par la communauté émigrantes polonaise.

La probable manipulation policière et les obstacles rencontrés par McNeal ne feront pas l'objet d'une menace et suspense malvenus, servant essentiellement à souligner l'acharnement de McNeal magistralement interprété par James Stewart. Henry Hathaway s'efface au service de son sujet, la vraie tension ne se ressentant que dans le final où l'on touche au but et qui ne rend l'exploit que plus fort par l'audace technique amenant la preuve espérée. Une œuvre qui engendrera une grande descendance dans sa célébration de l'exaltation journalistique dans ce qu'elle a de meilleur.

Sorti en dvd zone 2 français chez Carlotta

 

jeudi 8 septembre 2016

Till the End of Time - Edward Dmytryk (1946)

Cliff, William et Perry, trois marines, rentrent à la maison, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Blessés moralement ou physiquement, ils doivent réapprendre à vivre dans la vie civile. Jolie veuve d'un pilote, Pat Ruscomb, très perturbée par la disparition de son mari, s'intéresse à l'un d'eux, Cliff.

Les plus belles années de notre vie (1946) de William Wyler est le grand film multi oscarisé évoquant la difficile réinsertion des vétérans de la Deuxième Guerre Mondiale. Ce ne fut cependant pas le seul film hollywoodien à évoquer ce thème puisque de belles réussites comme Le Retour de Mervyn LeRoy (1948), Étranges Vacances de William Dieterle (1944) et donc ce Till the End of Time apportèrent chacun un regard sensible et complémentaire au classique de Wyler. Le film est l'adaptation du roman They Dream of Home de Niven Busch avec une trame voisine mais moins immédiatement démonstrative que Les plus belles années de notre vie dont le récit choral explorait tous les grands traumatismes possibles vécus par les vétérans.

Cliff Harper (Guy Madison) et William Tabeshaw (Robert Mitchum pas encore star mais qui crève l'écran de charisme), anciens marines et héros de guerre sont rendus à la vie civile en ouverture du film. Edward Dmytryk illustre avec une rigueur quasi documentaire tous le processus de cette "libération", accompagnée d'un entretien à la fois psychologique et professionnel, d'un calcul et d'une donation de la pension due à chacun des vétérans. Cette séquence permet d'apprendre les séquelles physiques de certains forcément visibles (la plaque de fer sous le crâne de Robert Mitchum), le passé et le futur possible vers lequel ils retournent (l'université d'ingénieur interrompue par la mobilisation pour Guy Madison) mais surtout de nous faire comprendre à quel point l'armée gère encore leur existence et le vide qu'il s'apprêtent à connaître en retrouvant un quotidien incertain.

La camaraderie avant la séparation puis le bonheur des retrouvailles avec la famille nous montre donc une entrée en matière joyeuse et insouciante. Tout le déroulement du film se proposera donc de ramener les personnages et plus particulièrement Cliff Harper à la peur du vide que constitue ce retour à la vie civile. Physique avenant et sourire désinvolte, Cliff sous ce masque voit tout son environnement lui rappeler que la vie s'est poursuivie dans son environnement pendant ses trois ans au front. Souhaitant surprendre ses parents par son arrivée, il les trouve sorti. Tentant d'enfiler une ancienne veste, il constate qu'elle est désormais trop grande pour lui et remet son uniforme. Même le fonctionnement de la radio familiale lui est inconnu et il va l'éteindre après avoir déclenché un son assourdissant. Harassé par cette journée de retour, il git les yeux baignés de larmes dans sa chambre et feint de dormir paisiblement lorsque ses parents viendront le voir.

Le malaise va s'étendre par son refus de reprendre sa vie en main et penser au futur à travers ses journées oisives où il erre et dépense sa pension en sortie. Le scénario est très subtil pour exprimer le fossé régnant entre Cliff et ses parents. Dmytryk s'arrête sur le visage choqué de la mère de Cliff lorsqu'elle entend son fils parti adolescent parler femmes et alcool dans la plus grande familiarité machiste de régiment avec Tabeshaw venu lui rendre visite. De même les des parents remontrances sur son existence sans but ne passe plus sur ce fils désormais devenu un homme.

Cliff est incité à reprendre le cours de sa vie par un entourage incapable d'entendre ce qu'il a vécu, chaque conversation où il essaie d'évoquer un souvenir du front douloureux étant interrompu par ses interlocuteurs. Cette approche s'avère d'autant plus intéressante par l'allure séduisante de Guy Madison et le fait que le personnage ne souffre d'aucune séquelle physiques ou traumatisme de guerre marqué. Même quand le film aborde frontalement cette facette, la faille sera toujours essentiellement psychologique. Le personnage de Mitchum dilapide sa pension en alcool et parties de carte sans concrétiser son projet d'acheter une ferme, et ce n'est que par la suite qu'on apprend les douleurs que lui causent sa plaquent dans le crâne.

De même le vétéran Perry (Bill Willliams) promis à une brillante carrière de boxeur préfère se lamenter sur ses jambes amputées plutôt que de se reprendre en main. Tout cela semblait surmontable au sein du corps de l'armée mais sans l'esprit collectif qui les soudait face au danger et aux pertes, qui les mettait tous sur un pied d'égalité et les guidait, les vétérans sont démunis face au monde normal et ses exigences. Dorothy McGuire offre également une très belle interprétation où elle donne à voir aussi la douleur de "l'après" pour les héroïnes du home front (sources de beaux mélodrames romantiques comme Depuis ton départ de John Cromwell (1944)) où après avoir été le doux souvenir du soldat avant la mobilisation, elle se retrouve veuve après son décès au front. Cherchant le visage du disparu dans tous les vétérans revenus aux pays, elle se donne à eux pour oublier sa solitude. La scène où elle avoue enfin sa détresse est un des plus beaux instants du film. Même les rencontres furtives proposent des pics d'émotions inattendus comme lorsque Cliff remarque dans un bar un vétéran pris de tremblements nerveux et qu'l va tenter de l'apaiser en lui parlant.

Toute la finesse d'observation de Dmytryk et sa remarquable direction d'acteur offre un intérêt constant au film où il laisse apparaître ses convictions politiques (qui lui couteront chers plus tard) dans une des dernières scènes où les héros sont sollicités par une association de vétéran raciste. Le contexte de l'armée sera ainsi abordé de manière bien moins solidaire dans son film suivant Feux croisés (1947) où il traitera de la question de l'antisémitisme. Une grande réussite qui ne mérite pas d'être autant restée dans l'ombre de Les Plus belles années de notre vie.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner 

Extrait

mardi 6 septembre 2016

She Wouldn't Say Yes - Alexander Hall (1945)

La psychanalyse n'aura pas envahi que le film noir à Hollywood mais aussi des genres plus inattendus comme la screwball comedy avec ce très plaisant She wouldn't say yes. La romance du film oppose le contrôle et la spontanéité à travers les très mal assortis Dr Susan Lane (Rosalind Russell) et Michael Kent (Lee Bowman). La première est une psychanalyste de renom et chantre de la maîtrise dans ses analyses comme le montre la scène d'ouverture où elle aide des vétérans traumatisés reprendre le dessus sur leurs émotions à vifs. Elle s'applique à elle-même cette discipline d'où est exclu toute réaction spontanée et inappropriée - et d'autant plus l'abandon nécessaire à une relation amoureuse. A l'inverse Michael Kent est un caricaturiste qui s'est rendu célèbre avec le personnage de Nixie, mauvais génie qui dans chaque planche incite les protagonistes les plus sérieux à larguer les amarres et se désinhiber sans se préoccuper du regard des autres. Leur première rencontre donne le ton, Kent percutant par inadvertance Susan et la faisant rechuter à chaque tentative de la redresser tandis que cette dernière garde son calme malgré une exaspération croissante. Charmé par cette séduisante psychorigide, Kent va inlassablement la poursuivre de ses assiduité.

Le caractère loufoque de Kent (Lee Bowman tout en charme et fantaisie) semble contaminer le récit et les personnages à travers les différentes situations tandis que Susan tente tant bien que mal de rester stoïque. Les situations dérivent systématiquement en quiproquos alambiqués tandis que les figures excentriques se multiplient. L'argument de la psychanalyse sert bien cette approche notamment avec le personnage de Allura (Adele Jergens) artiste bolivienne persuadée d'être attiré par les hommes déjà pris et condamné malgré elle à une mort certaine dès qu'elle leur décoche un baiser. Elle va servir un triangle amoureux des plus tordu lorsque Susan en fera sa patiente et usera d'un exercice d'analyse pour la jeter t dans les bras de Kent et se débarrasser de ce dernier par la même occasion. Autre protagoniste farfelu, le propre père de Susan (Charles Winninger) trouvant en Kent un partenaire idéal pour décoincer sa fille. On pourrait croire que Rosalind Russell fait tâche dans cette folie ambiante mais finalement ce sérieux à toute épreuve la rend tout aussi décalée que son entourage.

Sa manie de voir en chaque interlocuteur un objet d'étude sera d'ailleurs l'occasion de quelques séquences hilarantes avec une machination - qui ferai tiquer les féministes aujourd'hui avec ce semblant de mariage forcé - autour d'un vrai/faux mariage où cette autorité douce de psychanalyste la fait apparaître aussi folle aux yeux des autres que ses patients potentiels. Cela ne la rend que plus craquante lorsqu'elle daigne se dérider, avec ce baiser de Kent repoussé timidement ou lorsque cette rigueur professionnelle se retournera contre elle quand ses vrais sentiments semblent se dévoiler. Il est dommage que la mise en scène trop sage d'Alexander Hall ne pousse pas plus loin la folie dans ses retranchements, tant dans les situations que l'excentricité des personnages. Sur un postulat voisin la screwball comedy Théodora devient folle (1936) s'envolait vers des sommets de furie comique tout en étant plus subtil. On ne boudera néanmoins pas son plaisir devant cette romance enlevée et bien menée.

Sorti en dvd zone 1 chez Sony et doté de sous-titres anglais

lundi 5 septembre 2016

Le Secret des Tentes Noires - The Black Tent, Brian Desmond Hurst (1956)

Dix ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, Charles Holland doit retrouver son frère, le capitaine David Holland, mystérieusement disparu dans le désert de Libye pendant les combats. Un immense héritage l'attend en Angleterre. Charles parvient assez rapidement à remonter la piste de David jusqu'au campement de la tribu des Tentes Noires. Le cheikh Salem concède avoir hébergé David, blessé, l'avoir remis sur pieds mais refuse d'en dire plus. Sur le chemin du retour, son guide remet à Charles un parchemin que lui a donné Mabrouka, la fille de Salem. Charles y apprend la suite des aventures de son frère...

Le Secret des Tentes Noires s’inscrit dans la veine des films de guerre anglais des années 50, délaissant l’approche documentaire et le ton patriotique attendu dans le contexte du conflit lors de la décennie précédente. Dès lors le genre doté de moyens plus important et riche de récit guerriers dans des contrées plus exotiques s’oriente vers une veine plus romanesque et de film d’aventures. Dans ce courant on trouve de grandes réussites comme Ma vie commence en Malaisie (1956) et Le Secret des Tentes Noires y est bien sûr associé. Le film préfigure en grandes partie le bien plus fameux Lawrence d’Arabie (1962) de David Lean. Le scénario enchevêtre les récits avec au départ Charles Holland (Donald Sinden) se rendant dix ans après la fin de la Deuxième Guerre Mondiale en Libye où périt son frère le capitaine David Holland. Un billet de change émis en son nom laisse à supposer qu’il vit encore et Charles va remonter sa piste jusqu’à la tribu de bédouin des tentes noires. Il n’en tirera que de maigre renseignement malgré des indices intrigants comme ce jeune bédouin blond, mais va découvrir le passé de son frère en lisant son journal.

L’un des aspects frappants du film est son réalisme. C’est une des premières productions anglaises tournée sur les lieux même de la campagne du Moyen Orient (par comparaison Ma vie commence en Malaisie précité tout en faisant brillamment illusion fut tourné entièrement en studio). La contribution du gouvernement libyen contribue à rendre les quelques moments spectaculaires très impressionnants car une grande partie de l’arsenal a été conservé. L’ouverture du flashback avec son désert en flamme, ses tanks calcinés et son sable jonché de cadavres offre un panorama saisissant dont va échapper David Holland (Anthony Steel). Recueilli par les bédouins, il sera longuement soigné de ses blessures par Mabrouka (Anna Marie Sandri) fille du chef de la tribu dont il va s’éprendre.

Le respect dans la description des us et coutumes des bédouins est frappant, partant d’un sens de l’accueil ancestral pour migrer vers une réelle amitié et faire d’eux des frères d’armes de David. La relation avec son beau-père (André Morell) est particulièrement touchante et on regrettera que la romance ne fonctionne pas aussi bien. Le message de rapprochement des peuples par l’amour est beau mais le manque de charisme des interprète (Anthony Steel partage la blondeur future de Peter O’Toole mais pas la présence magnétique, Anna Marie Sandri ne dépasse pas le statut de beauté exotique faute de talent) empêche l’implication complète du spectateur malgré l’écrin magnifique que leur sert Brian Desmond Hurst lors des scènes au milieu des ruines romaines. 

Ce respect et cette admiration de l’autre se prolongera dans le retour au présent avec la destinée et le choix du fils de David Holland, Daoud (Terence Sharkey). Le départ en Angleterre et l’appel des richesses, de la vie moderne qui l’y attend ne suffira pas à lui faire oublier la magie et la poésie du désert. Pas à la hauteur de Lawrence d’Arabie certes, mais un précurseur attachant. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Elephant Film