Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Vidocq naît en prison
en 1775. Après une jeunesse faite d'expédients, il devient, grâce à une bande
d'escrocs, sous-lieutenant dans l'armée de Bonaparte. Le nom de Vidocq, il le
fera sien après l'avoir emprunté à une pierre tombale. Séducteur par tempérament,
escroc par hérédité, sa connaissance du crime en faisait le préposé idéal aux
fonctions de Chef de la Sûreté…
Troisième film hollywoodien de Douglas Sirk, Scandal in Paris était son œuvre favorite
de sa période américaine et avec son adaptation de Tchekhov L’Aveu (1944), une des rares vraies
réussites d’un difficile apprentissage hollywoodien. C’est sur le tournage de L’Aveu que Sirk fait la rencontre et se
lie d’amitié avec George Sanders avec lequel il collabore à nouveau ici. L’Aveu et Scandal in Paris constitue les deux revers d’une même pièce par
leur nature atypique mais pour des raisons différentes. Les deux projets sont
des productions indépendantes faisant la part belle à travers leur sujet,
traitement et même équipe technique à une veine plus européenne qu’américaine.
La réflexion sociale et la tragédie de Tchekhov illustre cette veine pour L’Aveu
tandis que Scandal in Paris l’affirme par une audacieuse causticité. Le film
est une très libre adaptation des mémoires d’Eugène-François Vidocq, aventurier
à la tumultueuse existence qui le vit passer de criminel, bagnard évadé à chef
de la sûreté de la police de Paris.
Le scénario d’Ellis St. Joseph dépeint donc ce parcours
atypique en jouant grandement du charme et du panache de George Sanders dans le
rôle de Vidocq. La scène d’ouverture dans le décor austère d’une prison est
ainsi porté par la brillante voix-off de Sanders avec un Vidocq narrant avec
ironie sa naissance derrière les barreaux et le « bonheur » de
retrouver ces lieux familiers à l’âge adulte. La schizophrénie entre sa nature
de coquin et son cheminement vers la probité qui en fera le chef de sûreté
constitue donc le fil rouge d’un récit riche en rebondissement. Sirk use de
divers motifs pour exprimer cette dualité, parfois purement formels et
symboliques, d’autres fois narratifs. Evadé en cavale, Vidocq est ainsi choisi par un
religieux pour ses traits avantageux à servir de modèle pour une iconographie
religieuse de Saint-Georges et le dragon (ce dernier arborant les traits de son
acolyte Emile (Akim Tamiroff)). Le malfrat sous les traits d’un saint dans un
tableau montrant d’ailleurs ce saint face au démon, voilà une image chargée d’ironie
que Sirk conclut de façon plus cinglante encore puisque le vol du cheval sur
lequel était juché Vidocq conclut la séance de pose.
L’autre attrait sera le triangle amoureux dans lequel sera
englué Vidocq. D’un côté l’oie blanche Therese De Pierremont (Signe Hasso)
noble tombée fort peu chastement sous le charme du tableau, et de l’autre Loretta
(Carole Landis) fille de cabaret et croqueuse d’hommes riches. Comme le
soulignera un dialogue, les deux femmes représentent l’homme vertueux que
Vidocq aspire éventuellement à être et la canaille qu’il est indiscutablement
encore - in her eyes I see myself as I
am, in your eyes I see myself as I could be, as I hope to be. Sirk multiplie
les dialogues piquants, les situations osée et multiple les ruptures de ton
inattendues. Le savoir-faire de l’équipe technique fait des miracles pour
mettre en valeur une direction artistique chatoyante de Frank Paul Sylos qui
masque brillamment les moyens limités, bien aidé par l’inventivité de la mise
en scène de Sirk. On pense à la scène de spectacle qui introduit Loretta avec
ses superbes jeux d’ombres, les intérieurs de la demeure des De Pierremont ou
la magnifique scène romantique du carrousel.
Le cheminement de Vidocq affirme
en fait un propos où le bien et le mal se confondent et s’intervertissent au
gré des situations, et de l’inconséquence de la nature humaine. D’une identité
et mensonge à l’autre, Vidocq se rachète de manière factice puis sincère une « virginité »
au point de métaphoriquement devenir Saint-Georges et affronter son dragon lors
du final intense (où l’on voit déjà Sirk brillant illustrateur mais piètre
filmeur de l’action). Tous les autres personnages fonctionnent ainsi, cette
inconséquence pouvant se faire charmante (Therese prête à endosser la carrière
criminelle par amour, Loretta usant de la rouerie pour les sentiments pourtant
sincères qu’elle a envers Vidocq) ou tragique avec le revirement du policier
Richet (Gene Lockhart). De même la famille d’Emile trouvant finalement un
certain confort à une profession honnête hésitera à mettre en œuvre le projet
criminel lors du final. Œuvre assez injustement oublié dans la filmographie de
Sirk, Scandal in Paris est un objet
charmant et atypique au regard de ce qui fera la postérité du réalisateur.
Malgré sa paralysie,
Jake Sully, un ancien marine immobilisé dans un fauteuil roulant, est resté un
combattant au plus profond de son être. Il est recruté pour se rendre à des
années-lumière de la Terre, sur Pandora, où de puissants groupes industriels exploitent
un minerai rarissime destiné à résoudre la crise énergétique sur Terre. Parce
que l'atmosphère de Pandora est toxique pour les humains, ceux-ci ont créé le
Programme Avatar, qui permet à des " pilotes " humains de lier leur
esprit à un avatar, un corps biologique commandé à distance, capable de
survivre dans cette atmosphère létale. Ces avatars sont des hybrides créés
génétiquement en croisant l'ADN humain avec celui des Na'vi, les autochtones de
Pandora. Sous sa forme d'avatar, Jake peut de nouveau marcher. On lui confie
une mission d'infiltration auprès des Na'vi, devenus un obstacle trop
conséquent à l'exploitation du précieux minerai. Mais tout va changer lorsque
Neytiri, une très belle Na'vi, sauve la vie de Jake...
Après le triomphe commercial et la reconnaissance critique
de Titanic (11 Oscars et plus grand
succès au box-office de tous les temps aux Etats-Unis et de nombreux pays du
monde dont la France avec 20 millions d’entrée), James Cameron effectuera un
long hiatus où il se dispersera entre divers documentaires maritimes (Les Fantômes du Titanic (2003), Volcans des abysses (2003) et Aliens of the Deep (2005)) et la télévision
avec la série Dark Angel. Loin d’être
repu de défi ou blasé par le succès, le réalisateur a déjà en germe Avatar dont les ébauches
datent des années 80 et les premières réflexions concrètes de 1995 quand il en
fera lire un traitement au producteur Jo Landau. Le projet devait suivre
immédiatement Titanic mais la
technologie existante n’était pas encore au point pour illustrer les visions de
Cameron, le projet traîne jusqu’aux premiers miracles de la motion-capture avec
le personnage de Gollum dans la saga du Seigneur
des Anneaux (2001, 2002, 2003). Convaincu par ces nouvelles possibilités
Cameron lance donc des recherches à tâtons où tout est à concevoir : l’univers
de la planète Pandora dans son entier, ses autochtones et les outils pour les
illustrer et animer.
L’ensemble de la filmographie de Cameron repose sur cette
contradiction entre l’avertissement constant contre les miracles et méfaits de
la technologie (Terminator 1 et 2
(1984, 1991), et Titanic en
particulier) et les moyens colossaux qu’il déploie pour le mettre en scène dans
une finalité qui s’avère toujours profondément humaniste et intimiste (Abyss (1989) qui parle au final des
retrouvailles d’un couple séparé). Avatar
est l’incarnation la plus extrême de ce fonctionnement, la complexité de sa
mise en œuvre servant un récit simple et primitif. Cameron convoque ainsi le space
opera d’Edgar Rice Burroughs (John Carter
of Mars), Jack Vance (Le Cycle de
Tschaï) et les films d’aventures comme La
Forêt d’émeraude de John Boorman (1987) ou Danse avec les loups de Kevin Costner (1991), toutes ces œuvres se
caractérisant par le soin apporté pour dépeindre la découverte et le lien
naissant avec une civilisation autre, réelle ou imaginaire. Les efforts de
Cameron vont se concentrer sur le monde inconnu à découvrir et la nature du
contact.
Le scénario revisite donc via la SF un postulat archétypal du western
et de manœuvre coloniale avec dans un futur lointain, la planète Pandora dont
les ressources sont visées par les humains mais dont les Na’vi, population indigène
locale, freine l’exploitation. Les scientifiques façonnent alors des avatars,
croisement d’ADN humains et na’vi dont le corps biologique peut se mêler aux
locaux en étant investi par un esprit humain qui le pilote à distance. Jake
Scully (Sam Worthington) ancien militaire désabusé et cloué dans une chaise
roulante accepte la mission en échange de pouvoir retrouver ses jambes. Cameron
pose une opposition classique entre les industriels qui cherchent à exploiter l’environnement,
les militaires qui veulent le dominer et les scientifiques souhaitant le
comprendre. Personnage paumé et désabusé, Jake vogue des uns aux autres jusqu’au
premier investissement de son corps de n’avi. Cette figure sans attache fera
toute la différence puisque vierge de toute attente et ambition elle sera fin
prête à se fondre et appartenir au monde de Pandora.
Cameron l’exprime par étape, la première tant tout
simplement physique quand Jake retrouve l’usage de ses jambe dans son nouveau
corps. Loin du nourrisson hésitant dans ses premiers pas, Jake est plutôt le
gamin turbulent et avide de dévaler de toute part. La mise en scène de Cameron
traduit ainsi physiquement une renaissance tout d’abord morphologique tout en
nous faisant découvrir une entité autre mais encore pourvue d’attitude humaine.
Ce point de vue humain se prolonge dans les premiers pas de Jake sur Pandora,
mais également dans l’illustration de sa faune et son bestiaire certes bigarré
mais simple déclinaison extraterrestre d’une jungle terrienne (un singe à six
pattes, un décalque de rhinocéros, un autre de panthère noire en plus imposant)
et prétexte à une première scène d’action exotique. La bascule interviendra
lorsque Jake se retrouve seul de nuit dans la jungle hostile et subi les
assauts de créatures féroces.
Sa hargne à survivre et se défendre l’associe au
tempérament guerrier des n’avi (ce qui incitera Neytiri (Zoe Saldana) à le
sauver) tandis que son incompréhension de cet environnement en fait un
étranger. Cameron traduit cela formellement avec Jake brûlant une torche dans une
forêt ténébreuse où la peur se devine par la manière bruyante dont il la traverse et
attire donc les bêtes sauvages qui devinent en lui l’intrus. Après le sauvetage
de Neytiri qui jette sa torche dans l’eau et dont il suit les pas feutré, la
dimension organique de Pandora se révèle. Forêt à l’écosystème bioluminescent,
interconnexion de la moindre parcelle de vie organique se traduisant dans les
pas des personnages, on comprend là enfin l’immense travail de Cameron et ses
collaborateurs pour rendre ce monde vivant et singulier.
La mue suivante sera donc anthropologique et spirituelle
pour Jake dans son apprentissage des us et coutume des n’avi. Le design de
Cameron des n’avi trouve l’équilibre idéale entre l’étrangeté de ce qui est
différent et « l’anthropomorphisme » nécessaire à l’identification (validée par la stupéfiante première apparition de Neytiri)
notamment la romance naissante entre Jake et Neytiri. Taille démesurée et
silhouette longiligne, regard hyper expressif entre le reptile et le lémurien,
couleur bleue déroutante constituent les aspects les plus différents des
créatures dont le reste de l’inspiration relève d’un savant mélange de tribus
africaines, indiennes et polynésiennes. Cela se prolonge à leur rapport à la
nature, chaque étape vers la maturité étant faîtes de rites d’initiations
destinés à se fondre de plus en plus, à ne faire plus qu’un avec Pandora.
Chevaucher la moindre créature terrestre ou volante nécessite un lien psychique
où il ne s’agit pas de dompter mais d’être choisi par l’autre. Dès lors le lien
intime de Jake avec Pandora se renforce, faisant de lui un n’avi à part
entière.
Cameron joue superbement de la notion de temps qui passe et de la
perte de repère de Jake pour lequel Pandora à laquelle il est connecté et où ces aptitudes physiques décuplées semble plus réelle que
le cadre austère des humains où sa motricité (et libre-arbitre tout allant de
pair) est limitée. Cette ouverture s’affirme aussi dans les paysages de plus en
plus grandioses (les montagnes volantes) et baigné de spiritualité (la maison
des âmes) auquel notre héros totalement assimilé a désormais accès. La mise en
scène de Cameron passe ainsi de l’épique virevoltant et trépidant le temps d’une
scène de vol ou de chasse, à un croisement d’osmose intime et collective dans
les rites ancestraux des n’avis puis de la magnifique scène d’amour entre Jake
et Neytiri. Le score de James Horner passant de rythmiques tribales primitives
à des thèmes héroïques et sentimentaux purement symphoniques accompagne cette
mue et accomplissement de Jake.
Dès lors Cameron réussit le même miracle que dans Titanic où la romance était si prenante
qu’on regrettait presque l’arrivée de l’iceberg et donc du film catastrophe
spectaculaire argument de vente initial. Dans Avatar l’immersion palpable au monde de Pandora (via un usage
fabuleux de la 3D l’expérience salle était un sacré moment à la sortie en 2009
mais guère suivit par les productions qui s’engouffrèrent dans la brèche
ensuite) nous fait donc oublier que nous sommes venus voir un film de SF à
grand spectacle mais la folie des hommes vient nous le rappeler en rompant le
charme. En convoquant les codes du western, Cameron ravive aussi la dimension
politique du genre notamment en rappelant la notion de génocide inhérente à la
conquête de l’Ouest ici avec la traumatisante scène où l’Arbre-Maison est abattu.
Nous sommes dans les archétypes avec l’industriel avide incarné par Giovanni
Ribisi et le militaire belliqueux Quarritch (Stephen Lang) mais leurs objectifs
de conquêtes simplistes les y enferment quand toute la complexité des n’avis,
du lien à leur planète et passé nous aura été longuement exposé.
Le message
anti-impérialiste et écologique est donc prépondérant dans le récit où Cameron
politise son habituelle veine alarmiste. Certains critiques ont vu malgré tout
un aspect colonialiste dans le fait que Jake constitue un élu/homme blanc
aidant les n’avis (indigènes noir ou indiens donc) à vaincre. C’est mal
comprendre le message de Cameron qui fait de l’assimilation et du métissage le
moteur de l’accomplissement de Jake. C’est fort de son apprentissage des n’avis
qu’il saura les convaincre à sa cause, de sa connaissance de la Pandora dans
ses moindres recoins qu’il pourra combattre les militaires et enfin de son amour
de cette planète et de ce peuple qu’il a fait sien qu’il aura la hargne et le
courage de les défendre. L’avatar, cest désormais son corps humain malingre quand
le Docteur Augustine (formidable Sigourney Weaver) acceptera même de fondre son
âme mourante dans Eywa, déité et mémoire de Pandora.
Le climax est une véritable leçon d’action pour Cameron qui
y mêle de façon impressionnante son passif SF (les méchas d’Aliens (1986) formidablement revisités)
et des situations de western, le technologique s’opposant au primitif dans
quelques images marquantes avant que la planète elle-même boute les importuns.
Avant l’assimilation finale complète, l’amour dépassera même la notion d’identification
mutuelle le temps d’une magnifique scène où les amoureux se font face sous leurs
formes originelles. James Cameron réussit une fois de plus l’impossible et à la
réussite artistique se conjuguera un triomphe commercial qui dépassera encore
celui déjà stupéfiant de Titanic.
Un fils d'ouvrier de
la province lombarde passe, en compagnie d'une vingtaine d'autres candidats, le
concours d'entrée d'une grande entreprise milanaise. Garçon de courses, puis
aide-concierge, il prend ensuite, à la faveur du décès de son titulaire, un
obscur poste d'employé de bureau. Il s'enferme alors dans la solitude et la
grisaille de la vie bureaucratique.
Second film d’Ermano Olmi, L’Emploi endosse une dimension autobiographique et annonce les
thématiques et protagonistes types de sa filmographie à venir. Olmi débute dans
le documentaire dont il signe une quarantaine de productions industrielles dans
l’entreprise Edisonvolta où il travaille. L’entreprise se situe à Milan, grande
ville de Lombardie l’ayant amené à s’extraire de sa banlieue de Treviglio. Ce
parcours fait figure de note d’intention dans le texte qui introduit le film :
Pour les gens qui
vivent dans les petites villes et village de Lombardie, Milan signifie surtout
un emploi.
Après Le temps s'est
arrêté (1959) où il suivait un vieil ouvrier et un étudiant,Olmi s’applique à nouveau à dépeindre des
travailleurs dans leurs environnement mais cette fois en se rattachant à une
expérience plus personnelle. Au départ c’est le fossé entre la banlieue et la
grande ville de Milan qui parle, de par le milieu modeste jurant avec le luxe
de la ville, le cadre mortifère s’opposant à l’agitation urbaine, la distance
pour passer de l’un à l’autre avec ce long trajet en train à côtoyer la faune
matinale des travailleurs pour le jeune Domenico (Alessandro Panseri). Notre
héros est en route pour postuler dans une grande entreprise milanaise où parmi
d’autres candidats, il va passer une série d’examen. La dimension morne du
milieu professionnel asse déjà par le cadre austère mais aussi les tests
rébarbatifs qui annoncent les tâches ennuyeuses qui suivront l’embauche. Dans
cette sinistrose, Olmi accorde pourtant une merveilleuse respiration à Domenico
avec les moments partagés avec Antonietta (Loredana Detto) une autre candidate.
Durant la pause de midi puis sur le chemin du retour, échanges complices,
découvertes de l’autre et exploration de cette immense Milan.
Le cadre aliénant de l’entreprise va pourtant étouffer cette
romance naissante. Ce sera d’abord le lieu de la déception pour Domenico plus
enjoué à l’idée de retrouver Antonietta (montant les marches plutôt que prendre
l’ascenseur durant une scène) que par le la perspective de son premier jour d’embauche.
Cet allant vire peu à peu à la mélancolie, Olmi montrant Domenico s’éteindre
quand les entrelacs de l’entreprise rendent Antonietta d’abord invisible, puis
inaccessible. La segmentation la rattache à un cercle qui l’oblige à l’observer
de loin en compagnie d’autres hommes de l’entreprise, puis façonne un fossé « social »
quand il la revoie et qu’elle est dactylo alors qu’il n’occupe qu’un poste de
coursier. Il n’y a pas de réel rejet mais la construction même du monde
professionnel est une conséquence de cette distance. Olmi crée d’ailleurs
quelques apartés où il capture la solitude d’employés anonymes dans leur
quotidien pour rendre cette mélancolie plus universelle et renforcer la
dimension du final.
Le ton du film est très particulier, mortifère par son
austérité, ses plans fixe et ses cadrages emprisonnant les
employés/personnages. Parallèlement se dégage une drolerie, des moments
absurdes et kafkaïens qui annoncent le Playtime
de Jacques Tati (1967). Mais tout cela s’inscrit dans la veine documentaire d’Olmi
qui trouve le ton juste entre réalisme, mélancolie et humour à froid. Tous ces
penchants s’articulent au mieux durant la séquence de la fête d’entreprise où
Domenico espère en vain rencontrer Antonietta, sombre dans la déprime avant de
se laisser aller à la festivité ambiante avec l’énergie du désespoir. Le final
ramène douloureusement au statut de pion gravissant les échiquiers de la petite
ambition ordinaire et condamné à l’ennui. Une réussite singulière qui sera
récompensé du Prix de la Critique internationale au Festival de Venise en 1961.
Rupert Pupkin, un
artiste comique sûr de ses capacités, tente désespérément de percer dans le
milieu du show-business. Mais il se fait constamment rejeter par le milieu
professionnel. Il éprouve une grande admiration pour la star des plateaux de
télévision Jerry Langford, qu’il harcèle sans arrêt. Lorsque celui-ci le
rembarre violemment à son tour, Rupert décide alors de le kidnapper.
Des personnages torturés pliant la réalité à leurs attentes
et/ou névroses par des comportements hors-normes, voilà qui un sujet qui est de
Taxi Driver (1977) au Affranchis(1990) en passant par Shutter Island (2010), au cœur de l’œuvre de Martin Scorsese. King of Comedy sera une illustration
singulière de cette thématique en voyant le réalisateur s’attaquer à sa
première comédie.Le scénario du
journaliste de Newsweeks Paul
Zimmerman attire tout d’abord l’attention de Robert de Niro qui propose à Scorsese
de le réaliser vers 1974. Celui-ci n’y trouve pas de vrai intérêt ou
implication personnels, ne se considérant pas en tant que réalisateur en quête
ou directement sous les feux de la rampe. Ce n’est qu’après avoir traversé et
évacué son propre enfer personnel avec le cathartique Raging Bull (1980) que Scorsese voit réellement la portée du sujet
et décide de le réaliser. Le film prendra une dimension d’autant plus méta avec
le casting de Jerry Lewis qui de par son parcours comique, cinématographique et
télévisé symbolise la synthèse des problématiques du film.
Jerry Langford (Jerry Lewis) incarne ainsi l’idole, le
mentor possible et surtout le modèle à dépasser pour l’aspirant comique Rupert
Pupkin. Scorsese met en parallèle l’angoisse d’être au centre des
attentions et celle de ne pas l’être. Cela nourrit une attitude taciturne et la
solitude pour le présentateur vedette Langford, et une attitude insistante et
névrotique avec Rupert Pupkin. Scorsese isole un Langford aspirant à la
tranquillité et dont les environnements intimes (l’appartement, la maison de
campagne) joue sur un vide s’opposant au trop plein d’attention de son métier d’amuseur,
que ce soit les plateaux télé où les hordes de fans le harcelant en dehors.
Pupkin cherche au contraire à remplir le vide de son existence morne, en fantasmant
sa célébrité (le remplissage étant littéral avec les affiche et silhouette de
ses idoles dans son appartement) dans des recréations de talkshow, en admirant
de loin les stars (la collection d’autographe) et surtout en les poursuivant
pour avoir sa chance.
Une des audaces du film est de rendre la star franchement
antipathique alors que le fan ambitieux se dote d’un surprenant capital
sympathie. De Niro s’ouvre ainsi à un jeu et des personnages plus fantaisistes
qui l’éloignent d’une certaine image intimidante lui collant à la peau par ses
précédents rôles. L’excentricité de Pupkin transpire de sa tenue vestimentaire
et son look, une logorrhée qui agacera plus d’un interlocuteur et cette
insistance où le harcèlement n’est jamais loin. Scorsese trouve le juste
équilibre entre la dimension attachante du personnage avec une facette
inquiétante qui ne se devine que par la subtilité du jeu de de Niro (l’intonation
changeante de Pupkin quand il demandera à l’assistante si le rejet de ses
maquettes est du fait de Langford).
Les « fans » sont plus
pathétiques que menaçant dans cette adoration surmontant une inadaptation à la vie pour Masha (Sandra Bernhard) où un
manque de reconnaissance pour Pupkin. Leurs attitudes en présence de Langford reflètent
d’ailleurs ce qu’ils recherchent en lui. Marsha laissera son trop-plein d’émotion
l’envahir face à Langford à sa merci, Sandra Bernhard (elle-même issue du monde
du stand-up) laissant libre court à une géniale improvisation dans la gestuelle
imprévisible et le phrasé saccadé. A l’inverse pour Pupkin, Langford n’est qu’un
tremplin vers sa propre célébrité. Seul le feu des projecteurs l’intéresse, ce
que l’on comprend par son rejet des conseils à se faire la main sur scène. Plus
qu’une carrière comique, c’est d’être vu coûte que coûte par des millions de
spectateur qui l’anime.
Scorsese se déleste de la tension et de l’urgence qui ont
fait sa gloire jusque-là, rendant sa mise en scène moins visible pour la plier
aux ressorts de la comédie. La subtilité est donc de mise pour traduire le fantasme
puis sa concrétisation chez Pupkin et qui n’existe que par le prisme de l’écran
de télévision, celui où tout le monde peut l’admirer. Ainsi les rêveries « en
coulisse » où il s’imagine se faire proposer l’émission par Langford ne
laisse deviner leur facticité que par un jeu sur la durée des plans et le
montage. Par contre dès qu’il se voit en star du petit écran, Scorsese change
la texture de l’image pour lui faire adopter celle d’un écran de télévision.
Le
procédé sert à illustrer tout d’abord sa revanche imaginaire (le mariage
célébré par son ancien directeur de lycée), celle effective où il est seul sur la
scène télévisée et enfin le triomphe final où il semble être parvenu à ses
fins. Scorsese coupe d’ailleurs la séquence (enregistrée quelques heures plus
tôt) de son numéro, sans intérêt s’il n’est pas vu par tous. C’est donc quand
il se rendra dans un bar pour se regarder avec le public à la télévision que l’image
peut reprendre les contours de l’écran cathodique. Mal reçu et incompris à l’époque,
La Valse des pantins s’avère
désormais visionnaire des excès des « 15 minutes de célébrités »
chères à Andy Warhol.
Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Carlotta
Après s'être évadé d'un hôpital psychiatrique,
un homme prend l'identité d'un mort afin d'enquêter sur étrange cas de
sosies. Il se retrouve sur une île où sévit un médecin qui transforme
des hommes en monstres...
Teruo Ishii fut un des réalisateur
qui sut le mieux prendre le pli du virage érotique des studios
japonais, forcés de corser le contenu de leur film pour faire face à la
concurrence de la télévision. Ainsi naît le pinku-eiga et Ishii
s'épanouira dans l'un de ses sous-genres le ero guro (grotesque
érotique) avec la série à succès des Joys of Torture
traitant de la torture à l'ère Edo. Fort de ces réussites, Ishii peut
ainsi proposer à la Toei le projet qu'il caresse depuis longtemps à
savoir une adaptation d'Edogawa Ranpo, le maître du suspense de la
littérature japonaise. Le scénario d'Ishii et Masahiro Kakefuda sera un
curieux mélange des romans L'île panorama et Le Démon de l'île solitaire tout en piochant quelques idées tordues d'autres ouvrages comme La Chaise humaine (adapté plus tard par Noboru Tanaka dans l'excellent La Maison des perversités (1976)).
La
première séquence avec le réveil du héros (Teruo Yoshida) dans un
hôpital psychiatrique et son étrange obsession pour une île où il ne
s'est jamais rendu donne le ton de l'approche d'Ishii. L'aspect purement
policier et énigme insoluble à résoudre (à la Gaston Leroux, Conan
Doyle ou Edgar Allan Poe modèles avoués d'Edogawa Ranpo) intéresse moins
Ishii que la dimension purement grotesque et outrancière. Au départ
cela ne semble que reposer sur une veine purement racoleuse où la caméra
s'attarde longuement sur les corps nus des prisonnières de l'asile et
saisir leur hystérie. De même la fusion des intrigues de L'île panorama et Le Démon de l'île solitaire
convergent principalement sur l'idée commune (mais exploitée
différemment) d'une île où un individu démiurge façonne un environnement
déviant reflet de ses fantasmes.
Tous les autres éléments (l'usurpation
d'identité du héros) développés dans le détail de la trame policière
d'Edogawa Ranpo sont ici présentés mais expédiés en esquivant toute
volonté de réalisme. Là encore au pense que Teruo Ishii tisse une
intrigue lâche pour privilégier les excès graphiques mais les à priori
sont peu à peu déjoués. Cette narration flottante où des évènements
extraordinaire (une résurrection improbable) sont acceptés sans férir
participe ainsi par ces excès à la dimension rêvée puis cauchemardesque
du récit que le réalisateur ponctue de moments d'humour absurde. Les
filtres de la photo de Shigeru Akatsuka amorcent la bascule quand les
comportements se font plus frénétiques (les avances que subit le héros
infiltré) et les apparitions inquiétantes d'êtres monstrueux. Le
suspense traditionnel (toutes les précautions du héros pour ne pas être
démasqué) oscille ainsi avec ces écarts graphiques et/ou narratifs
irrationnels pour nous imprégner de cette atmosphère inquiétante.
Tout
cela nous mène habilement vers un final extraordinaire sur l'île. Teruo
Ishii exploite formellement la veine rococo onirique et inquiétante de L'île panorama
(même si une vraie adaptation de celui-ci reste à faire pour illustrer
toutes ses visions folles) - par son érotisme décadent, son usage du
corps féminin comme véritablement instrument ornemental déviant
notamment lors de la traversée en barque - et Le Démon de l'île solitaire
pour tout l'aspect mutant, insensé et innommable des créations
organiques du méchant. Les limites de certains effets spéciaux atténuent
certaines vision du livre (les siamois qui suscitent moins de malaise)
mais pour l'essentiel c'est un festival de déviances capturées crûment
par le réalisateur où s'entremêle cannibalisme, inceste, chairs
malmenées.
Quand vient l'heure des révélations tout le brio d'Ishii se
révèle puisque tous les aspects les plus putassiers se justifient dans
un script où tout s'emboite dans la description d'un esprit dément. Une
dimension psychédélique et hypnotique se mêle à ses excès avec visions
infrarouges, éclairages baroques et cadrages déroutant, le tout servant
pourtant une profonde souffrance qui n'a pu être surmontée que par une
folie à enlaidir le monde. Le tortueux conflit familial même si
différent de celui des romans est totalement dans l'esprit d'Edogawa
Ranpo et Teruo Ishii fait parfaitement fonctionner le drame en dépit de
quelques raccourcis narratifs. Le film se conclut ainsi sur un ultime
excès, l'idée formelle autre se conjuguant au romanesque le plus tordu
dans une traduction du final fou de L'île panorama, un feu d'artifice
comme l'on en a rarement vu. Des écarts qui seront de trop, même pour le cinéma d'exploitation japonais d'alors et qui rendront le film longtemps invisible avant la reconnaissance de Teruo Ishii dans les années 90/2000.
Sorti en dvd zone 2 anglais chez Panik House et doté de sous-titres anglais