Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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vendredi 17 juillet 2020

Leçons de ténèbres - Lektionen in Finsternis, Werner Herzog (1992)


Le film se concentre sur les conséquences de la Guerre du Golfe et plus particulièrement sur l'incendie de 732 puits de pétroles koweïtiens par les forces irakiennes. Utilisant une musique religieuse et une narration détachée, le documentaire essaie de transporter le sujet barbare de la guerre dans une autre dimension, poétique et méditative.

Avec Leçons de ténèbres, Werner Herzog s’offre au sein de son œuvre documentaire une polémique habituellement réservée à ses fictions les plus controversées. Fasciné par les images de guerre tournant en boucle sur les écrans de télévision lors de l’invasion irakienne du Koweït lors de la première Guerre du Golfe, Herzog improvise un tournage sur les lieux après que les américains aient fait place nette et les irakiens quitté le pays. Herzog construit un véritable poème visuel funèbre où il offre des vues aériennes de paysages dévastés, évoquant tour à tour un monde ancestral précédant l’humanité ou à l’inverse un univers post-apocalyptique où la présence humaine n’est qu’un vestige, un souvenir.

La grandiloquence est de mise avec l’usage de grandes compositions classiques (Verdi, Schuber, Wagner, Mahler) qui ajoute encore à l’emphase hypnotique de l’ensemble, à laquelle s’ajoute la voix-off d’Herzog qui déclame des tirades poétiques sur cet horizon en désolation. C’est réellement fascinant et provoque une sidération constante, notamment sur les vues de puits de pétrole en flamme après les bombardements irakiens qui matérialise littéralement l’imaginaire de fantasy d’un Tolkien en évoquant les description du Mordor dans Le Seigneur des Anneaux. Cette dévastation de l’espace fait écho à celle des êtres qui y vivent deux brefs entretiens avec des survivants ramène à une dimension plus concrète l’esthétisation que l’on aurait pu reprocher au filmage. Pourtant là encore l’image est plus parlante que les mots, que ce soit ces instruments de torture sur une table, cette mère balbutiante dans le souvenir de ses fils tué devant elle, cet autre mère racontant le drame de son fils muet depuis les maltraitances des soldats irakiens (et surtout le visage marqué du garçonnet)…

Herzog cherche l’équilibre entre les maux que suscitent la guerre et la beauté dérangeante de ses conséquences sur l’environnement. Ce sont des images qui méritent d’être capturées, immortalisées, aussi discutable soit la démarche. Cette « esthétisation » du malheur ne sera pas pardonnée à Herzog qui recevra un accueil houleux après la projection au Festival de Berlin où le film fut présenté. Il n’en reste pas moins un des films les plus représentatifs de la fascination d’Herzog pour la fin du monde, avec Fata Morgana (1971) dont il reprend la construction en treize chapitres.

Sorti en dvd zone 2 français chez Potemkine

jeudi 16 juillet 2020

La Nuit venue - Frédéric Farucci (2020)


Paris 2018. Jin, jeune immigré sans papiers, est un chauffeur de VTC soumis à la mafia chinoise depuis son arrivée en France, il y a cinq ans. Cet ancien DJ, passionné d'électro, est sur le point de solder "sa dette" en multipliant les heures de conduite. Une nuit, au sortir d'une boîte, une troublante jeune femme, Naomi, monte à bord de sa berline. Intriguée par Jin et entêtée par sa musique, elle lui propose d'être son chauffeur attitré pour ses virées nocturnes. Au fil de leurs courses dans la ville interlope, une histoire naît entre ces deux noctambules solitaires et pousse Jin à enfreindre les règles du milieu.

Frédéric Farucci signe un beau premier film avec La Nuit venue, venant après plusieurs courts-métrage remarqués. L’idée initiale du film vient du scénariste Nicolas Journet qui, après une enquête sur le monde de la nuit et précisément les strip-teaseuses, remarque que celles-ci ont souvent un chauffeur attitré. Journet et Frédéric Farucci poursuivent ainsi leur enquête sur cette vie nocturne auprès des chauffeurs de taxi afin de développé une romance entre une strip-teaseuse et son pilote. Là ils découvrent une légende urbaine comme quoi la mafia chinoise emploierait des chauffeurs clandestins qui sillonneraient les rue de Paris la nuit. En plus du postulat romanesque initial, cette trouvaille va nourrir la matière sociale du film en faisant du chauffeur un chinois sans papier.

Nous suivons ainsi Jin (Guang Ho), chauffeur clandestin depuis cinq ans et en passe de régler sa dette auprès de la mafia chinoise qui l’emploie. Le personnage possède toute la froide détermination de celui qui a trimé pour parvenir à ses fins, et aspire déjà à une nouvelle vie où il pourra renouer avec sa passion de musicien électro. On le suit donc tout au long de ses courses nocturnes, concentré sur sa route et son avenir, indifférent à la clientèle hétéroclite s’installant à l’arrière de son véhicule. Un jour pourtant une cliente différente vient fendre son armure avec Naomi (Camélia Jordana), strip-teaseuse (qu’on devine aussi être prostituée) qui va s’intéresser à lui à travers sa passion pour la musique électronique et dont il va devenir le chauffeur attitré lors de ses pérégrinations. L’intrigue déploie donc en parallèle la romance naissante entre les deux parias en quête d’ailleurs, et le quotidien en sursis de Jin : logement collectif exigu, vie privée inexistante et assujettissement au parrain chinois qui tient sa vie entre ses mains. C’est paradoxalement lorsque sa liberté sera définitivement compromise que Jin va enfin s’autoriser à vivre et prendre tous les risques.

Le film donne à voir une communauté peu traitée au sein du cinéma français avec sa diaspora chinoise clandestine. A travers le regard de Jin et ses odyssées noctambules, c’est un autre Paris qui se dévoile à nous, celui des sans grades, des travailleurs de l’ombre que les privilégiés ne croisent que de loin tels ces vendeurs de roses indiens déchargeant leur marchandise du soir, les africains vendant leurs tours Eiffel à la sauvette ou pour les moins lotis ceux campant sous des tentes de fortune Porte de la Chapelle. Lorsque Naomi monte dans la voiture de Jin, ces périples prennent un tour plus poétique où le couple communie avec la ville. Frédéric Farucci cherche à retrouver dans un contexte parisien l’ivresse luminescente des mégalopoles telles que New York ou Tokyo, jouant sur la saturation des éclairages qui bien sûr n’égalent pas le vertige des villes évoquées, mais c’est précisément cette échelle modeste qui fait l’originalité du cadre et façonne l’écrin intime du couple. 

Le réalisateur revendique l’influence d’œuvres comme Taxi Driver de Martin Scorsese ou Millenium Mambo de Hou Hsia Hsien, mais au pense aussi au Los Angeles du Collateral de Michael Mann (et de nouveau un héros taxi qui aspire à autre chose) pour son urbanité nocturne entre building hi-tech et bas-fonds. Cette vue « rivée au pare-brise » confère même une beauté inattendue dans ces ténèbres à des environnements autrement laids quand ils sont bondés à la lumière du jour. Une traversée du périph devient donc un sommet de spleen urbain et romantique, porté par la bande-son envoutante de Rone. On regrettera du coup que Farucci ne cède à poésie urbaine suspendue que par intermittence, parfois trop rivé à son intrigue réaliste dont certains rebondissements sont bien trop attendus et convenus, notamment la conclusion. On aurait aimé un plus grand lâché prise, à l’image du magnifique Vif-argent de Stéphane Batut sorti l’an dernier (mais certes aidé dans sa démarche par son postulat fantastique) et belle proposition française onirique.

Par contre l’atout sans faille du film repose sur l’interprétation. Le novice Guang Ho impose une présence taiseuse magnétique qui rend d’autant plus touchante les moments où il s’ouvre enfin. Le réalisateur capture magnifiquement l’étincelle amoureuse illuminer le regard de ce masque impassible. Le cadrage même de la banquette arrière change subtilement, se fait moins neutre pour différencier la clientèle lambda et l’introduction de Naomi à laquelle Camélia Jordana amène une belle vulnérabilité. Le rapprochement charnel du couple inspire d’ailleurs de belles idées formelles à Farucci avec ce raccord en mouvement lorsque Jin déchire le collant de Naomi avant l’étreinte et que, lorsqu’ils basculent au sol ils ont changés de décor. Finalement, plus qu’à Taxi Driver, le film fait souvent penser (en moins glauque et désespéré) à un avatar français du superbe Mona Lisa (1986) de Neil Jordan, où là aussi un chauffeur aux abois (sorti de prison chez Jordan en écho au clandestin de Farucci) escorte une prostituée dans la nuit londonienne. 

 En salle

mardi 14 juillet 2020

Guendalina - Alberto Lattuada (1957)


À Viareggio, en Toscane, l'été touche à sa fin : Guendalina, jeune adolescente de quinze ans, flirte avec Oberdan, le fils du maître-nageur, sans grande conviction et surtout pour dissiper son ennui. Ses parents milliardaires s'apprêtent, quant à eux, à divorcer...

Guendalina est un film au premier abord plus léger dans l’œuvre d’Alberto Lattuada, dont les précédents films oscillaient entre inspiration néoréaliste (Le Bandit (1946)), adaptation littéraire prestigieuse (Le Manteau (1952) d’après Nicolas Gogol) ou mélodrame flamboyant (Anna (1951), le vénéneux La Louve de Calabre (1953). Guendalina est loin d’être mineur dans ce corpus puisqu’il s’agit d’un des premiers films italiens à s’intéresser à l’éveil amoureux chez les adolescents, un sillon que creusera Lattuada dans deux autres films, Les Adolescentes (1960) et La Novice (1960). Il s’agit initialement d’un scénario de Valerio Zurlini mais les producteurs lui préfèreront Alberto Lattuada. On retrouve d’ailleurs malgré le registre plus grave une trace de cela sur Été violent (1959) de Valerio Zurlini, dans l’atmosphère de fin d’un monde et d’éveil charnel de son héros. Tout cela est vu à une plus intime échelle dramatique et une tonalité douce-amère dans Guendalina par la grâce du traitement de Lattuada.

L’adolescent d’Été violent est rattrapé par le contexte historique qui vient entraver sa romance coupable, un postulat finalement proche de Guendalina. Notre héroïne (Jacqueline Sassard) va quant à elle voir aussi le monde des adultes empêcher l’épanouissement de son premier amour à cause de la séparation de ses parents Guido (Raf Vallone) et Francesca (Sylva Koscina). Lors de la scène d’ouverture, Lattuada capture déjà par l’image ce moment d’hésitation entre éveil érotique et candeur adolescente. On suit un groupe de jeunes gens se promenant à vélo, et la caméra de Lattuada s’attarde sur les courbes féminines des adolescentes, leurs jambes nues longilignes, la manière dont leurs shorts serrés épousent leurs fesses sur la selle. Tout en nous montrant cette sensualité naissante, le réalisateur montre pourtant le groupe s’adonner à des jeux tout à fait enfantin où les garçons s’amusent à décoiffer les filles tout en roulant. 

On appuie cette idée dans la même séquence lorsqu’ils viennent chercher Guendalina, puisque l’on découvrira une séduisante et élancée jeune femme qui va pourtant demander comme l’enfant qu’elle est encore la permission à sa mère de se joindre à ses camarades. La maturité physique ne trouve pas écho dans les interactions bien innocentes des adolescents tout au long de cette dernière journée d’été où ils iront à la plage et danseront. La seule tentative d’un garçon trop entreprenant se verra d’ailleurs sèchement repoussée par Guendalina. C’est inversement l’inconséquence des adultes qui se répercute sur notre héroïne, par la frivolité de son père dont l’infidélité est saisie en un regard, mais aussi par la gravité de la mère qui confesse ses angoisses à sa fille idolâtrant plus que de raison ce père immature. 

Le cocon familial fracturé prolonge donc le séjour de Guendalina dans sa villégiature Toscane de Viarregio, où elle va se rapprocher du seul camarade restant (et peu côtoyé jusque-là), le local Oberdan (Raf Mattioli). Dans cette même logique d’observer les premières amours dans cet équilibre entre attrait physique et marivaudage enfantin, les personnages se fréquentent par dépit avant de se connaître et s’aimer réellement. Guendalina forçant la joie de vivre au foyer dans l’espoir de réunir ses parents peut ainsi laisser libre cours à son tempérament de chipie capricieuse au contact d’un Oberdan agacé. Jacqueline Sassard dégage un charme certain, et exprime habilement les fêlures que dissimule son entrain forcé. Même si ce n’est pas le sujet central du film, c’est l’estompement de la différence de classe qui va laisser naître la romance entre Guendalina et Oberdan. En début de film, lorsque Oberdan de condition modeste ne peut rejoindre les autres en promenade car il travaille, Guendalina est la première à couper court et inciter à poursuivre sans lui. Lorsqu’il devient le seul compagnon de jeu, elle prend plus explicitement conscience de la condition de celui-ci à travers les vas et vient d’un objet (cet imperméable qui navigue entre elle et lui), et les ennuis qu’elle lui cause notamment lors de la partie de chasse. 

Cette conscience de leur différence ne sera pas une cause de rupture mais au contraire de réunion. La générosité de Guendalina lors de l’épisode du fusil de chasse avive enfin l’intérêt d’Oberdan, et laisser voir les meilleurs côté de cette dernière. Lattuada montre cette évolution par les attitudes plus naturelles du couple, des dialogues laissant entrevoir l’empathie de Guendalina (ses regrets quant à la nièce sourde d’Oberdan). Le plaisir d’être ensemble se ressent par les déambulations insouciantes dans la langueur de l’été, tandis que l’intimité des scènes d’intérieurs n’amorce pas de scènes sensuelles mais plutôt les confessions. La famille désormais monoparentale et le souvenir du père disparu pour Oberdan rejoint de façon différente les propres peurs de Guendalina dont le foyer se disloque. L’écrin que tisse Lattuada dans ces instants là, les contrechamps entre les personnages, l’expressivité sincère passant dans le jeu des deux acteurs, tout contribue à instaurer une proximité touchante et sobrement érotique (le justaucorps et la danse de Guendalina dans sa chambre).
 
En opposition les adultes reportent leur sentiment d’insécurité (les pilules que consomment Sylva Koscina) sur le couple juvénile en soupçonnant des rapports intimes précoces. Quand les amours adolescentes reposent encore sur une communion sincère et innocente, les unions adultes n’existent plus que pour s’inscrire dans un carcan conformiste. Ce sera pourtant ces dernières qui viendront briser l’élan de ce premier amour dans un déchirant final où la norme hypocrite (Raf Vallone rangeant une certaine carte de visite tout en souriant à son épouse) reprend le dessus. Guendalina est un beau et poignant récit d’apprentissage, dans son versant le plus lumineux mais aussi douloureux.

Ressortie en salle le 29 juillet