Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram
Le film se concentre
sur les conséquences de la Guerre du Golfe et plus particulièrement sur
l'incendie de 732 puits de pétroles koweïtiens par les forces irakiennes.
Utilisant une musique religieuse et une narration détachée, le documentaire
essaie de transporter le sujet barbare de la guerre dans une autre dimension,
poétique et méditative.
Avec Leçons de
ténèbres, Werner Herzog s’offre au sein de son œuvre documentaire une
polémique habituellement réservée à ses fictions les plus controversées.
Fasciné par les images de guerre tournant en boucle sur les écrans de
télévision lors de l’invasion irakienne du Koweït lors de la première Guerre du
Golfe, Herzog improvise un tournage sur les lieux après que les américains
aient fait place nette et les irakiens quitté le pays. Herzog construit un
véritable poème visuel funèbre où il offre des vues aériennes de paysages dévastés,
évoquant tour à tour un monde ancestral précédant l’humanité ou à l’inverse un
univers post-apocalyptique où la présence humaine n’est qu’un vestige, un
souvenir.
La grandiloquence est de mise avec l’usage de grandes
compositions classiques (Verdi, Schuber, Wagner, Mahler) qui ajoute encore à l’emphase
hypnotique de l’ensemble, à laquelle s’ajoute la voix-off d’Herzog qui déclame
des tirades poétiques sur cet horizon en désolation. C’est réellement fascinant
et provoque une sidération constante, notamment sur les vues de puits de
pétrole en flamme après les bombardements irakiens qui matérialise littéralement
l’imaginaire de fantasy d’un Tolkien en évoquant les description du Mordor dans
LeSeigneur des Anneaux. Cette dévastation de l’espace fait écho à
celle des êtres qui y vivent deux brefs entretiens avec des survivants ramène à
une dimension plus concrète l’esthétisation que l’on aurait pu reprocher au
filmage. Pourtant là encore l’image est plus parlante que les mots, que ce soit
ces instruments de torture sur une table, cette mère balbutiante dans le
souvenir de ses fils tué devant elle, cet autre mère racontant le drame de son
fils muet depuis les maltraitances des soldats irakiens (et surtout le visage
marqué du garçonnet)…
Herzog cherche l’équilibre entre les maux que suscitent la
guerre et la beauté dérangeante de ses conséquences sur l’environnement. Ce
sont des images qui méritent d’être capturées, immortalisées, aussi discutable
soit la démarche. Cette « esthétisation » du malheur ne sera pas
pardonnée à Herzog qui recevra un accueil houleux après la projection au
Festival de Berlin où le film fut présenté. Il n’en reste pas moins un des
films les plus représentatifs de la fascination d’Herzog pour la fin du monde,
avec Fata Morgana (1971) dont il
reprend la construction en treize chapitres.
Paris 2018. Jin, jeune
immigré sans papiers, est un chauffeur de VTC soumis à la mafia chinoise depuis
son arrivée en France, il y a cinq ans. Cet ancien DJ, passionné d'électro, est
sur le point de solder "sa dette" en multipliant les heures de
conduite. Une nuit, au sortir d'une boîte, une troublante jeune femme, Naomi,
monte à bord de sa berline. Intriguée par Jin et entêtée par sa musique, elle
lui propose d'être son chauffeur attitré pour ses virées nocturnes. Au fil de
leurs courses dans la ville interlope, une histoire naît entre ces deux
noctambules solitaires et pousse Jin à enfreindre les règles du milieu.
Frédéric Farucci signe un beau premier film avec La Nuit
venue, venant après plusieurs courts-métrage remarqués. L’idée initiale du
film vient du scénariste Nicolas Journet qui, après une enquête sur le monde de
la nuit et précisément les strip-teaseuses, remarque que celles-ci ont souvent
un chauffeur attitré. Journet et Frédéric Farucci poursuivent ainsi leur
enquête sur cette vie nocturne auprès des chauffeurs de taxi afin de développé
une romance entre une strip-teaseuse et son pilote. Là ils découvrent une
légende urbaine comme quoi la mafia chinoise emploierait des chauffeurs
clandestins qui sillonneraient les rue de Paris la nuit. En plus du postulat
romanesque initial, cette trouvaille va nourrir la matière sociale du film en
faisant du chauffeur un chinois sans papier.
Nous suivons ainsi Jin (Guang Ho), chauffeur clandestin
depuis cinq ans et en passe de régler sa dette auprès de la mafia chinoise qui l’emploie.
Le personnage possède toute la froide détermination de celui qui a trimé pour
parvenir à ses fins, et aspire déjà à une nouvelle vie où il pourra renouer
avec sa passion de musicien électro. On le suit donc tout au long de ses
courses nocturnes, concentré sur sa route et son avenir, indifférent à la
clientèle hétéroclite s’installant à l’arrière de son véhicule. Un jour
pourtant une cliente différente vient fendre son armure avec Naomi (Camélia
Jordana), strip-teaseuse (qu’on devine aussi être prostituée) qui va s’intéresser
à lui à travers sa passion pour la musique électronique et dont il va devenir
le chauffeur attitré lors de ses pérégrinations. L’intrigue déploie donc en
parallèle la romance naissante entre les deux parias en quête d’ailleurs, et le
quotidien en sursis de Jin : logement collectif exigu, vie privée
inexistante et assujettissement au parrain chinois qui tient sa vie entre ses
mains. C’est paradoxalement lorsque sa liberté sera définitivement compromise
que Jin va enfin s’autoriser à vivre et prendre tous les risques.
Le film donne à voir une communauté peu traitée au sein du
cinéma français avec sa diaspora chinoise clandestine. A travers le regard de
Jin et ses odyssées noctambules, c’est un autre Paris qui se dévoile à nous,
celui des sans grades, des travailleurs de l’ombre que les privilégiés ne
croisent que de loin tels ces vendeurs de roses indiens déchargeant leur
marchandise du soir, les africains vendant leurs tours Eiffel à la sauvette ou
pour les moins lotis ceux campant sous des tentes de fortune Porte de la
Chapelle. Lorsque Naomi monte dans la voiture de Jin, ces périples prennent un
tour plus poétique où le couple communie avec la ville. Frédéric Farucci
cherche à retrouver dans un contexte parisien l’ivresse luminescente des
mégalopoles telles que New York ou Tokyo, jouant sur la saturation des
éclairages qui bien sûr n’égalent pas le vertige des villes évoquées, mais c’est
précisément cette échelle modeste qui fait l’originalité du cadre et façonne l’écrin
intime du couple.
Le réalisateur revendique l’influence d’œuvres comme Taxi
Driver de Martin Scorsese ou Millenium
Mambo de Hou Hsia Hsien, mais au pense aussi au Los Angeles du Collateral de Michael Mann (et de
nouveau un héros taxi qui aspire à autre chose) pour son urbanité nocturne
entre building hi-tech et bas-fonds. Cette vue « rivée au pare-brise »
confère même une beauté inattendue dans ces ténèbres à des environnements
autrement laids quand ils sont bondés à la lumière du jour. Une traversée du
périph devient donc un sommet de spleen urbain et romantique, porté par la
bande-son envoutante de Rone. On regrettera du coup que Farucci ne cède à
poésie urbaine suspendue que par intermittence, parfois trop rivé à son
intrigue réaliste dont certains rebondissements sont bien trop attendus et
convenus, notamment la conclusion. On aurait aimé un plus grand lâché prise, à
l’image du magnifique Vif-argent de Stéphane Batut sorti l’an dernier (mais
certes aidé dans sa démarche par son postulat fantastique) et belle proposition
française onirique.
Par contre l’atout sans faille du film repose sur l’interprétation.
Le novice Guang Ho impose une présence taiseuse magnétique qui rend d’autant
plus touchante les moments où il s’ouvre enfin. Le réalisateur capture magnifiquement
l’étincelle amoureuse illuminer le regard de ce masque impassible. Le cadrage
même de la banquette arrière change subtilement, se fait moins neutre pour
différencier la clientèle lambda et l’introduction de Naomi à laquelle Camélia
Jordana amène une belle vulnérabilité. Le rapprochement charnel du couple
inspire d’ailleurs de belles idées formelles à Farucci avec ce raccord en
mouvement lorsque Jin déchire le collant de Naomi avant l’étreinte et que,
lorsqu’ils basculent au sol ils ont changés de décor. Finalement, plus qu’à
Taxi Driver, le film fait souvent penser (en moins glauque et désespéré) à un
avatar français du superbe Mona Lisa
(1986) de Neil Jordan, où là aussi un chauffeur aux abois (sorti de prison chez
Jordan en écho au clandestin de Farucci) escorte une prostituée dans la nuit
londonienne.
À Viareggio, en
Toscane, l'été touche à sa fin : Guendalina, jeune adolescente de quinze
ans, flirte avec Oberdan, le fils du maître-nageur, sans grande conviction et
surtout pour dissiper son ennui. Ses parents milliardaires s'apprêtent, quant à
eux, à divorcer...
Guendalina est un
film au premier abord plus léger dans l’œuvre d’Alberto Lattuada, dont les
précédents films oscillaient entre inspiration néoréaliste (Le Bandit (1946)), adaptation littéraire
prestigieuse (Le Manteau (1952) d’après
Nicolas Gogol) ou mélodrame flamboyant (Anna
(1951), le vénéneux La Louve de Calabre
(1953). Guendalina est loin d’être
mineur dans ce corpus puisqu’il s’agit d’un des premiers films italiens à s’intéresser
à l’éveil amoureux chez les adolescents, un sillon que creusera Lattuada dans
deux autres films, Les Adolescentes
(1960) et La Novice (1960). Il s’agit
initialement d’un scénario de Valerio Zurlini mais les producteurs lui
préfèreront Alberto Lattuada. On retrouve d’ailleurs malgré le registre plus
grave une trace de cela sur Été violent
(1959) de Valerio Zurlini, dans l’atmosphère de fin d’un monde et d’éveil
charnel de son héros. Tout cela est vu à une plus intime échelle dramatique et
une tonalité douce-amère dans Guendalina
par la grâce du traitement de Lattuada.
L’adolescent d’Été
violent est rattrapé par le contexte historique qui vient entraver sa
romance coupable, un postulat finalement proche de Guendalina. Notre héroïne (Jacqueline Sassard) va quant à elle voir
aussi le monde des adultes empêcher l’épanouissement de son premier amour à
cause de la séparation de ses parents Guido (Raf Vallone) et Francesca (Sylva
Koscina). Lors de la scène d’ouverture, Lattuada capture déjà par l’image ce
moment d’hésitation entre éveil érotique et candeur adolescente. On suit un
groupe de jeunes gens se promenant à vélo, et la caméra de Lattuada s’attarde
sur les courbes féminines des adolescentes, leurs jambes nues longilignes, la
manière dont leurs shorts serrés épousent leurs fesses sur la selle. Tout en
nous montrant cette sensualité naissante, le réalisateur montre pourtant le
groupe s’adonner à des jeux tout à fait enfantin où les garçons s’amusent à
décoiffer les filles tout en roulant.
On appuie cette idée dans la même
séquence lorsqu’ils viennent chercher Guendalina, puisque l’on découvrira une
séduisante et élancée jeune femme qui va pourtant demander comme l’enfant qu’elle
est encore la permission à sa mère de se joindre à ses camarades. La maturité
physique ne trouve pas écho dans les interactions bien innocentes des
adolescents tout au long de cette dernière journée d’été où ils iront à la
plage et danseront. La seule tentative d’un garçon trop entreprenant se verra d’ailleurs
sèchement repoussée par Guendalina. C’est inversement l’inconséquence des
adultes qui se répercute sur notre héroïne, par la frivolité de son père dont l’infidélité
est saisie en un regard, mais aussi par la gravité de la mère qui confesse ses
angoisses à sa fille idolâtrant plus que de raison ce père immature.
Le cocon familial fracturé prolonge donc le séjour de
Guendalina dans sa villégiature Toscane de Viarregio, où elle va se rapprocher
du seul camarade restant (et peu côtoyé jusque-là), le local Oberdan (Raf
Mattioli). Dans cette même logique d’observer les premières amours dans cet
équilibre entre attrait physique et marivaudage enfantin, les personnages se
fréquentent par dépit avant de se connaître et s’aimer réellement. Guendalina
forçant la joie de vivre au foyer dans l’espoir de réunir ses parents peut
ainsi laisser libre cours à son tempérament de chipie capricieuse au contact d’un
Oberdan agacé. Jacqueline Sassard dégage un charme certain, et exprime
habilement les fêlures que dissimule son entrain forcé. Même si ce n’est pas le
sujet central du film, c’est l’estompement de la différence de classe qui va
laisser naître la romance entre Guendalina et Oberdan. En début de film,
lorsque Oberdan de condition modeste ne peut rejoindre les autres en promenade
car il travaille, Guendalina est la première à couper court et inciter à
poursuivre sans lui. Lorsqu’il devient le seul compagnon de jeu, elle prend plus
explicitement conscience de la condition de celui-ci à travers les vas et vient
d’un objet (cet imperméable qui navigue entre elle et lui), et les ennuis qu’elle
lui cause notamment lors de la partie de chasse.
Cette conscience de leur
différence ne sera pas une cause de rupture mais au contraire de réunion. La
générosité de Guendalina lors de l’épisode du fusil de chasse avive enfin l’intérêt
d’Oberdan, et laisser voir les meilleurs côté de cette dernière. Lattuada
montre cette évolution par les attitudes plus naturelles du couple, des
dialogues laissant entrevoir l’empathie de Guendalina (ses regrets quant à la
nièce sourde d’Oberdan). Le plaisir d’être ensemble se ressent par les
déambulations insouciantes dans la langueur de l’été, tandis que l’intimité des
scènes d’intérieurs n’amorce pas de scènes sensuelles mais plutôt les
confessions. La famille désormais monoparentale et le souvenir du père disparu
pour Oberdan rejoint de façon différente les propres peurs de Guendalina dont
le foyer se disloque. L’écrin que tisse Lattuada dans ces instants là, les
contrechamps entre les personnages, l’expressivité sincère passant dans le jeu
des deux acteurs, tout contribue à instaurer une proximité touchante et sobrement érotique (le justaucorps et la danse de Guendalina dans sa chambre).
En opposition les adultes reportent leur sentiment d’insécurité
(les pilules que consomment Sylva Koscina) sur le couple juvénile en
soupçonnant des rapports intimes précoces. Quand les amours adolescentes
reposent encore sur une communion sincère et innocente, les unions adultes n’existent
plus que pour s’inscrire dans un carcan conformiste. Ce sera pourtant ces
dernières qui viendront briser l’élan de ce premier amour dans un déchirant
final où la norme hypocrite (Raf Vallone rangeant une certaine carte de visite
tout en souriant à son épouse) reprend le dessus. Guendalina est un beau et
poignant récit d’apprentissage, dans son versant le plus lumineux mais aussi
douloureux.