.
L'histoire se déroule pendant la Grande Dépression avec
au commencement le départ de Dove (Laurence Harvey) et Kitty (Jane Fonda) du
Texas jusqu’à La Nouvelle-Orléans. C'est pour Dove, l'espoir de retrouver son
amour perdu Hallie (Capucine). Après que Kitty eut volé dans un restaurant,
Dove arrange les choses avec la propriétaire (Anne Baxter), ce qui lui permet
de rester et d'approfondir ses recherches. Il retrouve alors Hallie à la «
Maison de Poupées », la maison close des années 1930 à La Nouvelle-Orléans,
dont Jo (Barbara Stanwyck) est la patronne.
La Rue chaude est un cas d’école de la schizophrénie
du Hollywood des années 50/60 partagée entre une appétence pour des sujets
sulfureux, et une incapacité à les traiter frontalement car encore soumis aux
contraintes du Code Hays. La virtuosité et l’inventivité de certains
réalisateurs permirent de surmonter cela tel un Mankiewicz sur Soudain l’été
dernier (1959) mais La Rue chaude s’avère plus inégal. Il s’agit d’une
adaptation du roman A Walk on the Wild Side de Nelson Algren, auteur à
la vie aventureuse, hobo durant la Grande Dépression et ayant une profonde
connaissance des bas-fonds qu’il se plait à dépeindre dans ses romans. On avait
pu en avoir un aperçut dans une précédente adaptation comme L’Homme au bras
d’or d’Otto Preminger (1955) et A Walk on the Wild Side s’avère un
des plus provocants.

L’adaptation lancée au sein de la Columbia repose sur des
attentes contradictoires. Il y a tout d’abord comme évoqué plus haut la dichotomie
entre les attentes commerciales d’un postulat provocant et l’impossibilité de l’aborder
explicitement, mais les complications se jouent également en coulisses. Le
producteur Charles K. Feldman va en effet placer sa « protégée », l’actrice
et mannequin française Capucine dans un rôle majeur mais sans se résoudre à en
faire explicitement la prostituée avilie par la fange du roman. Les
modifications du matériau originel découlent dès lors de là en en faisant une
intellectuelle et artiste ayant cédée à la luxure par solitude et ennui. La
relation et les retrouvailles avec son amant oublié Dove (Laurence Harvey)
prennent donc un tour d’amour impossible, marqué par la nostalgie d’un passé
plus pur absent du livre.

Une certaine audace demeure néanmoins avec ce cadre de
maison close (le mot n’étant cependant jamais prononcé) où les filles perdues
sont enrôlées et contraintes sans espoir d’en sortir. On est marqué par
certains élans de sadisme inattendus qui appuie cet assujettissement des jeunes
femmes comme lorsque l’une d’entre elles sera sévèrement punie par un homme de
main. Le fait de ne pas expliciter ouvertement la nature du lieu peut aussi
correspondre à la naïveté du personnage de Dove qui découvre progressivement ce
qu’est devenu sa Hallie (Capucine). Néanmoins le port élégant (François Guérif
souligne dans les bonus l’anachronisme et l’incohérence de lui faire porter des
robes Pierre Cardin dans un tel lieu), le langage soutenu ainsi que la séduction
trop froide et retenue de Capucine traduisent assez difficilement sa supposée
descente aux enfers. Le cheminement et le jeu provocant d’une Jane Fonda dans
son second rôle au cinéma paraissent bien plus cohérents, la star en devenir
imposant présence lascive et désinvolture dans une vraie idée de l’absence de
boussole morale de son personnage. On a donc dans l’ensemble un récit trop
timoré par rapport à ce qu’il cherche à raconter, et qu’une production
tumultueuse ne peut transcender.

Si la mésentente entre Laurence Harvey (tout à fait crédible
en hobo texan malgré ses origines anglaises) et Capucine empêche l’adhésion à
leur romance, l’émotion naîtra de la prestation magistrale de Barbara Stanwyck.
La tenancière de maison close qu’elle incarne s’accroche moins à Hallie pour la
rentabilité qu’elle assure à son « commerce » que pour l’amour secret
qu’elle lui porte. L’actrice connue pour être lesbienne ou du moins bisexuelle
dans les milieux hollywoodiens, traduit ce désir avec une grande subtilité.
Fausse mère de substitution pour maintenir Hallie sous son joug, elle redevient
l’impitoyable femme de pouvoir lorsque son aimée cherchera à prendre son indépendance.
Tous ces sentiments refoulés et coupables culminent lors d’une remarquable
scène où elle laisse exploser sa colère, fustigeant l’amour « pur »
et l’inutilité des hommes.

Anne Baxter symbolise également mais de façon
positive cet amour à distance, mais où l’on est prêt à laisser l’autre vivre
son bonheur loin de soi. Elle a plusieurs très jolies scènes avec Laurence
Harvey qui contribuent à davantage humaniser ce dernier plutôt que l’amour
assez obtus qu’il éprouve pour Hallie. La censure, les compromissions et les
aléas de tournage (où l’on ne sent guère la patte de Dmytryk, certaines scènes
additionnelles ayant même été tournées par Blake Edwards) font donc de
La
Rue chaude une œuvre moins audacieuse que ce qu’elle aurait pu être. Néanmoins
une certaine noirceur et le poids de la fatalité déployé dès le remarquable
générique de Saul Bass parviennent par intermittences à en révéler l’originalité.
Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Wild Side