Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

dimanche 1 février 2026

Papa est en voyage d’affaires - Otac na službenom putu, Emir Kusturica (1985)

 Sarajevo. Juin 1950, peu après la rupture Tito-Staline qui crée des tensions dans la société yougoslave. Mesa, volage mais attaché à sa famille et amoureux de sa femme Sena, est dénoncé pour une plaisanterie par une maîtresse délaissée et envoyé par son propre beau-frère en camp de travail. Pour les protéger, Sena dit à leurs enfants que leur père est en voyage d'affaires. Alors que son frère passe son temps au cinéma, Malik, le plus jeune, se réfugie dans le somnambulisme tandis que toute la famille vit dans l'incertitude... À défaut de retour, une visite sur "le lieu de travail" de Papa est bientôt possible...

Second film d’Emir Kusturica, Papa est en voyage d’affaires est l’œuvre qui allait propulser le jeune cinéaste de 31 ans au sommet avec l’obtention à la surprise générale de la Palme d’or au Festival de Cannes 1985. Te souviens-tu de Dolly Bell ? (1981), son premier film – qui obtint déjà un certain retentissement avec le Lion d’or de la première œuvre à la Mostra de Venise – était une œuvre autobiographique se penchant sur son adolescence à Sarajevo, durant les années 60. Papa est en voyage d’affaires recule dans le temps pour nous ramener à la Yougoslavie communiste de Tito, et travaille un passionnant paradoxe en adoptant le point de vue plus naïf de l’enfance tout en embrassant une plus vaste ambition thématique, formelle et politique.

Kusturica reconnu plus tard que sa Palme d’or était peut-être dû l’interprétation par le jury d’un propos anti-communiste contenu dans le film. Les polémiques entourant le propos d’Underground (1995) lors de sa sortie et certaines positions politiques récentes controversées d’Emir Kusturica ont en tout cas rendu plus discutables le supposé humanisme naïf et à hauteur d’enfant de Papa est un voyage d’affaires. Cette confusion est pourtant déjà dans le film, puisque l’incompréhension du jeune Malick (Moreno D'E Bartolli) des tumultes du monde des adultes résonnent dans les motivations contradictoires de ces derniers. Mehmed (Miki Manojlović) est un père modèle et un mari aimant tant qu’il se trouve au sein du cercle familial, mais devient un homme volage et peu recommandable dès qu’il s’en éloigne. Les drames du récit viennent de la collusion de l’intime avec le contexte politique d’alors, celle d’une Yougoslavie s’éloignant du giron de l’URSS et qui, tout en demeurant une dictature, adopte une position amicale avec l’Ouest ce qui contribuera à son expansion économique.

Ce moment particulier impacte les destins individuels, non pas par les évènements en eux-mêmes, mais par l’usage qui en est fait par les protagonistes. Le fil rouge nationaliste se ressent notamment par les nombreuses séquences d’écoutes radiophoniques des matchs de l’équipe de Yougoslavie, mais il surgit par des tensions personnelles davantage que par idéologie. Mehmed perd ainsi tout à cause du triangle amoureux qu’il forme avec son beau-frère Zijo (Mustafa Nadarević) officine de la police politique, et son amante Ankica (Mira Furlan) dont les confidences ambigües vont lui valoir l’emprisonnement en camp de travail. Malick vit tout cela sans le comprendre, l’absence du père étant rapportée comme un voyage d’affaires. 

La réalité complexe ne peut certes être rapportée telle quelle au garçonnet, mais elle est finalement tout aussi insoluble dans ces motivations pour les adultes. Un des dernières scènes du film voit le patriarche quitter sa famille car excédé par ses déchirements sous couvert de politique. Tout le film reflète cette confusion à travers les attitudes incohérentes dans le biais idéologique que l’on veut attribuer à Kusturica, mais assez logique dans les travers bien ordinaires accompagnant la psychologie des individus. Ainsi malgré les terribles mésaventures que lui ont causé ses escapades volages, Mehmed ne change pas et ce jusqu’à une saisissante scène d’adultère durant la séquence de mariage concluant en partie le film.

Heureusement Kusturica ne tombe pas dans l’écueil inverse consistant à attribuer le regard candide et instrumentalisé au héros juvénile. Malick souffre de tous les bouleversements qu’il traverse, mais extériorise ces maux à travers les réactions d’un enfant en construction. L’élément le plus explicite de cela s’exprime par son somnambulisme qui se manifeste presque toujours après un évènement clé : l’absence inexpliquée du père, une violente dispute conjugale de ses parents, l’abandon de son père parti batifoler avec une prostituée… Les yeux fermés et l’esprit embrumé de ses pérégrinations nocturnes est paradoxalement plus conscient des désagréments rencontrés à l’éveil, et plus à même d’extérioriser son mal-être. 

Plus tôt ce sera sa présence dérangeante lors d’un des rares moments d’intimité de ses parents, qu’il empêche par caprice dans une très jolie scène. C’est assez captivant, notamment aidé par le charisme et la douceur poupine du jeune interprète, Kusturica entremêlant d’ailleurs avec brio la découverte d’émotions nouvelles participant au récit d’apprentissage, l’amour et la peine de la mort annoncée d’une petite camarade. Les enfants donc, mais aussi les femmes apparaissent comme victimes de ces tourments, tant l’épouse trompée et forcée de s’adapter aux fautes de son homme immature, que l’amante ballotée et enjeu phallocrate d’hommes se disputant sa possession – avec une poignante dernière scène qui lui rend enfin justice. Papa est en voyage d’affaire est donc une poignante fresque intimiste, portant en germe l’ambiguïté de certains travaux futurs de Kusturica, tout nous faisant traverser par le microcosme familial un moment de bascule de l’ex Yougoslavie. 

Sorti en bluray chez Malavida 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire