Sorti un an après le triomphe de Le Syndicat du crime de John Woo (1986), City on fire de Ringo Lam est de façon différente une autre pierre angulaire du polar hongkongais. Les prémices des deux films sont néanmoins voisines puisqu’ils marquent, par un heureux concours de circonstances, la rencontre des deux réalisateurs avec leur sujet et genre de prédilection. Ringo Lam est initialement et bien malgré lui un réalisateur de comédie, un des genres phares de la société de production Cinema City.
Après avoir abandonné une carrière de comédien et être revenu à Hong Kong à la suite d’études au Canada, il est engagé par Cinema City et accède à la réalisation grâce à son ami Tsui après le désistement du réalisateur initial. Il va dès lors signer trois comédies mais va témoigner de sa lassitude quand lui sera proposer de réaliser le quatrième volet de sa saga Mad Mission, grosse franchise comique et d’action du studio. Kark Maka, star de la saga et dirigeant fondateur de Cinema City promet alors de lui laisser carte blanche pour le projet de son choix s’il s’attèle au film et que ce dernier est un succès. Ringo Lam s’exécute et grâce au succès de Mad Mission : rien ne sert de courir (1986), Karl Maka tient sa promesse ce qui permettra à Lam de se lancer sur City on Fire. Peu friand des débordements mélodramatiques et graphiques de l’heroic bloodshed initiés par Le Syndicat du crime, Ringo Lam souhaite ancrer City on Fire dans une veine réaliste. Le scénario s’inspire d’une authentique affaire de vol de bijouterie ayant eu lieu à Hong Kong, sur laquelle le réalisateur va se documenter et ira même jusqu’à assister au procès. Là il aura la surprise qu’en lieu et place des gros durs attendus, les braqueurs s’avèrent être des quidams ordinaires. Cette découverte va renforcer sa quête d’authenticité. City on fire est à la fois novateur et dans la continuité de certains polars déjà produits à Hong Kong. L’approche réaliste du genre était déjà présente dans les films de la Nouvelle Vague hongkongaise dont ceux de Alex Cheung comme Cops and Robbers (1979). Ce même Alex Cheung initie grandement le sous-genre du « flic infiltré » dans Man on Brink (1981), et qui va exploser après le succès de City on fire. A travers la superbe interprétation de Chow Yun-fat, les déchirements multiples du policier undercover nous apparaissent de manière criante. Le scénario laisse tout d’abord comprendre la culpabilité ressentie par Ko Chow (Chow Yun-fat) vis-à-vis des acolytes criminels trahis et auxquels il s’est malgré tout attaché parfois. Il reste un policier même en nouant des liens avec ceux qu’ils infiltrent, mais se sent tout autant coupable en voulant s’extirper de cette périlleuse mission alors qu’un gang de braqueurs fait des ravages et abat des collègues. Enfin, il ne peut être l’homme qu’espère sa compagne Hun (Carrie Ng) qui lui reproche son manque d’engagement. Dans la sphère criminelle, policière ou intime, Chow est un être incomplet, condamné à ne montrer qu’un pan infime de sa personnalité, perdu dans les voies auxquelles doit se diriger sa loyauté. Chow Yun-fat l’exprime magnifiquement, justement par la dualité qu’il exprime selon ses interlocuteurs : rigolard et potache pour les uns, charmeur pour les autres, viril et intimidant selon les situations. Cette dualité vient également de la confusion des différents environnements que traversent le héros. Les braqueurs sont montrés sous leur jour le plus brutal et sanglant durant la première scène de de hold-up, mais Fu (Danny Lee) leur meneur, apparaît sous un jour plus touchant dans l’amitié qu’il va nouer avec Cho. Une touchante conversation laisse comprendre qu’il est en partie le fruit d’un certain déterminisme social, et il s’avère paradoxalement plus à même de comprendre les maux intimes que veut bien lui révéler Cho. A l’inverse la police est une entité froide qui utilise Cho comme un pion sacrifiable, y compris son Lau (Sun Yueh) n’hésitant pas à faire jouer la corde sentimentale pour le faire retourner sur le terrain. Cho est aussi et surtout le jouet de l’inspecteur John Chan (Roy Cheung futur dur à cuire récurrent du cinéma de Hong Kong ici dans son premier rôle) officier ambitieux et glacial. Sans glorifier ni accabler aucune des parties, Ringo Lam vient apporter des nuances de gris expliquant sans justifier les agissements de chacun, et justifier ainsi les atermoiements de Cho. Cette complexité psychologique se conjugue à l’authenticité recherchée formellement par Ringo Lam. Il navigue entre pur sens de l’atmosphère et le chaos durant tout le film. Les plans d’ensemble portés par le score jazzy de Teddy Robin Kwan capturent par leurs durées et esthétisme les pulsations urbaines dans une stylisation envoutante portée par la belle photo de Andrew Lau – futur réalisateur de la trilogie Infernal Affairs fort redevable à City on fire. Dès qu’il s’agit d’inscrire les personnages dans ce cadre, Lam privilégie l’urgence des déambulations sur l’asphalte, accompagnant les pérégrinations de Cho par un filmage sur le vif et souvent effectué sans autorisation. C’est le cas lors d’une mémorable course à pied à l’issue de laquelle Chow Yun-fat exténué vomira sitôt les caméras coupées. Lam, bien que se déclarant non cinéphile, avouait son inspiration oscillante entre le réalisme et la profondeur des polars d’Akira Kurosawa, et le style percutant de William Friedkin dans French Connection (1971). Ringo Lam parvient exprimer ce mélange d’humanisme et de tension dans de remarquables scènes d’action, jouant davantage sur les émotions que la pyrotechnie. Les alliances et émotions s’entremêlent et se confondent dans la dernière partie, que ce soit Cho tirant sur un policier ou Fu menaçant son boss lorsque ce dernier soupçonne Cho et menace de l’abattre. Les environnements jusque-là si marqués et différenciés par la photo (dont la superbe séquence du cimetière) deviennent soudain monochromes durant le huis-clos final (la conversation nocturne Cho/Fu façon veillée d’arme ayant anticipé ce moment) comme pour définitivement confondre les protagonistes alors que les vraies identités se dévoilent. A ne plus savoir qui il est, vers qui diriger sa loyauté, Cho se condamne perdre sur tous les tableaux. City on fire est une date majeure, tant pour le cinéma de Hong Kong et mondial puisque les « emprunts » semis-avoués de Quentin Tarantino pour son Reservoir Dogs (1993) sont désormais bien connus. Le succès du film assurera à Ringo Lam une seconde carrière plus personnelle, tandis que Chow Yun-fat assoit son statut de star loin de John Woo dans une de ses prestations les plus puissantes.Sorti en bluray français chez Metropolitan








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