Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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dimanche 26 avril 2026

Les Visiteurs - The Visitors, Elia Kazan (1972)

 En plein hiver, Mike Nickerson et Tony Rodriguez se rendent dans une petite villa du Connecticut où vivent Harry Wayne, un écrivain d'âge mûr pas très fûté, sa fille Martha, son fiancé Bill Schmidt et leur jeune enfant. Les deux hommes sont d'anciens compagnons d'armes de Bill, lorsque ce dernier combattait au Viêt-Nam.

Avant-dernier film d’Elia Kazan, Les Visiteurs marque une volonté du réalisateur d’être plus libre après la lourde logistique de L’Arrangement (1969) où il dû composer avec ses stars et le studio. Il va donc faire le choix d’une production totalement indépendante, sur un script de son fils Chris Kazan. Kazan s’était toujours fait le portraitiste des mues socio-politiques des Etats-Unis, et d’autant plus dans les films précédant Les Visiteurs. Le visionnaire Un homme dans la foule (1957) questionne la toute puissance de la célébrité et du pouvoir médiatique, La Fièvre dans le sang (1961) la schizophrénie entre une liberté de mœurs croissante et le puritanisme vivace de l’Amérique d’Eisenhower, quand L’Arrangement questionnait la place de la famille et de mâle moderne. Cette fois il signe un des premiers, si ce n’est le premier film à évoquer frontalement les maux de la Guerre du Vietnam et son impact sur la société américaine.

Le script réunit de façon très subtile différents courant de pensées dans une unité de temps et de lieu. Bill (James Wood) représente le vétéran du Vietnam ayant le recul sur la vacuité de sa mobilisation et rejetant désormais la violence simpliste. Sa compagne Martha (Patricia Joyce) incarne quant à elle la jeunesse libertaire et pacifiste qui a milité contre le conflit. Son père Harry (Patrick McVey) est le symbole des Etats-Unis binaires et patriotiques, engoncé dans son virilisme belliqueux et ses souvenirs de vétéran de la Deuxième Guerre Mondiale. Enfin, les deux visiteurs Nickerson (Steve Railsback) et Rodrigues (Chico Martinez) naviguent entre deux eaux, à la fois dommage collatéraux d’une démarche politique ayant construit une génération sacrifiée, mais clairement coupables pour les bas-instincts auxquels ils ont cédé au Vietnam – le drame évoqué ici ayant pour inspiration celui authentique qu’abordera Brian de Palma dans son éprouvant Outrages (1989).

Elia Kazan installe progressivement une atmosphère froide et suffocante durant un huis-clos où se révèlent progressivement les dynamiques entre les personnages. Cette tension naît d’un contentieux non résolu à travers la dénonciation de Bill ayant coûté à Nickerson et Rodrigues. Mais en dehors de la logique concrète de scénario, les conflits sont ici idéologiques et ambigus. L’empathie paternelle d’Harry envers les soldats pourrait être positive, mais elle sert avant tout son machisme, un patriotisme vain et surtout un racisme larvé quand il fera des remarques désobligeantes sur le physique frêle des portoricains. La nuance est plus trouble quant aux deux soldats qui en dépit de leur culpabilité renvoient durant un échange crucial à Martha un idéalisme dépourvu d’empathie pour les épreuves qu’ils ont traversés au front. La tension sexuelle entre Martha et Nickerson par la vulnérabilité dégagée par ce dernier, va paradoxalement provoquer une décharge de violence machiste chez le pourtant bon et pacifiste Bill.

Elia Kazan laisse progressivement grimper la force des rancœurs, non-dits et désirs refoulés par sa mise en scène subtile. Les plans en amorce adoptant le point de vue de Nickerson qui regarde Martha en font un prédateur par notre connaissance de ses méfaits passé. Cet homme taciturne éveille pourtant un sentiment de protection maternelle chez Martha (la scène où elle le recouvre endormi), tant sa douceur apparente s’oppose à l’autre forme, plus sous-terraine, du patriarcat qu’incarne son compagnon – qui lui délègue toutes les tâches ménagères, le soin de leur bébé dès la scène d’ouverture. Il y a ainsi d’un côté l’implacabilité des faits et des discours, et de l’autre les contradictions permanentes des individus.

L’explosion de violence finale relève d’une escalade d’évènements qui auraient pu être évité, mais la résolution initiale et brutale d’un conflit mineur (la morsure du chien) par les armes laisse bien comprendre la profondeur du mal et l’issue inexorable de ce drame en marche.

Sorti en dvd français chez Wild Side 

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