Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 1 janvier 2026

Le Voyeur - Peeping Tom, Michael Powell (1960)

Mark Lewis est cameraman dans un studio cinématographique. À ses heures perdues, il prend des photographies de nus, vendues sous le manteau dans des kiosques à journaux. Le père de Mark, scientifique de renom, consacra sa vie à l'étude de la psychologie de la peur, utilisant son propre fils comme cobaye. Mark, aujourd'hui adulte, est devenu un tueur fou, obsédé par la peur et qui filme l'agonie de ses victimes...

Le Voyeur est le chef d’œuvre longtemps maudit de Michael Powell, le film qui marquera un frein significatif à sa carrière après le scandale provoqué à sa sortie. C’est un Powell en quête de renouveau qui s’attaque à Le Voyeur, puisqu’il s’agit seulement du second film réalisé sans son partenaire emblématique, Emeric Pressburger. Les deux hommes avaient mis fait à leur collaboration avec Intelligence Service (1956) et avaient déjà montré quelques signes d’essoufflement sur les deux films précédents Oh Rosalinda (1955), comédie musicale loin de leur standards et La Bataille du Rio de la Plata (1956), film de guerre un peu routinier.

Le scénario de Leo Marks arrive donc à point nommé pour permettre à Powell de se réinventer. Les meilleurs films de Powell et Pressburger offrent un captivant va et vient entre réalité et rêverie, les deux pouvant être des pièges pour les protagonistes. La dimension mythologique du décor de Je sais où je vais (1945) transcende les préjugés terre à terre de l’héroïne, à l’inverse la beauté irréelle des hauteurs indiennes de Le Narcisse Noir (1947) ravivent les démons intimes des personnages. Ce schisme s’exprime aussi dans la bascule du noir et blanc, souvent vecteur de réalisme, à la couleur qui privilégiera les récits les plus oniriques et surréalistes du duo, parfois au sein d’un même film comme Une Question de vie ou de mort (1946). La quête d’absolu, intime comme artistique, consume les héroïnes de Les Chaussons Rouges (1948) et La Renarde (1950). Powell avait le plus souvent creusé ce sillon à travers des mélodrames, romances ou récits initiatiques, mais la donne change avec l’angle de pur thriller psychologique de Le Voyeur. Les traumas intimes de Mark Lewis (Carl Boehm) nourrissent de manière morbide et meurtrière son art, et Powell passe par ce héros tourmenté pour unifier ce qui pouvait constituer une dichotomie formelle et thématique dans ses autres films.

Par le regard armé de sa caméra, Mark est pleinement protagoniste des ruptures de ton du film. Powell le fait naviguer dans une relative crudité urbaine durant la scène d’ouverture où il aborde une prostituée, dans une normalité sociale durant les scènes de jour en extérieur, ainsi que les moments au rez-de-chaussée de la maison dans la colorimétrie des vêtements et l’espace domestique convivial. A l’inverse, la photo d’Otto Heller, dès qu’elle investit le royaume de Mark dans ces appartements à l’étage, les studios de cinéma ou de photo improvisés, s’orne de nuances ocres, travaille davantage les ombres et est en définitive une extension de l’esprit tourmenté du personnage. 

Ces lieux sont ceux de la réalisation et la projection (au propre comme au figuré) de ses fantasmes et pulsions. Dans le studio de cinéma, les accessoires et éclairages permettent à Mark de transformer lentement l’environnement, de le mettre en condition et confiance puis d’assassiner la malheureuse Vivia (Moira Shearer qui saisit l’occasion pour entamer quelques pas de danse). La chambre à l’étage est le cadre de la consommation, après l’expression crue, de ses fantasmes, tandis que le studio photo constitue un entre deux où tous les outils voyeuristes (appareil photo, caméra) sont d’usage. En tout cas tous les lieux de « création » finissent par être des espaces meurtriers, dont Mark use comme piège contre les autres et enfin en exutoire contre lui-même.

La pathologie voyeuriste de Mark en fait le moteur des mues formelles des environnements à travers l’œil de sa caméra, à l’inverse des personnages habituels de Powell le subissent cela. La beauté pure, l’enchantement outrancier, constituent une perfection intenable et proche de faire perdre la raison aux religieuses de Le Narcisse noir, à la danseuse de Les Chaussons Rouges, à la sauvageonne de La Renarde. Leur vulnérabilité et humanité se construit par cette incapacité à soutenir du regard l’éclat du soleil, la faillite tout comme la puissance de Mark fonctionne au contraire par sa volonté de scruter les ténèbres des lieux de fanges, et de son âme - des ténèbres qu'il force ses victimes à regarder aussi par un leitmotiv pervers à souhait qui inverse et prolonge à la fois l'approche évoquée plus haut de ses films précédents.

C’est d’ailleurs un des points qui causa la perte de Powell, par une épouvante certes stylisée mais néanmoins inscrite dans le quotidien. Prostituée arpentant Oxord Street, quidams ordinaires s’encanaillant en achetant des photos érotiques, studios clandestins permettant de prendre des clichés de charme, c’est tout un monde sous-terrain libidineux et dangereusement familier qui est ainsi exposé au grand jour dans un film grand public. Ce n’est qu’avec cette population interlope que Mark peut s’abandonner à ses pulsions dans un évidant déni de classe, la plus convenable Helen (Anna Massey) n’autorisant pas ses débordements et laissant entrevoir la possibilité d’une romance normale.

Sorti la même année et quelques mois plus tôt que Psychose d’Alfred Hitchcock (ami et mentor de Powell à ses débuts), Le Voyeur partage avec lui le parti-pris d’un serial-killer jeune, vulnérable, dépassé et à visage humain - et tous deux victimes d'un parents abusif. Mais là où Hitchcock privilégie le suspense et maintient l’empathie pour Norman Bates jusqu’au choc de la révélation finale (pour laquelle il se montre très didactique sur les troubles mentaux du méchant), Powell distille un malaise profond plaçant le spectateur dans sa propre condition de voyeur. Voyeur malsain des débordements d’un serial-killer avec ces vues « subjectives » en caméra 16 mm, voyeur paparazzi sur une scène de crime, avec notamment une belle mise en abyme lorsque Mark filme les enquêteurs au travail dans le studio – un autre sous-texte du film étant aussi la satire par Powell du fonctionnement des studios Rank dont quelques pontes sont indirectement moqués alors que Le Voyeur y est filmé. Face à une critique outrée par les audaces du film, les producteurs en sacrifient l’exploitation qui sera fort brève. Echec commercial, le film provoquera la chute et l’exil de Powell, et restera longtemps invisible avant que progressivement de grands défenseurs de Powell comme Bertrand Tavernier et Martin Scorsese le remettent en lumière et lui permettent d’accéder à un statut de classique jamais démenti depuis. 

Sorti en bluray français chez Studiocanal