Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

Pages

vendredi 2 janvier 2026

Minbo ou l'art subtil de l'extorsion - Minbō no onna, Juzo Itami (1992)


 Le grand hôtel Europa de Tokyo est envahi par des yakuzas qui répandent la calomnie et font fuir les clients. La direction décide de mettre sur pied une "task force", une équipe de choc pour les chasser. Composée de deux jeunes employés réticents, Suzuki, assistant comptable et Wakasugi, groom, ce tandem accumule les gaffes et les échecs. L'hôtel engage finalement Mahiru Inoue, une avocate spécialiste de ce type d'affaires.

Minbo ou l'art subtil de l'extorsion est une des œuvres les plus corrosives, courageuses et drôles de Juzo Itami. Le diptyque L'Inspectrice des impôts (1987 et 1988) avait aiguisé la verve satirique du réalisateur qui, sous couvert d'humour évoquait frontalement l'évasion fiscale, la spéculation immobilière au cœur de la bulle économique, et le dangereux pouvoir des sectes au Japon. A travers ces sujets la figure du yakuza était évoquée et égratignée, avec une relative bonhomie dans L'Inspectrice des impôts, puis une noirceur plus prononcée dans L'Inspectrice des impôts 2. Minbo ou l'art subtil de l'extorsion franchit un pas supplémentaire, tant dans la férocité de la charge que par ses conséquences pour la vie de Juzo Itami. Quelques jours après la sortie du film, Itami est en effet agressé et blessé au couteau par trois yakuzas, prémices d'une seconde confrontation quelques années plus tard avec son meurtre maquillé en suicide en 1997 alors qu'il préparait un film sur les liens entre la secte bouddhiste Sōka gakkai et le clan yakuza Goto-gumi - celui visé en creux par Minbo et qui menacera plus tard la vie du journaliste Jake Adelstein.

Le film ne sort pas à un moment anodin puisque sa production correspond à un moment où la législation japonaise, jusque-là dangereusement complaisante, commence enfin à durcir le ton envers les yakuzas. Les premières lois antigangs sont votées en mars 1992, renforcée en 1993, et jusqu'au début 2010 l'appareil judiciaire va se montrer suffisamment strict pour rendre l'activité yakuza plus clandestine, moins lucrative et faire significativement baisser les effectifs. Dans Minbo, Itami dénonce plus spécifiquement le sōkaiya, méthode de racket et d'extorsion particulièrement sournoise des yakuzas auprès des entreprises japonaise. Il s'agira ici d'un grand hôtel au sein duquel la clientèle yakuza va étendre progressivement son emprise. Pour les stopper tant bien que mal, la direction offre une "promotion" au comptable Suzuki (Yasuo Daichi) et au groom Wakasugi (Takehiro Murata) qui vont rapidement se montrer démunis face à la menace. 

Comme toujours, sous la farce Itami se montre aussi cinglant que didactique pour montrer la mainmise des yakuzas. Une simple invective verbale est éteinte par un modeste pot de vin, puis c'est l'escalade avec l'attribution d'une chambre, une plainte et dénonciation calomnieuse au restaurant de l'hôtel ne pouvant être calmée que moyennant finances. Nos deux héros, lâchés par leurs supérieurs et la police, ne peuvent que se soumettre face aux vociférations et à l'intimidation physique toujours groupée des yakuzas. Itami les filme comme une entité menaçante, uniforme par la couleur de leurs costumes, leurs mines patibulaires grotesques et la coordination de leurs invectives. Les visages grimaçants, yeux exorbités et vociférations prêtent à rire, la peur fonctionnant sur cette notion de groupe ainsi que la perspective de ce dont ils seraient capables davantage que leurs agissements concrets.

C'est dans cette zone grise que va s'engouffrer l'avocate Mahiru Inoue (Nobuko Miyamoto, épouse et actrice fétiche d'Itami), habituée à traiter avec la vermine. Elle va former Suzuki et Wakasugi à rester stoïque face aux intrus, et Itami de déployer, de façon encore plus brillante que dans L'Inspectrice des impôts, une véritable partie d'échec entre les employés d'hôtel et les yakuzas. Joutes verbales brillantes, jeu de poker menteur, Mahiru Minoue semble avoir la réponse à tous les assauts des yakuzas, s'appuyant sur les flous juridiques où les propres luttes de pouvoir entre les clans. Itami filme l'ensemble de manière alerte et inventive, travaillant autant le ping-pong verbal de la screwball comedy que la franche outrance du splapstick ou du cartoon. Le ton va néanmoins se faire de plus en plus grave lorsque les yakuzas vexés vont durcir leurs méthodes, tirant vers le guet-apens crapoteux et le chantage par des procédés sordides. 

C'est dans cette dernière partie que se ressent le plus la nuisance que que peuvent exercer les yakuzas à l'échelle économique mais aussi quotidienne, ébranler les bases d'une entreprise et faire vaciller la volonté des employés. Itami capture les yakuzas comme une sorte de gangrène qui se propage de manière irrépressible dès lors qu'on manifeste sa peur, que l'on s'abaisse à négocier avec eux, la partie est déjà perdue. Un dialogue brillant voit Mahiru expliquer la lâcheté de ces criminels, des lâches usant de la crainte qu'ils inspirent hésitant au moment de franchir le pas s'il trouve le répondant intellectuel en face. C'est sans doute cette facette qui a vexé les intéressés (pourtant déjà dépeint de manière peu amène par un Kinji Fukasaku mais où il restait des "durs") au point d'entamer de vraies représailles sur Itami.

Itami se déleste du désespoir latent de L'Inspectrice des impôts 2 pour célébrer une glorieuse utopie (rendu possible par le contexte socio-politique changeant au Japon face au yakuzas) où le groupe uni et courageux constitue un axe imperméable à la menace. Drôle, pertinent, rythmé et cinglant, une des plus belles réussites d'Itami qui une fois de plus sait faire exister tous ses personnages au-delà du message - notamment une poignant mise à nu de l'avocate offrant un beau moment à Nobuko Miyamoto.

 Disponible en streaming VOSTA sur la chaîne Criterion

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire