Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

lundi 10 juin 2019

Swallowtail Butterfly - Suwarōteiru, Shunji Iwai (1996)


Dans un Japon d'anticipation, une jeune fille dont la mère vient de mourir est recueillie par une prostituée du nom de Glico. Elles rejoindront par la suite une troupe d'amis vivant dans Yentown, un bidonville où se terrent les exclus...

Le succès commercial et critique de Love Letter (1995) va donner à Shunji Iwai les coudées franches pour réaliser son film le plus ambitieux et foisonnant avec Swallowtail Butterfly. Le cinéma de Shunji Iwai est souvent affaire de connexions. Les connexions dont il faut accepter de se défaire ou celles qui se nouent de manière inattendue dans Love Letter (1995), celles que l’on recherche avec une émotion fébrile avec April Story (1998), celles qui nous maintiennent vivant dans notre quotidien sinistre pour All about Lily Chou (2001). On trouve de tout cela dans Swallowtail Butterfly dans une approche plus tumultueuse que l’épure habituelle du réalisateur.

Dans un futur proche, le Japon est devenu le centre économique du monde et y attire donc une population étrangère massive en quête d’une existence meilleure. Une jeune fille (Ayumi Ito) vient de perdre sa seule parente et se trouve livrée à elle-même face à l’égoïsme ambiant. Dépouillée et ballotée entre des figures sans scrupules, sa destinée change lorsqu’elle croise la route de la prostituée Glico (Chara). Cette dernière s’apprête à la livrer à un sinistre proxénète avant de se raviser et de l’héberger. Cet acte généreux et désintéressé est fondateur dans le récit, Glico chinoise émigrée offrant un toit et un nom, Agaha, à l’adolescente désœuvrée. Là où les locaux ont laissé leur individualisme parler, la migrante adopte Agaha (dont on ne connaîtra jamais la nationalité si ce n’est qu’elle est née au Japon). Dès lors notre héroïne est introduite à la communauté interlope de Yentown, bidonville à l’écart de la ville où s’entraident tous les expatriés sans le sou.

Entre petites arnaques, débrouillardise et moments festifs, Shunji Iwai capture chaleureusement la fraternité et la solidarité de ces laissés pour compte. Les personnalités des uns et des autres sont aussi excentriques qu’attachantes (le boxeur déchu Arrow) et la photographie de Noboru Shinoda saisit cette communauté cosmopolite dans un écrin de couleurs vives. Le film oscille entre réalisme, rêve et vrais cauchemar lorsque les ennuis s’amoncèlent. Une suite de circonstances improbables met ainsi les héros en possession d’une cassette dont les informations secrètes permettront de réunir la somme propice à réaliser leurs rêves. Cependant l’histoire familiale tragique de Glico, qui en migrant a vu mourir un frère et a perdu la trace de l’autre, annonce les désillusions possible de cette quête de réussite lorsqu’elle n’est que superficielle. Tant que l’objectif reste noble, le film conserve cet élan positif et lumineux, les uns rentrant aux pays et les autres ouvrant une salle de concert, le Yentown Club. 

Ce lieu se doit d’être à leur image métissée et Shunji Iwai l’illustre de diverses manières. Une scène brillante introduit un américain né au Japon, déchiré entre cette filiation dont il ne connaît même pas la langue et ce pays où il reste considéré comme un étranger. Les Yentown et leurs origines exotiques ne peuvent qu’être sa nouvelle maison, cela passant par l’image et le son. Le moment fondateur est donc celui où Glico déploie ses aptitudes de chanteuse sur un morceau emblématiquement traditionnel (My way de Frank Sinatra), jouée par américano-japonais dans une orchestration revisitée et improvisée. Cette mue se fait sur un morceau également métissé dans sa composition (écrit par Claude François avant de devenir un hymne mondial par la relecture de Paul Anka et l’interprétation de Sinatra) et hautement symbolique dans son choix. Malheureusement le carriérisme et donc le retour de l’individualisme va scinder le groupe et fait surgir les ennuis.

Shunji Iwai se déleste grandement de l’épure intimiste et contemplative qu’on lui connaît pour une œuvre tout en rupture de ton. L’identité formelle est bariolée et oscille pour les moments de polar entre le film de yakuza déjanté (le règlement de compte dans un restaurant avec ses éclairages baroques et ses écarts brutaux sonne comme du Takashi Miike avant la popularité de ce dernier), film de gang américain, polar Hongkongais et une inspiration sud-américaine dans les tenues folkloriques des malfrats. Nous voguons dans le conte moderne où la violence peut se faire outrancière, grandiloquente, entre le risible et le tragique. Nos personnages échappent au pire de façon totalement improbable par instant (la confrontation finale avec le gang surarmé) et y succombe aussi dans une tragédie aussi sordide qu’austère (le sort du malheureux Fei Hong). Iwai abandonne sa ligne claire habituelle pour une esthétique chargée tant dans les moments inquiétants (la caméra flottant lors de la traversée d’Opium Street, la Chine sous implantation anglaise du 19e semblant être une autre inspiration, tout comme le côté grouillant de mégalopoles futuristes à la Blade Runner) que les instants de grâce. La scène de tatouage d’Agaha est un magnifique passage suspendu où la rêverie se dispute au souvenir dans un éclairage baigné d'un filtre mauve. 

Le melting-pot est également celui des langues dans le film où l’on parle japonais, anglais, mandarin ou cantonais. Shunji Iwai n’épargne pas la mentalité insulaire et parfois raciste du Japon envers les étrangers et plus spécifiquement les démunis venus chercher fortune chez eux – l’analogie pouvant concerner ce que l’on sait du traitement des coréens installés au Japon dans les quartiers populaires. Swallowtail Butterfly est donc la quête d’une harmonie collective et solidaire, où les personnages se seront perdus en pensant qu’elle passait par la seule réussite matérielle. C’est le fil rouge du film à la fois dans la trame principale mais aussi par les captivants parallèles entre des protagonistes qui ne se croiseront jamais (Glico et son frère Ryo Ranki (Yōsuke Eguchi)). Une nouvelle réussite pour Shunji Iwai qui montre là un registre bien plus vaste avec cette superbe fresque. 

 Sorti en bluray japonais et doté de sous-titres anglais

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire