Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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samedi 10 juillet 2021

Le Labyrinthe des rêves - Yume no ginga, Sogo Ishii (1997)


 Dans les années 1930 au Japon, Tomiko qui exerce la profession de receveuse de bus, est choisie comme équipière par Niitaka, un charmant jeune chauffeur de bus. La jeune fille l'observe avec méfiance, car son amie Tsuyako, la fiancée de Niitaka, est morte dans des circonstances mystérieuses. Selon une rumeur qui court, un conducteur de bus tuerait en série ses équipières en invoquant un accident de la route. Tomiko le soupçonne et jure de venger Tsuyako. Mais peu à peu, Tomiko tombe sous le charme du jeune homme.

Le Labyrinthe des rêves s’inscrit dans cette période des années 90 où Sogo Ishii délaisse le style expérimental et punk qui l’a fait connaître pour s’orienter vers une approche plus onirique et en apparence apaisée. Après un long hiatus de 10 ans (la difficulté à financer ses œuvres plus agressives expliquant aussi ce virage esthétique), Ishii reviendra donc pour signer des œuvres plus étranges et contemplatives comme Angel Dust (1994), August in the water (1995) et donc Le Labyrinthe des rêves. Dans une des dernières scènes de August in the water, Ishii faisait apparaître comme un clin d’œil le fils de Kyūsaku Yumeno, l’un de ses auteurs favoris et originaire comme lui de Fukuoka. C’était pour lui une manière d’établir le contact afin de pouvoir sur son film suivant adapter Yumeno. Le Labyrinthe des rêves transpose donc une nouvelle de l’auteur et s’applique à en reprendre le contexte des années 30, mais aussi quelques éléments stylistiques comme la narration en partie épistolaire. 

La condition féminine et notamment la bascule des jeunes femmes japonaise de leur condition soumise à une certaine émancipation est un des thèmes récurrents de Yumeno. Cela amène chez ces femmes une dualité au cœur de l’intrigue du Labyrinthe des rêves. Tomiko (Rena Komine) est précisément une de ces jeunes femmes modernes occupant le poste de receveuse de bus. Elle poursuit une quête vengeresse pour une amie séduite par un mystérieux et récidiviste chauffeur navigant entre les compagnies de bus où il séduit et assassine les receveuses. Sur ce postulat, Sogo Ishii ne pose jamais un climat de menace explicite alors que le coupable Niitaka (Tadanobu Asano) est rapidement identifié. Le réalisateur met en place une atmosphère flottante, répétitive et hypnotique tissant la boucle monotone des trajets de bus, leurs arrêts récurrents et leur paysage ruraux monotones. Dès lors l’exaltation de la vie « moderne » n’existe pas pour Tomiko et celles qui l’ont précédées, rendant grande la tentation de retrouver une place plus soumise auprès du séduisant Niitaka.

Alors que malgré les soupçons (le chauffeur meurtrier est une sorte de légende urbaine dans le milieu des compagnies de bus) on peut supposer que les autres femmes se sont voilé la face par amour, Tomiko diffère en sachant parfaitement la nature de l’homme dont elle partage la compagnie. Mais il y a dans ce danger quelque chose de grisant (et paradoxalement de liberté) à accepter volontairement de se mettre en danger auprès de Niitaka. Ishii reste constamment ambigu entre ce qui relève de l’attirance coupable de la jeune femme et la réelle et sournoise manipulation que met en place Niitaka pour la séduire.  La photo noir et blanc immaculée de Norimichi Kasamatsu instaure une tonalité trouble qui distord la réalité et la perception de Tomiko. Son attirance coupable la ramène à ses propres complexes sur lesquels Niitaka sait appuyer, mais qui ne se ressente que progressivement dans cette narration répétitive où la moindre variante traduit une bascule psychologique (Tomiko acceptant la cigarette que lui offre Niitaka, le fait qu’elle boive de l’alcool). Il y a en même temps une peur et une exaltation qui s’illustre dans la tension qui s’exerce à chaque entrée de tunnel du bus. 

On navigue là entre plusieurs registres, le suspense à la Hitchcock (qui s’y entend en amants ambigus) ou le mélodrame à la Naruse (pour les intérieurs étouffants). Seulement Ishii pousse tellement loin sa narration et ces atmosphères dans une veine dilatée et suspendue qu’il nous place dans un état d’hébétude correspondant à celui de Tomiko assujettie, consciente et volontaire pour aller vers sa fin tragique annoncée. Tout cela sert idéalement les tourments intimes de l’héroïne dans quelque chose d’étouffant à l’opposé de l’approche aérienne et new age du précédent August in the Water. Alors que la boucle fatale semble condamnée à se reproduire (le fameux passage de niveau sur ce chemin de fer) Ishii change cependant la fin du roman dans son film avec un épilogue qui laisse Tomiko à la fois « libre » tout en ayant cédé à son obsession amoureuse. Le réalisateur choisi d’en faire une femme complète avec ses contradictions au-delà des notions d’ancien et de moderne, de bien et du mal.

Sorti en dvd zone 2 français chez ED Dsitribution

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