Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

mardi 23 janvier 2018

Évasion - The Young Lovers, Anthony Asquith (1954)

Ted Hutchens, attaché à l'ambassade américaine à Londres, s'éprend d'Anna, la fille d'Anton Szobeck, un diplomate soviétique. Leurs chancelleries respectives les espionnent, soupçonnant l'un et l'autre de trahir leur pays.

Anthony Asquith signe un mélodrame poignant avec ce beau The Young Lovers. L'ombre de la grande romance du cinéma anglais Brève Rencontre de David Lean (1945), plane sur le film à travers plusieurs éléments. Dans le classique de David Lean, l'ombre d'une société anglaise inquisitrice façonnait une romance ardente et essentiellement intérieure reposant sur le regret pour son couple illégitime. Dix ans plus tard The Young Lovers étend cette problématique à une échelle plus vaste avec cet amour impossible sur fond de Guerre Froide entre Ted Hutchens (David Knight) attaché à l'ambassade américaine à Londres et Anna (Odile Versois) fille de diplomate russe. Le contexte politique et la dimension d'espionnage sont volontairement peu fouillés et sommaire, ne sert que de contrepoint oppressant à la romance entre Ted et Anna. Tout au long du film, Anthony Asquith s'applique à façonner une forme de monde intérieur pour ses amants, d'abord épanoui et simple cocon face à l'environnement londonien solitaire pour eux puis face à leurs chancellerie qui les épient et empêchent de s'aimer.

Les premières minutes sont à ce titre magnifique de romanesque purement formel. Le montage alterné capture ainsi les personnages dans leur isolement, silhouettes solitaires perdues dans l'urbanité londonienne foisonnante (pour Ted) ou désertique (pour Anna) tous deux en chemin pour assister à une représentation du Lac des Cygnes. Leur émotion commune face au ballet les réunis, Asquith par un léger panoramique accompagnant le regard de Ted quittant la scène pour s'attarder sur le visage en larmes de sa voisine (le lac des cygnes ayant un lien douloureux à son passé comme on l'apprendra). Les deux séquences suivantes poursuivent cette idée, d'abord en établissant la communication entre eux dans le hall vide du théâtre, puis le verre échangé en tête à tête dans un pub. Asquith les isole du monde qui les entoure par ce jeu sur l'espace, soit en se focalisant sur leur visage et sentiments changeant, soit en estompant littéralement l'extérieur avec un premier baiser mis valeur par un travelling avant qui rend presque abstrait l'arrière-plan du joueur d'accordéon dans le bar. Tout le film sera pour les amoureux une poursuite de ce moment, de récréer cet espace intime commun malgré l'opposition des blocs qui les dépasse.

Dès lors Anthony Asquith alterne la froideur des étouffantes diplomaties américaines et russes avec une vraie flamboyance visuelle et sensualité explicite des héros. La continuité avec Brève Rencontre opère avec à nouveau un leitmotiv musical romanesque tout au long du récit (Le lac des cygnes pour le film d'Asquith, le concerto pour piano n° 2 de Rachmaninov chez Lean) mais Asquith inverse l'esthétique intimiste claustrophobe de son modèle, porté par la jeunesse et la fougue de ses personnages loin de la résignation des adultes usés de David Lean et Noel Coward. Le point central de cette approche sera l'union charnelle des amoureux dans l'appartement de Ted, renforcée par l'intrusion momentanée d'éléments extérieur (quand l'intrus suffisait à refroidir les semblants d'élans physique dans une scène voisine dans Brève rencontre) et l'horizon s'étendant littéralement pour eux avec cette pleine lune accompagnant leur étreinte. Un des aspects passionnant du film est le regard suspicieux des diplomaties sur l'union et la manière dont il s'exprime.

Si chacun des héros est épié par ses pairs, chez les russes les masques tombent vite et le déchirement est filial pour Anna face un père (David Kossoff) qui a toujours tout sacrifié à la cause même si cela devait faire souffrir sa famille. Pour Anna cet amour est ainsi une émancipation et une manière d'exprimer à son père ce que sa carrière a coûtée à sa vie personnelle, le tout dans une grande finesse dénuée de manichéisme. A l'inverse la pure paranoïa règne chez les américains qui épient le faux pas potentiel de Ted, interprétant sous cet angle les manifestations d'amour à distance entre lui et Anna (ce poème téléphonique décrypté comme un code secret). Sur tous ces points le film constitue un beau précurseur du superbe et trop méconnu The Tamarind Seeds de Blake Edwards (1974), tout aussi romantique mais plus virtuose et ironique dans sa vision des jeux d'espions (la phrase finale d'Anna est presque la note d'intention du film de Blake Edwards).

Dès lors le suspense final fonctionne comme une parfaite illustration de cette opposition. La fougue, le mouvement perpétuel et les grands espaces déployant au fil de la fuite des fugitifs (toujours avec cet isolement suspendu comme les retrouvailles dans le train) fonctionnent à l'inverse des intérieurs figés, des mines taciturnes et immobiles des poursuivants qui ne peuvent suivre le rythme. C'est la force des sentiments qui décloisonne symboliquement (les inserts sur les flots de vagues durant la scène d'amour) puis concrètement cet espace et ouvre l'horizon des personnages. Un superbe œuvre romantique portée de plus par deux interprètes habité, en particulier la française Odile Versois dont la belle photo de Jack Asher n'a de cesse de mettre en valeur le moindre frémissement.

 Sorti en dvd zone 2 anglais chez ITV et sans sous-titres anglais

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire