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mardi 17 octobre 2017

Muriel ou le Temps d’un retour - Alain Resnais (1963)


Septembre 1962. Hélène Aughain, femme au début de la quarantaine et antiquaire à domicile, vit à Boulogne-sur-Mer avec Bernard Aughain, son beau-fils qui revient d'Algérie. Elle fait revenir son amour de jeunesse, Alphonse Noyard, un homme dissimulateur, charmeur et habile. Il arrive accompagné d'une jeune femme, Françoise, actrice débutante, qu'il fait passer pour sa nièce. Hélène les accueille et la cohabitation des membres du groupe va s'avérer source de tensions : rémanence des histoires propres à chacun, résolution du passé et amours contrariées.

Dans les premiers films d’Alain Resnais, le souvenir est un traumatisme qui nous hante dans les méandres intimes de Hiroshima mon amour (1959), une illusion qui nous échappe à travers le labyrinthe mental de  L'Année dernière à Marienbad (1961) ou encore un bonheur que l’on poursuit dans Je t'aime, je t'aime (1968). Resnais synthétise toute ces approches sous un jour intime et politique avec Muriel ou le Temps d’un retour, son troisième film.

C’est le souvenir d’un amour de jeunesse qui suscite les retrouvailles d’Hélène (Delphine Seyrig) et Alphonse (Jean-Pierre Kérien), longtemps après leur séparation douloureuse. C’est également souvenir qui trouble Bernard (Jean-Baptiste Thierrée) le beau-fils d’Hélène, marqué par son expérience de la Guerre d’Algérie. La flamme d’une passion passée guide les échanges nostalgiques, les regards troublés et la promiscuité espérée entre Hélène et Alphonse. De même l’attitude étrange de Bernard suscite autant le mystère que la pitié en laissant supposer les horreurs vues au front qui rendent si difficile son retour à la vie civile. Le film semble dans un premier temps étonnamment linéaire comparé aux travaux passés de Resnais mais les motifs de dérèglement se glissent progressivement. 

La jovialité forcée des retrouvailles est ainsi troublée par des cuts de montage abrupts qui rompent l’harmonie attendue comme pour nous en montrer d’emblée l’illusion. Après une entrée en matière constituant une relative unité de temps, Resnais déroule dans une sorte d’accéléré du rêve le déroulement de jours entiers, de lieux divers et de plusieurs intrigues parallèles. Ce parti pris était annoncé avec le premier repas ou par malaise, Hélène est mouvement ou babillage perpétuel pour ne pas laisser l’intimité et donc la vérité s’immiscer. Pour Alphonse cette poudre aux yeux se joue dans la répétition de l’évocation de ses souvenirs de résistants ou de sa vie d’entrepreneur en Algérie, mais aussi la vraie nature de ses rapports avec sa « nièce » Françoise (Nita Klein). 

C’est d’ailleurs l’amorce de romance avortée avec elle qui questionne quant au mal-être de Bernard, tout aussi fuyant avec une amante passagère et dont la supposée fiancée Muriel reste invisible.
L’impossible apaisement ressenti par cette narration est ainsi une manière de révéler les mensonges qui se dissimulent sous cet écrin apaisé. Hélène noie son chagrin et son argent au jeu, Alphonse le sien dans les bars où il se donne l’illusion de reprendre une affaire et si leur vérité sombre apparaîtra pleinement en conclusion, celle de Bernard se révèlera pleinement à mi-parcours. 

En Algérie, il fut le tourmenteur et le meurtrier de la fameuse Muriel en s’adonnant à la torture et depuis le souvenir et la culpabilité le hantent. Cette approche cryptique fascinante est la façon dont Resnais aura choisi d’évoquer la Guerre d’Algérie alors que la censure règne en France dès qu’il s’agit d’aborder le sujet dans la fiction. Le cadre même du récit est traversé de ces stigmates du souvenir avec cette ville de Boulogne dont Resnais filme les espaces sinistrés par les bombardements, ou des inserts sur des noms de rue ramenant à la Seconde Guerre Mondiale.

Le récit ne ralenti donc que dans sa première partie d’exposition, puis dans la dernière où les masques tombent. Le souvenir s’avère inventé ou volé pour Alphonse, étouffé pour Hélène et indélébile chez Bernard. Pour chacun l’illusion d’un quotidien normal est désormais impossible et les condamne tous à l’exil physique et/ou mental. Le souvenir ramène ici à un présent cruel et oppressant où Resnais offre à peine quelques respirations (les balades à cheval de Bernard) et privilégie souvent la modernité des barres d’immeuble froid de ce Boulogne reconstruit. Un des Resnais les plus sombre dont on retiendra particulièrement la prestation tourmentée de Delphine Seyrig. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Arte

3 commentaires:

  1. Hello Justin. Un Resnais passionnant je trouve et mésestimé. On comprend seulement peu à peu ce qui se passe et de quoi parle le film. Tu me donnes envie de le revoir.

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    1. Salut Strum, oui vraiment trop méconnu ce Resnais qui nous berne par sa fausse normalité avant de révéler ses secrets. Une belle découverte de plus dans sa filmo.

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  2. Un film puissant, déambulation douloureuse dans le temps (les fragments du passé qui bousculent le présent du récit) et l'espace (la présence incroyable de la ville), avec une énième réinvention formelle de la part du réal.

    E.

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