Le socle de l’immense réussite de Le Syndicat du crime (1986) reposait, devant et derrière la caméra, sur la profonde amitié entre Tsui Hark et John Woo respectivement à la production et à la réalisation. Ce lien va se distendre une première fois lorsque Woo sera contraint de signer Le Syndicat du crime 2 (1987) pour de pures raisons commerciales, sa virtuosité formelle surmontant à peine les scories béantes d’un script boiteux. La rupture serait consommée avec The Killer (1989), où Tsui Hark se désolidarisera de l’approche de John Woo sur l’œuvre qui allait façonner la renommée internationale de ce dernier. L’association allait donc se rompre, chacun retournant à ses projets respectifs. Ou presque. Parmi les possibilités envisagées pour faire Le Syndicat du crime 2, John Woo avait proposé de faire un préquel au Vietnam centré sur le personnage de Mark, ce qui permettrai de faire revenir Chow Yun-fat.
Un autre choix plus bancal sera fait, mais l’idée d’un récit au Vietnam demeure. Tsui Hark va s’approprier le postulat de John Woo pour en quelque sorte lui voler sa franchise en revenant à la réalisation (il n’avait « officiellement » plus réalisé depuis Peking Opera Blues (1986)) pour Le Syndicat du crime 3. John Woo de son côté allait livrer sa version partant des mêmes bases avec Une Balle dans la tête (1990). Les méthodes discutables de Tsui Hark et cette amitié rompue ont longtemps entretenues la passion des fans de cinéma hongkongais, et entraîné un désamour très injuste envers Le Syndicat du crime 3. Pourtant à la revoyure rapprochée de la trilogie, ainsi que d’Une Balle dans la tête, le constat s’impose : Le Syndicat du crime 3 est indéniablement le plus réussi du lot. Les origines communes des projets amènent forcément un certain mimétisme sur certaines séquences. C’est le cas lors de l’arrivée de Mark (Chow Yun-fat) et Man (Tony Leung Ka-fai) à Saïgon, lorsque deux jeunes femmes qu’il viennent de draguer son abattues quelques instants plus tard dans une émeute. La même scène existe dans Une Balle dans la tête, mais Woo fait des jeunes femmes de pures victimes alors qu’elles jouent un rôle plus actif chez Tsui Hark. La spirale criminelle emportant les personnages en plein tumulte de la Guerre du Vietnam est l’autre point commun principal, mais Tsui Hark prend ensuite une autre direction. Enfant de la diaspora chinoise au Vietnam, il y vécu jusqu’à ses 14 ans avant que sa famille ne migre à Hong Kong. Cette expérience personnelle imprègne grandement le personnage du père de Man (Kien Shih), vieil homme ayant construit sa vie au Vietnam et réticent à le quitter alors que la situation sur place devient dangereuse. A travers se protagoniste s’exprime l’incertitude de l’exilé chinois, dans l’impossibilité de retourner en Chine continentale et à cet âge avancé hésitant à tout reconstruire dans un Hong Kong où tout va plus vite. L’identité chinoise est un des thèmes majeurs de Tsui Hark et c’est en partie par elle qu’il construit dans un premier temps les liens de ses héros. Il y a le lien familial entre Mark, son cousin Man et le père de celui-ci, alors qu’il a perdu trace de son propre père en Chine. Ils constituent le seul lien à sa patrie inaccessible, alors encore en plein dans la Révolution Culturelle. Ce lien entre exilés chinois s’exprime aussi par les rencontres supposées de passage, dans la très belle scène où Mark sollicité l’aide de Chow Ying Kit (Anita Mui) afin d’obtenir les fonds pour payer un passeport et quitter le Vietnam. Le ton s’adoucit en évoquant ces racines communes, même si sous cette solidarité se devine déjà un sentiment plus tendre entre Mark et Chow Ying Kit. Mark est ici encore une page blanche, un jeune homme inexpérimenté, alors que Chow Ying Kit traîne déjà toute l’amertume de l’être déraciné qui a perdu un peu de lui-même dans sa quête de réussite en terre étrangère. Cela donnera une très belle scène de confession durant laquelle Chow Ying Kit fend l’armure de l’aventurière implacable. En effet, la grande idée de ce préquel est de montrer que le modèle du Mark élégant, désinvolte et impitoyable du Syndicat du crime est une femme. L’approche romantique permet d’introduire sans lourdeur les différents éléments iconiques du personnage tel qu’on l’a découvert ébahit dans le film de 1986 : l’imperméable, les lunettes noires… Elle apprend littéralement le tir à Mark, et durant une scène d’action arbore sa fameuse posture héroïque deux pistolets à la main. Tsui Hark n’égale pas la virtuosité des gunfights hypertrophiés de John Woo, mais, quand ces derniers pouvaient presque constituer des apartés s’appréciant pour le seul morceau de bravoure détaché du récit, l’implication émotionnelle est constante dans Le Syndicat du crime 3. Tsui Hark construit un passionnant personnage féminin, complexe et tourmenté, porté par la magnifique interprétation d’Anita Mui. Cette femme qui a fondé toute son existence sur le pouvoir de l’argent, se trouve rattrapée par ce dangereux monde criminelle devenu le sien alors qu’elle s’éveille enfin au vrai amour. Ho Cheung Ching (Saburô Tokitô), antagoniste également piégé entre deux identités et contrées, bénéficie d’ailleurs d’une écriture tout aussi pertinente jusqu’au bout même si son parcours lui fait associer l’amour et la possession. La profondeur des figures féminines et la capacité à façonner de flamboyantes romances accompagne toute la filmographie de Tsui Hark, Peking Opera Blues, Green Snake ou encore The Lovers en incarnant les sommets. C’est sans doute là que se joue la différence et sans doute l’avantage sur John Woo. L’amitié virile est bien plus réussie que la romance notamment dans The Killer, notamment dans la posture unidimensionnelle et victimaire du personnage de Sally Yeh. Les liens masculins sont ici intenses également entre Mark et Man, mais il y a un vrai supplément d’âme dans le souffle épique, romanesque et intimiste ajoutée par la romance agitée entre Chow Yun-fat (qui livre une de ses plus belles interprétations) et Anita Mui. L’accalmie des moments heureux se dispute à l’incompréhension d’un baiser manqué, d’un triangle amoureux trop respectueux où chacun veut se retirer, et les vrais sentiments ne pourront s’affirmer que dans le sang et les larmes. La photogénie d’Anita Mui, capable d’incarner par une tenue, une posture ou une moue des affres de mélancolie (atouts venant de sa carrière parallèle de popstar de la Cantopop) inspire à Tsui Hark quelques somptueux tableaux comme lorsqu’il la filme attendant de nuit dans un temple. Comme évoqué plus haut, les gunfights n’ont pas l’inventivité d’un John Woo mais Tsui Hark endosse une grandiloquence formelle et une emphase dramatique magnifiée par la photo de Horace Wong et le souffle du score synthétique de Lowell Lo (le thème bien connu de Joseph Koo faisant son apparition ici et là). Le climax est ainsi un sommet pyrotechnique par son haletant face à face avec un tank, et mélodramatique par son dénouement déchirant. L’apparition héroïque d’un Mark toujours plus proche de son incarnation future, dans la pénombre, portant un long imper et mitrailleuse à la main, façonne une destinée double. Celle du héros dont nous connaissons déjà le sort funeste, et celle de l’homme qu’il aurait pu devenir sans la perte tragique de son grand amour. Tsui Hark signe un grand film trouvant un équilibre inattendu la dimension sociale, politique et intime au milieu du chaos.Sorti en bluray chez Metropolitan








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