Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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mercredi 9 octobre 2013

Les Lèvres rouges - Daughters of Darkness, Harry Kümel (1971)

La comtesse Báthory et sa suivante Ilona prennent une chambre dans un hôtel à Ostende. La comtesse séduit un jeune couple composé d'un Anglais, Stefan, et d'une Suédoise, Valérie. Au même moment, des jeunes filles de la ville sont victimes de crimes sanglants.

Cette production belge nous offre une troublante relecture moderne du mythe de la Comtesse Báthory. La principale qualité du film est son sens de l'atmosphère avec ici la rencontre trouble entre les jeunes mariés Stefan (John Karlen) et Valérie (Danielle Ouimet) avec la mystérieuse comtesse (Delphine Seyrig). Sous les élans juvéniles du jeune couple, le script distille les non-dits dans leur relation tel le refus de Stefan de présenter Valérie à sa mère et restant coincé dans cet hôtel désert.

Báthory troublée par la jeune femme saura s'engouffrer dans cette brèche et va semer la discorde entre eux, aidée de sa secrétaire et maîtresse Llona (Andrea Rau). Harry Kümel pose une ambiance assez fascinante, tout d'abord en exploitant avec brio son fabuleux décor.

Le film fut tourné à l'hôtel Astoria de Bruxelles pour les intérieurs et à Ostende pour les extérieurs ainsi qu'une séquence à Bruges. On a une ambiance de désolation étrange avec cette architecture flamande prenant un ton imposant, menaçant et hypnotique par la mise en scène aérienne de Kümel, la photo de au variation chromatique rouge/bleu d'Eduard Van der Enden et score magnétique de François de Roubaix.

Ainsi captivé c'est plutôt du côté du scénario que le bât blesse malgré la beauté plastique. Il y a un vrai manque de folie dans les péripéties finalement assez quelconques et l'érotisme latent s'avère très timoré également, le désir étant soit trop forcé et maniéré du côté de Delphine Seyrig (malgré une sacrée présence et des tenues extravagantes qui marque la rétine) ou alors trop froid du fait du jeu limité de Danielle Ouimet.

Reste une dernière scène réellement flamboyante qui exprime enfin tout l'inattendu qui manque à ce qui a précédé. Une curiosité mais finalement même dans un contexte d'époque la vision récente d'une Julie Delpy était autrement plus novatrice que cet essai trop timide.

Sorti en dvd zone 2 français chez Malavita

Extrait

mardi 8 octobre 2013

The Party - Blake Edwards (1968)

Un acteur indien, nommé Hrundi V. Bakshi, est recruté par un studio hollywoodien pour jouer un soldat indigène dans un remake de Gunga Din. Lors du tournage, cet homme très maladroit détruit un des décors très coûteux du film. Le producteur très fâché contre le comédien de second ordre demande qu'on le note sur une liste noire. Suite à une erreur-quiproquo du studio, Hrundi se retrouve invité à la fête annuelle du studio, à Hollywood. Pendant la fête, le comédien accumule les gaffes mais n'est pas le seul...

Blake Edwards et Peter Sellers faisaient une entorse à leurs saga de La Panthère Rose avec ce chef d'œuvre comique et sommet de leur collaboration. The Party est un film sous influence assumée tout en étant une comédie au traitement radical et quasi expérimental. On se souvient de quelle manière Peter Sellers au départ second rôle (la vraie star étant David Niven) avait littéralement vampirisé le premier volet de La Panthère Rose (1963) et faisant sienne la saga dès l'épisode suivant avec le génial Quand l'inspecteur s'emmêle (1964). Cette fois Blake Edwards façonne un écrin à la (dé)mesure de sa star avec un scénario minimaliste (faisant à peine 63 pages le réalisateur se vantant que c'est le plus court sur lequel il ait jamais travaillé) et prétexte à laisser s'exprimer le génie de Sellers.

Ce dernier compose ici un personnage bien différent de son mythique Inspecteur Clouseau. Celui-ci était un monument de bêtise égocentrique que la conscience de son génie tout relatif amenait à commettre les pires bévues en toute assurance. Cette fois il sera le bien plus innocent Hrundi V. Bakshi, acteur indien dont la maladresse fonctionne plus sur le motif du poisson hors de l'eau et constamment inadapté à son environnement. On en a un exemple dès l'extraordinaire scène d'ouverture où son excès de zèle enlise littéralement le tournage en cours alors qu'il se refuse à arrêter de jouer du clairon. C'est avec la même candeur qu'il exaspère définitivement le réalisateur dont il vient de détruire accidentellement le décor et qui lui promet de le rayer du métier en demandant innocemment : "Même à la télévision ?"

L'idée est donc de plonger ce gaffeur insouciant dans le cadre le plus superficiel et hypocrite qui soit, une soirée mondaine hollywoodienne que sa sincérité et maladresse va dynamiter. Après avoir montré dans l'ouverture de façon spectaculaire les dégâts que peut causer malgré lui Bakshi, Edwards joue avec brio sur la retenue et l'attente une fois la "party" entamée. La demeure futuriste typiquement 60's à l'architecture improbable et aux gadgets en pagailles offrira un terrain de jeu idéal où Edwards exploite toutes les ressources comiques possibles.

Cela va de la simple maladresse de Bakshi (la perte de chaussure d'entrée), sa fantaisie enfantine (le fameux "birdie num num" ou l'épisode ou il manipule le tableau de contrôle de la maison) et les éléments physique qui semblent diaboliquement ligués contre lui, occasionnant certains gags aussi extraordinaire qu'inattendus (le rouleau de papier toilette se déroulant indéfiniment).

Peter Sellers (qui avait déjà incarné un indien dans le très moyen Millionnaire de Anthony Asquith) peinturluré et accent prononcé est absolument génial de timing comique et compose un personnage très attachant dont Edwards se plait à souligner la dimension enfantine par de multiples idées qui le place constamment à la marge : l'arrivée dans sa minuscule voiture à trois roue (hommage à la voiture de Monsieur Hulot dans Les Vacances de Monsieur Hulot), le coucou lancé loin des lieux de la catastrophe qu'il vient de provoquer, cette table de dîner où il se retrouve à hauteur limitée ou encore sa manière décomplexée de s'incruster dans les conversations guindées comme un gamin cherchant à se faire des copains, sans parler d'un hilarante et incontrôlable envie d'uriner.

Blake Edwards bien que n'ayant pas encore connu ses fameux déboires à Hollywood annonce déjà le ton corrosif de sa satire S.O.B. (1981) avec le portrait peu reluisant fait de cette communauté ici. Courbettes, hypocrisie ou encore producteur trop entreprenant souhaitant emmener les starlettes jusqu'à leur lit, l'atmosphère pourrait être bien plus sordide sans l'humour. La présence de Bakshi sert donc de dynamiteur, contaminant progressivement l'ensemble, du serveur profitant de la moindre occasion pour s'en jeter un à la maîtresse de maison frisant la syncope à la moindre contrariété pour nous mener au final anarchique entre mousse éléphant et hippie dans une joyeuse hystérie.

Bakshi va pourtant trouver une âme aussi pure que la sienne dans ce cadre avec la douce Michelle Monet (Claudine Longet), apprentie chanteuse pas loin d'être brisée par ces codes du paraître mais qui trouvera un soutien idéal avec notre héros. Là encore la maladresse, l'emprunt et la fantaisie de leurs échanges contribue à en faire des enfants déplacés dans un cruel monde d'adulte que leur alliance défiera, chassant la solitude pour Bakshi et le sentiment d'exploitation pour Michelle. Le film contribuera d'ailleurs grandement à la notoriété de la française Claudine Longet qui entamera une jolie carrière musicale par la suite et nous envoute ici le temps d'un divin Nothing to lose. C'est elle qui donne de la consistance à Bakshi qui nous apparaît naïf mais certainement pas simplet (et finalement très respectueux pour les indiens*) comme le montre la défense qui prendra de Michelle face à l'odieux réalisateur ou sa réaction outrée face à l'éléphant maquillé.

Bien que sous influence (Tati essentiellement) The Party ne ressemble à rien de connu. Edwards ose un rythme languissant bien loin de la comédie survoltée attendue (sans musique extra-diégétique si ce n'est celle des musiciens à l'écran), use d'un découpage sobre exploitant plus la largeur et la profondeur de son décor (ou comme chez Tati encore l'attention est de mise tant on découvre de nouveaux gags et péripéties dissimulés dans un recoin de l'image à chaque vision) et laisse graduellement s'insinuer la folie.

L'interprétation de Sellers est si grandiose qu'il n'y a même pas besoin de lâcher les chevaux trop vite, le spectateur est souvent plié de rire AVANT le gag en lui-même simplement par les mines ahuries de Bakshi et l'attente de sa prochaine bêtise, les préliminaires avant la catastrophe. La prouesse est telle que le final apocalyptique est presque moins drôle que la première partie sobre où on guette chaque dérèglement. Le résultat, un des chefs d'œuvres d'Edwards et un des films les plus drôles jamais réalisés.

  
*La première ministre indienne Indira Gandhi reprenant à son compte une des maximes de Bakshi In India we don't think who we are, we know who we are! lorsque le méchant réalisateur lui lancera un Who do you think you are quand il défendra Claudine Longet de ses assauts.

Sorti en dvd zone 2 français chez MGM

lundi 7 octobre 2013

Sylvie et le Fantôme - Claude Autant-Lara (1946)


La jeune Sylvie, vivant dans le château de son père, un baron ruiné, est fascinée par le portrait d'un jeune chasseur qui se fit tuer par amour pour sa grand-mère à l'âge de 20 ans. Ses sentiments vont faire revivre le fantôme du malheureux. Pour ses seize ans, son père engage un jeune homme pour jouer le rôle d'un fantôme. La suite est une série de quiproquos car elle se retrouve alors non pas avec un fantôme mais quatre; l'acteur engagé par son père, Ramure un prisonnier évadé, Frédéric le fils de l'acheteur du tableau et le vrai fantôme1...

Claude Autant-Lara rencontrait un de ses grands succès populaire avec ce charmant et envoutant Sylvie et le Fantôme. Adapté de la pièce éponyme de Alfred Adam, le film se situe à mi-chemin entre la veine du fantastique poétique initiée au début des années 40 par des films comme Les Visiteurs du Soir (1942) et la tonalité romantique et vaudevillesque initiée par Autant-Lara dans Douce (1943), Le Mariage de chiffon (1941) ou plus tard Occupe-toi d'Amélie (1949). Ces deux veines s'entremêlent merveilleusement, cette dimension surnaturelle et romantique incarnée par l'héroïne entraînant toute la suite de réactions en chaîne et quiproquos de l'intrigue et des autres personnages.

Sylvie (Odette Joyeux actrice fétiche d'Autant-Lara durant les années 40 et avec lequel elle tournera quatre films) est une jeune fille rêveuse plus fascinée par le passé et ses fantômes que le monde qui l'entoure. Elle est ainsi subjuguée par un vestige du vétuste château familial à savoir le portrait d'un jeune chasseur tué pour avoir courtisé sa grand-mère.

Le drame revêt une dimension romanesque exaltante pour la jeune fille qui se ressent dès la scène d'ouverture où elle relate les faits à une assemblée conquise par sa passion. Autant-Lara amorce le mystère par petites touches que ce soit par l'obsession du chien pour le tableau où le décor fabuleux du château où la découverte d'un passage secret annonce le côté poreux qui se ressentira par la suite avec le vrai spectre déambulant joyeusement dans tous les recoins.

Une désillusion va ainsi amener le fantôme du chasseur à réellement se manifester, l'appel de celle qui l'idolâtre étant le plus fort lorsque le Baron en difficulté financière devra vendre le tableau. Le fantôme arbore les traits de Jacques Tati dans un port majestueux et un masque mêlant tendresse et résignation pour celle qu'il ne peut qu'effleurer. Ce romantisme va pourtant prendre une dimension plus concrète avec une suite de rebondissement surprenant.

Le Baron regrettant d'avoir vendu le tableau que chérissait sa fille engage pour son anniversaire un acteur qui se fera passer pour le fantôme bercera encore ses illusions pour le soir de ses seize ans. Sauf que rien ne se déroule comme prévu puisque à l'acteur initialement prévu Anicet (Louis Salou), vont se mêler le voleur au cœur tendre Ramure (François Périer) et l'amoureux transi Frédéric (Jean Desailly) sous les draps du faux fantôme.

Trois fantômes et trois tonalités différentes qui relanceront constamment l'action. La plus touchante avec la passion inattendue et résignée de Ramure avec un François Perier particulièrement attachant en gros bourru surpris de voir vaciller ainsi son cœur. La plus romantique et presque niaise avec les envolées exaltée de Frédéric où Jean Desailly représente en quelque sorte l'idéal romantique de ce fantastique poétique qui imprègne le cinéma français tandis que le troisième larron Anicet fait plutôt office de caution comique avec ses manières d'acteur narcissique cabot.

A ces trois-là le vrai fantôme tient le rôle d'observateur amusé mais nourrit les même sentiments pour Sylvie et à la maladresse (Ramure) et aux grandes envolées (Frédéric) de ses rivaux du monde des vivants l'exprime lui par sa gestuelle expressive où les talents de mime de Jacques Tati font merveille. Ses mouvements délicats et ses regards possèdent autant de force que les mots, renforcés par des effets spéciaux ajoutant encore à la poésie de l'ensemble.

Notre fantôme glisse, s'élève et traverse les murs avec une grâce céleste dont Autant-Lara atténue la mièvrerie potentielle par le ton farceur du spectre qui se plaît à tourmenter les personnages les plus outranciers comme la comtesse râleuse incarnée par Claude Marcy. Odette joyeux est confondante de charme et de naïveté, le récit étant en quelque sorte son parcours initiatique ou après s'être plongée dans le passé et ses passions évanouies elle va s'ouvrir à des sentiments plus concrets.

Cette alternance entre onirisme et réel s'inscrit ainsi concrètement aussi dans les ruptures de ton du film où les moments sincères (les échanges entre Odette Joyeux et François Perrier sont les plus captivants) alternent avec le vaudeville le plus virevoltant avec quiproquos et courses poursuites en pagaille. Un très beau moment où étrangement l'émotion fonctionne bien plus envers les amoureux éconduits (d'ici ou de l'au-delà) que pour le couple finalement formé lors de la conclusion. La dernière scène est une merveille avec séquence illustrant parfaitement l'enchantement visuel et sentimental que fut ce Sylvie et le Fantôme.

Sorti en dvd zone 2 français chez SNC/M6 Vidéo

Extrait

samedi 5 octobre 2013

La Course à la mort - Death Race, Paul W.S. Anderson (2008)

Dans une Amérique futuriste, les prisonniers sont contraints de participer à de très violentes courses automobiles dans des arènes fermées. C'est dans ce contexte qu'un homme qui doit être libéré dans quelques semaines se voit assigné à participer à l'une de ces courses. Celle-ci est une course à la mort ! Il devient alors l'un des favoris du public qui le connaît sous le nom de Frankenstein...

Parmi les plus fameuses productions seventies de Roger Corman, La Course à la Mort de l’an 2000 de Paul Bartel était un savant mélange de série B outrancière typique de l’époque et de farce politique subversive avec son message virulent sur le spectacle comme opium du peuple. Voir le très mauvais Paul Anderson s’atteler au remake n’avait donc rien de rassurant, malgré les notes d’intention de ce dernier, désirant replacer la charge du film dans le contexte des médias actuels avec la télé réalité.

Le film est plutôt raté à ce niveau, hormis les manigances du personnage de directrice sadique, incarnée par Joan Allen, en quête d’audimat et de sensationnel, le thème est finalement à peine effleuré. Jamais le regard du spectateur (pourtant présent dans le film original) n’est interrogé, ni l’impact médiatique des courses, leur déroulement en vase clos au sein de la prison n’étant pas la meilleure des idées.

Pourtant, un peu à la manière du remake de Assaut de Carpenter par Jean François Richet, l’évacuation du message politique au profit du pur film de genre sans prétention s’avère assez convaincante. Les changements du scénario par rapport au film original vont dans ce sens (notamment l’histoire et l’identité de Frankenstein connue d’entrée), avec une ambiance de film de prison plus prononcée, le début du film enchaînant les clichés les plus éculés du genre avec ses gangs raciaux, la provocation et le bizutage des nouveaux venus.

L’amateur d’action virile (avec ses moments bien putassiers, dont ces bimbos venues d’autres pénitenciers dont on cherche encore l’utilité autres qu’esthétique), devrait donc y trouver son compte, Anderson se montrant plutôt efficace (à défaut d’être aussi tourbillonnant et inventif qu'un Speed Racer) lors des scènes de courses, en multipliant les cascades spectaculaires et les morts bien graphiques dont une décapitation au rétroviseur des plus brutales.

Jason Statham est une nouvelle fois parfaitement à l’aise et charismatique (il mériterait vraiment de se faire offrir des rôle plus consistants montrant de vraie disposition dramatique dans Braquage à l’Anglaise notamment), bien entouré par une galerie de personnages dégénérés à la caractérisation très bd dans l’esprit, même si Tyrese Gibson déçoit en Machine Gun Joe, bien loin de la prestation survoltée de Stallone dans le film original. Plutôt plaisant au final, et relevant un peu la filmographie généralement médiocre de Paul Anderson.

Sorti en dvd zone 2 français chez Universal

vendredi 4 octobre 2013

Perfect Blue - Satoshi Kon (1997)

C'est sans regret que Mima, chanteuse, quitte son groupe pour se consacrer à une carrière de comédienne. Elle accepte un petit rôle dans une série télévisée. Cependant son départ brusque de la chanson a provoqué la colère de ses fans et plus particulièrement celle de l'un d'eux. Le mystérieux traqueur passe à l'acte en dévoilant en détail la vie de la jeune femme sur Internet, puis en menaçant ses proches.

Idéalement mis en orbite par son mentor Katsuhiro Otomo d'abord dans le milieu du manga (où il sera son assistant sur Akira) puis celui de l'animation (Roujin Z, le magnifique film à sketch SF Memories pour lesquels il conçoit les décors et signe les scénarios dont celui du meilleur sketch Magnetic Rose), Satoshi Kon prenait enfin son envol avec ce coup d'éclat inaugural que sera Perfect Blue. Comme cela se vérifiera largement par la suite, l'inspiration de Satoshi Kon lorgne largement plus vers le cinéma "live" que l'animation (son Tokyo Godfathers (2003) remake officieux du Fils du désert (1948) de John Ford) et ses influences sont plus occidentales que japonaises que l'on reste dans le domaine du cinéma (Terry Gilliam et sa trilogie de l'imaginaire Bandits, Bandits (1982), Brazil (1985) et Les Aventures du baron de Münchhausen (1988)) mais aussi du côté de la littérature avec Philip K. Dick (même si tout de même l'auteur japonais Yasutaka Tsutsui dont il adaptera le Paprika et à qui on doit La Traversée du temps est une référence avouée).

Dans toutes ces influences on décèle un attrait pour des auteurs ayant su déformer la perception de la réalité, thématique qui sera au cœur de l'œuvre du réalisateur. Kon mêle cela à un sujet typiquement japonais à savoir la fascination pour les Idol, ces starlettes locales éphémères naviguant entre pop music formatée, mannequinat et cinéma dont les attraits de lolitas attirent une horde de fan plus ou moins recommandable.

On suit donc les mésaventures de l'une d'elles, Mima, qui va quitter son groupe à succès pour embrasser une carrière d'actrice au grand désespoir de ses admirateurs, en particulier l'un d'entre eux particulièrement dangereux. Après avoir créé une page web où il endosse son identité tout en semblant étonnamment informé de son quotidien, il va peu à peu menacer les membres les plus influents de son entourage et cause de l'éloigne progressif de l'idéale image d'Idol qu'il se fait d'elle.

Satoshi Kon créé dès le départ une confusion entre rêve et réalité qui ira croissante avec la tension et surtout l'état mental de son héroïne. On le comprend dès la scène d'ouverture ou de manière encore sobre on a un mimétisme à travers le montage, le jeu sur les raccords entre le quotidien de Mima et son existence d'Idol qu'elle s'apprête à quitter. La séparation reste là encore bien définie et perceptible mais le réalisateur en entremêlant suspense classique et les propres angoisses existentielles de l'artiste va peu à peu nous perdre dans un dédale où l'on ne distinguera plus rien.

La menace est ainsi autant extérieure qu'intime avec une héroïne déchaînant les passions par ses choix bien éloignés de son ancienne carrière policée (photos dénudées, tournage de scènes sexuelles explicite) et ses propres doutes et culpabilité se confondent avec ceux des fans les plus virulent, laissant de nombreuses fois entendre le harceleur est une création de son esprit.

La mise en scène de Satoshi Kon obéit ainsi plus aux codes du thriller schizophrène (on pense souvent au Répulsion de Polanski) où la notion de point de vue est malmenée par le mental vacillant de Mima. C'est d'abord des personnages qui disparaissent puis réapparaissent dans une même séquence et nous faisant douter de ce que l'on voit (les présences/absences du fan pervers sur le tournage du film) avant que ce ne soit les séquences elles-mêmes qui s'escamotent dans un maelstrom troublant où réalité et fiction sont indistincts, chaque dérapages se concluant par un réveil en sursaut de Mima ne sachant plus si elle si elle a vécu, rêvée ou tournée ce que l'on vient de voir.

Pour plus de confusion encore, cette perte d'identité et de repère correspond aussi à l'intrigue du film que tourne Mima avec un personnage schizophrène suite à un traumatisme. Satoshi Kon laisse autant une réalité factice envahir notre perception que le fantasme cauchemardesque le plus prononcé avec le double torturé et envahissant de Mima symbolisant sa culpabilité mais qui prendra un tour plus concret dans la conclusion.

Le brio de la réalisation compense les quelques carences techniques d'une œuvre au budget modeste, avec notamment des arrières plans statiques et des scènes de foules grossières où la population demeure à l'état de silhouettes sans détails. L'influence du film (qui voyagera grandement et sera de nombreuses fois récompensé en festival) est considérable notamment chez un certain Darren Aronofsky qui reprendra un plan à l'identique dans son Requiem for a Dream (Mima recroquevillée dans sa baignoire hurlant en silence et imitée par Jennifer Connely dans Requiem) et de nombreuses situations dans Black Swan (2010) notamment les jeux de miroirs et de reflets.

Ce sera quelques années plus tard le tour d'un Christopher Nolan de lorgner cette fois sur Paprika (2007). Même s'il cherche surtout à transposer des idées de mise en scène "live" ici, Kon sait brillamment user des codes de l'animation lorsqu'il s'agira de verser dans le pur baroque notamment lors de la conclusion avec les déplacements irréels du double de Mima, atteignant même le pur génie quand il confond fantasme et réel dans un même plan (le reflet de vitre montrant le vrai visage du double dans un rictus dément tandis qu'une Mima radieuse et inquiétante sautille juste à côté).

Le résultat est tout simplement stupéfiant et plus qu'un grand film d'animation, Satoshi Kon signe un des plus grands thrillers des quinze dernières années et dignes des plus grands dès ce galop d'essai. Le plus fou c'est que le meilleur était encore à venir, un pur diamant noir.

Sorti en dvd zone 2 français chez HK Vidéo

mercredi 2 octobre 2013

Marée Nocturne - Night Tide, Curtis Harrington (1961)

Un marin tombe amoureux d'une jeune femme qui interprète une sirène dans un parc d'attraction.

Une jolie et poétique curiosité où plane l'ombre des productions Val Newton/Jacques Tourneur à la RKO avec ce fantastique ténu en réalité et cauchemar. On suit ici les amours étranges de Johnny Drake (Dennis Hopper) marin en permission à Santa Monica qui va tomber sous le charme de la mystérieuse Mora (Linda Lawson). Dennis Hopper à contre-emploi est parfait d'innocence juvénile tandis que Linda Lawson dégage une beauté et présence fascinante qui contribue à instaurer une atmosphère étrange avant même que les évènements bascule. On pense pas mal à une variante de La Féline où en s'abandonnant au bras de Johnny, Mora réveille des forces qui la dépasse.

 Une inquiétante femme en noir lui apparaît ainsi pour lui parler dans une langue inconnue, on apprendra que ses précédents petits amis ont disparus dans d'étranges conditions et les présages funestes s’accumulent autour de Johnny destiné au même sort. Jouant une sirène dans une attraction foraine, le doute s'épaissit progressivement sur cette nature peut être plus réelle qu'on le pense tandis que l'appel des esprits de la mer semble lui faire perdre la raison.

Le cadre portuaire baigne dans une tonalité rêveuse (Roger Corman à la production amène avec lui son chef opérateur Floyd Crosby qui drape cette station balnéaire d'une aura hantée) bien aidée par l'allure évanescente de Linda Lawson et Harrington distille quelques séquences de rêves parfois un peu kitsch tout de même (Hopper happé par un poulpe géante) ou carrément envoutante tel cette rencontre sous une lumière diaphane avec Mora en atour de sirène.

Le sommet de l'angoisse sera atteint lors d'une glaçante et remarquablement filmée scène sous-marine. L'ambiguïté règne constamment sur cette Mora au charme vénéneux dont on ne sait que penser entre folie et vraie aura surnaturelle. Il est vraiment dommage que le final donne dans le tout explicatif au vu de la belle gestion du mystère jusque-là, même le petit élément qui reste inexpliqué est n'est pas réellement exploité. Une vraie curiosité en tout cas.

Sorti en dvd zone 2 français chez Wild Side

mardi 1 octobre 2013

Le Farceur - Philippe De Broca (1961)

Édouard Berlon est un séducteur impénitent, qui vit chez son oncle Théodose, avec sa belle-sœur Pilou, son frère Guillaume, et la bonne Olga. Un jour, il tombe amoureux d'Hélène, la femme d'un riche industriel, guère habituée à tant de fantaisie...

Après le premier beau galop d'essai que fut Les Jeux de l'Amour (1960), la carrière de Philippe De Broca était lancé et serait ponctuée de retrouvailles régulière avec son double cinématographique de l'époque Jean-Pierre Cassel le temps de trois autres films : Le Farceur, L'Amant de cinq jours et Un monsieur de compagnie. Cassel y promène son personnage immature et amoureux découvert dans Les Jeux de l'Amour dans des œuvres où s'entremêlent joyeusement fantaisie et marivaudage.

Les Jeux de l'Amour avait gardé un certain ancrage dans le réel où un Paris bien contemporain côtoyait l'univers plus déluré des amoureux, tout en se jouant au sein de l'intrigue même avec un Jean-Pierre Cassel reculant devant tout engagement. Le Farceur plonge lui cette fois de plein pied dans cet univers pétillant et si caractéristique de De Broca. Cela s'annonce dès la merveilleuse ouverture où le sautillant Édouard Berlon (Jean-Pierre Cassel) échappe au foudre d'un mari jaloux en fuyant par les toits parisiens qu'il dévale joyeusement. C'est dans ce périple incertain qu’Édouard échoue dans une demeure bourgeoise où il va tomber sous le charme de la belle Hélène (Anouk Aimée), épouse mélancolique délaissée par son industriel surmené de mari.

De Broca oppose leurs deux mondes avec brio. La monotonie, l'immobilisme et la solitude pour Hélène tandis que la famille d'Édouard regorge de d'excentriques plus farfelus les uns que les autres entre le grand frère râleur et photographe décalé (François Maistre), la belle-sœur bienveillante et maternelle (Geneviève Cluny où dans une référence extra-diégétique aux Jeux de l'Amour Cassel en parle constamment comme de sa première femme), la soubrette secrètement amoureuse (Anne Tonietti) et l'oncle rigolard et confident le soutenant dans toutes ses entreprises (Palau).

C'est l'occasion de divers moments d'une folie contagieuse entre les séances photos historico délirantes, la cacophonie de l'orchestre familial et bien sûr les disputes épiques entre tout ce petit monde. De Broca dessine là un portrait de famille aristocrate bohème et libérée où sous l'extravagance transparaît constamment le profond amour qui unit ses membres.

Au centre de toutes les préoccupations, l'éternel homme-enfant Jean-Pierre Cassel étincelle de charme innocent et frénétique. Le passé de danseur de l'acteur fait merveille avec ce personnage séducteur et en mouvement perpétuel dont l'abattage aura progressivement raison de la froide Hélène dans une cour effrénée. Les influences sont multiples ici, De Broca maintenant constamment le mimétisme entre Cassel et des figures du burlesque comme Charlot ou Tati dans sa manière de le fondre dans le décor, l'iconiser dans son rapport aux objets (le début où il dévale Paris en vélo) et ce costume qui ne le quitte pas.

Le travestissement et les déguisements divers viennent compléter la panoplie de ce grand loufoque capable de passer de la plus grande joie au désespoir le plus touchant. La cause sera une ambivalente Anouk Aimée tourneboulée par l'énergie de son trublion de prétendant mais qui ne se départira jamais complètement de sa distance de grande bourgeoise. L'enjeu diffère pourtant grandement ici des Jeux de l'Amour où il fallait enfin retrouver l'âge de la raison.

Anouk Aimée et la réalité qu'elle représente n'est finalement qu'égoïsme et hypocrisie restant figée dans les conventions. Ce réel rattrape comme souvent les héros de De Broca pour instaurer une mélancolie surprenante où la frénésie s'estompe progressivement. Mais fort heureusement c'est cette insouciance qui emportera l'adhésion lors d'une conclusion parfaite. Encore plus que dans Les Jeux de l'Amour, le réalisateur crée une sorte d'entre-deux parfait où les innovations formelles et les thèmes personnels se mêlent à une tonalité populaire au-delà des clivages de l'époque notamment ceux amorcés par la Nouvelle Vague. Un équilibre qu'il partagera avec Rappeneau, Louis Malle et quelques autres.


Sorti en dvd zone 2 français et blu ray chez Gaumont