C'est sans regret que Mima, chanteuse,
quitte son groupe pour se consacrer à une carrière de comédienne. Elle
accepte un petit rôle dans une série télévisée. Cependant son départ
brusque de la chanson a provoqué la colère de ses fans et plus
particulièrement celle de l'un d'eux. Le mystérieux traqueur passe à
l'acte en dévoilant en détail la vie de la jeune femme sur Internet,
puis en menaçant ses proches.
Idéalement mis en orbite par son mentor Katsuhiro Otomo d'abord dans le milieu du manga (où il sera son assistant sur
Akira) puis celui de l'animation (
Roujin Z, le magnifique film à sketch SF
Memories pour lesquels il conçoit les décors et signe les scénarios dont celui du meilleur sketch
Magnetic Rose), Satoshi Kon prenait enfin son envol avec ce coup d'éclat inaugural que sera
Perfect Blue.
Comme cela se vérifiera largement par la suite, l'inspiration de
Satoshi Kon lorgne largement plus vers le cinéma "live" que l'animation
(son
Tokyo Godfathers (2003) remake officieux du
Fils du désert
(1948) de John Ford) et ses influences sont plus occidentales que
japonaises que l'on reste dans le domaine du cinéma (Terry Gilliam et sa
trilogie de l'imaginaire
Bandits, Bandits (1982),
Brazil (1985) et
Les Aventures du baron de Münchhausen (1988))
mais aussi du côté de la littérature avec Philip K. Dick (même si tout
de même l'auteur japonais Yasutaka Tsutsui dont il adaptera le
Paprika et à qui on doit
La Traversée du temps est une référence avouée).
Dans
toutes ces influences on décèle un attrait pour des auteurs ayant su
déformer la perception de la réalité, thématique qui sera au cœur de
l'œuvre du réalisateur. Kon mêle cela à un sujet typiquement japonais à
savoir la fascination pour les
Idol,
ces starlettes locales éphémères naviguant entre pop music formatée,
mannequinat et cinéma dont les attraits de lolitas attirent une horde de
fan plus ou moins recommandable.
On suit donc les mésaventures de l'une
d'elles, Mima, qui va quitter son groupe à succès pour embrasser une
carrière d'actrice au grand désespoir de ses admirateurs, en particulier
l'un d'entre eux particulièrement dangereux. Après avoir créé une page
web où il endosse son identité tout en semblant étonnamment informé de
son quotidien, il va peu à peu menacer les membres les plus influents de
son entourage et cause de l'éloigne progressif de l'idéale image d
'Idol qu'il se fait d'elle.
Satoshi
Kon créé dès le départ une confusion entre rêve et réalité qui ira
croissante avec la tension et surtout l'état mental de son héroïne. On
le comprend dès la scène d'ouverture ou de manière encore sobre on a un
mimétisme à travers le montage, le jeu sur les raccords entre le
quotidien de Mima et son existence d'Idol qu'elle s'apprête à quitter.
La séparation reste là encore bien définie et perceptible mais le
réalisateur en entremêlant suspense classique et les propres angoisses
existentielles de l'artiste va peu à peu nous perdre dans un dédale où
l'on ne distinguera plus rien.
La menace est ainsi autant extérieure
qu'intime avec une héroïne déchaînant les passions par ses choix bien
éloignés de son ancienne carrière policée (photos dénudées, tournage de
scènes sexuelles explicite) et ses propres doutes et culpabilité se
confondent avec ceux des fans les plus virulent, laissant de nombreuses
fois entendre le harceleur est une création de son esprit.
La mise en scène de Satoshi Kon obéit ainsi plus aux codes du thriller schizophrène (on pense souvent au
Répulsion
de Polanski) où la notion de point de vue est malmenée par le mental
vacillant de Mima. C'est d'abord des personnages qui disparaissent puis
réapparaissent dans une même séquence et nous faisant douter de ce que
l'on voit (les présences/absences du fan pervers sur le tournage du
film) avant que ce ne soit les séquences elles-mêmes qui s'escamotent
dans un maelstrom troublant où réalité et fiction sont indistincts,
chaque dérapages se concluant par un réveil en sursaut de Mima ne
sachant plus si elle si elle a vécu, rêvée ou tournée ce que l'on vient
de voir.
Pour plus de confusion encore, cette perte d'identité et de
repère correspond aussi à l'intrigue du film que tourne Mima avec un
personnage schizophrène suite à un traumatisme. Satoshi Kon laisse
autant une réalité factice envahir notre perception que le fantasme
cauchemardesque le plus prononcé avec le double torturé et envahissant
de Mima symbolisant sa culpabilité mais qui prendra un tour plus concret
dans la conclusion.
Le brio de la réalisation compense les
quelques carences techniques d'une œuvre au budget modeste, avec
notamment des arrières plans statiques et des scènes de foules
grossières où la population demeure à l'état de silhouettes sans
détails. L'influence du film (qui voyagera grandement et sera de
nombreuses fois récompensé en festival) est considérable notamment chez
un certain Darren Aronofsky qui reprendra un plan à l'identique dans son
Requiem for a Dream (Mima recroquevillée dans sa baignoire hurlant en silence et imitée par Jennifer Connely dans
Requiem) et de nombreuses situations dans
Black Swan
(2010) notamment les jeux de miroirs et de reflets.
Ce sera quelques
années plus tard le tour d'un Christopher Nolan de lorgner cette fois
sur
Paprika (2007). Même s'il
cherche surtout à transposer des idées de mise en scène "live" ici, Kon
sait brillamment user des codes de l'animation lorsqu'il s'agira de
verser dans le pur baroque notamment lors de la conclusion avec les
déplacements irréels du double de Mima, atteignant même le pur génie
quand il confond fantasme et réel dans un même plan (le reflet de vitre
montrant le vrai visage du double dans un rictus dément tandis qu'une
Mima radieuse et inquiétante sautille juste à côté).
Le résultat est
tout simplement stupéfiant et plus qu'un grand film d'animation, Satoshi
Kon signe un des plus grands thrillers des quinze dernières années et
dignes des plus grands dès ce galop d'essai. Le plus fou c'est que le
meilleur était encore à venir, un pur diamant noir.
Sorti en dvd zone 2 français chez HK Vidéo