Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 21 mai 2013

Dreamchild - Gavin Millar (1985)


Le film suit Alice Liddell, la jeune fille qui avait inspiré Les Aventures d'Alice au pays des merveilles à Lewis Carroll, qui est devenue une femme âgée. Les personnages du conte, qui auparavant l'amusaient tant, sont devenus dans son esprit plus obscur et commencent même à la hanter. Se replongeant dans son passé, elle repense à sa relation privilégiée avec le timide écrivain, en l'envisageant maintenant sous un angle nouveau, auquel son âge lui permet désormais d'accéder…

En cette année 1985 il semblait en vogue d'offrir des relectures de mythes populaires enfantins, que ce soit avec Le Magicien D'oz revisité par Disney dans son Return to Oz (réalisé par Walter Murch) et donc ce magnifique Dreamchild qui retourne aux sources du classique de Lewis Caroll Alice au pays des merveilles. Le film offre une variation à la fois nostalgique et ludique en partant de la "vraie" Alice pour nous faire retrouver l'héroïne de Caroll.

L'auteur imagina en effet le livre au cours d'une excursion en barque qu'il effectua avec le révérend Duckworth et les trois filles d' Henry Liddell (Chancelier de l'université d'Oxford) Lorina, Alice et Edith. Alice, la plus espiègle des trois fillettes s'ennuyant durant la ballade lui demande de leur raconter une histoire et Caroll improvise alors les prémices de son futur ouvrage en basant le caractère de son héroïne sur Alice Lidell et c'est d'ailleurs à sa demande qu'il décide de coucher son récit sur papier. Il lui dédicacera et offrira le premier exemplaire du livre à sa parution trois ans plus tard.

Dreamchild reconstitue donc la fantaisie du livre mais dans une tonalité différente en nous faisant accompagner une Alice Lidell désormais âgée mais toujours hantée par le Pays des Merveilles. Le scénario prend pour cadre le vrai voyage effectué à New York par Alice Lidell (Coral Browne) en 1932 pour célébrer le centenaire de la naissance de Charles Dodgson (vrai nom de Lewis Caroll) et recevoir le diplôme honorifique de docteur ès-lettres à l'université Columbia. Seulement la petite fille enjouée semble devenue une vieillarde quelque peu acariâtre, à cheval sur les bonnes manières et malmenant sa jeune dame de compagnie Lucy (Nicola Cowper).

Le récit va ainsi osciller entre un présent terne où la vieille dame n'assume pas cet héritage pas son attitude rustre, des flashbacks de son enfance tissant son lien avec Dodgson/Caroll (Ian Holm) et de vraies envolées oniriques revisitant certaines situations du livre. Les souvenirs et hallucinations assaillent progressivement Alice qui perd alors pied avec la réalité, son esprit s'envolant vers ces contrées imaginaires à tout moment. La fillette Amelia Shankley incarne une jeune Alice pleine d'allant et de malice qui subjugue rapidement Caroll.

On a là de magnifiques séquences enfantines où la mise en scène sobre de Gavin Millar est magnifiquement mise en valeur par la photo élégiaque de Billy Williams dans sa description des pérégrinations d'Alice dans la campagne anglaise dont la fameuse ballade inspiratrice. Un voile trouble est néanmoins jeté sur la relation entre Dodgson et Alice. Ian Holm et son jeu anxieux suggère ouvertement que Caroll était amoureux d'Alice à travers les regards appuyés, la manière dont il épie la fillette à son insu et quelques moments équivoque comme lorsqu'il lui propose une séance photo dans ses appartements.

 Ainsi on peut s'interroger sur le rejet ou du moins la minimisation que fait Alice Lidell dans le présent quant au lien avec son mentor. Simple amitié ou transgression inavouable ? L'ambiguïté se maintien avec l'illustration très particulière des passages du livre. Loin de l'émerveillement de la version Disney ou de la tonalité décalée de la version anglaise de 1972 on navigue ici presque dans une sorte de cauchemar surréaliste.

Le bestiaire créé par le Jim Henson's Creature Shop possède une allure réellement effrayante, certains moments léger sur le papier prenant un tour nettement plus inquiétant notamment la partie de thé avec le Chapelier Fou et le Lièvre de Mars.

La direction artistique (dans l'esprit de la fantasy début 80's pas vraiment rassurante avec des œuvres sombres comme Le Dragon du Lac de Feu ou Return to Oz justement) donne aussi un tour nettement plus sombre et oppressant qui tranche avec l'imagerie bariolée des adaptations les plus célèbres. Dans tous ces instants, la petite et la vieille Alice s'alterne constamment, amusée ou effrayée par cet univers et son armada de créatures. Cet élément donne alors une idée du véritable enjeu du film, retrouver pour Alice la légèreté qui charma Caroll.

Le scénariste Dennis Potter connaît son Lewis Caroll sur le bout des doigts et aura habilement brouillé les pistes sur des éléments connus concernant l'auteur. Lewis Caroll seul garçon d'une fratrie de onze enfants affectionnait ainsi particulièrement la compagnie de ses sœurs et souffrit beaucoup de la séparation lorsqu'il entra au collège où la promiscuité masculine le rebutait.

Dès lors sa complicité avec Alice s'explique sans chercher le mal et l'auteur fut un précurseur de l'usage de la photo en Angleterre prenant de nombreuses fois les filles Lidell. Caroll est autant un amoureux qu'un compagnon de jeu mais plus dans un registre innocent dans la veine des Dimanches de Ville D'Avray (et évidemment pareil traitement serait impossible aujourd'hui). Nul besoin de toutes ses explications dans le film où une superbe séquence finale explique tout et notamment que la culpabilité n'est pas forcément chez qui l'on pense.

La cruauté enfantine ordinaire se confond avec l'amertume de l'âge mûr pour une poignante conclusion teintée de regret et de pardon où la lecture des lignes de Caroll résolvent tout.

Les séquences contemporaines sont moins palpitante à cause du manque de charisme des jeunes acteurs malgré des pistes potentiellement intéressante (dans la lignée de la version récente de Tim Burton il y aurait eu quelque chose à exploiter autour de l'émancipation de la jeune nurse) mais on appréciera la piquante critique des médias et la dimension toujours habilement référentielle avec l'évocation ici de l'adaptation de la Paramount réalisée l'année suivante. Belle pépite méconnue qui parlera à tous les amoureux de Lewis Caroll.


Sorti en dvd zone 1 chez MGM et sans sous-titres

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