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dimanche 19 juin 2016

Génération sacrifiée - Dead Presidents, Albert et Allen Hughes (1995)

1968 : Anthony Curtis, un jeune noir de 18 ans, décide de retarder son entrée au collège pour s'engager dans les Marines. Après quatre ans passés au Vietnam, marqué par les atrocités de la guerre, il a beaucoup changé...

Les frères Hughes poursuivent dans Dead Presidents les préoccupations sociales de Menace II Society (1993), tonitruant premier film sur les ghettos de Watts -marqué par l'affaire Rodney King - et qui fit sensation à sa sortie. Dead Presidents se tourne vers le passé pour un même constat désespéré sur l’horizon des communautés noires aux Etats-Unis. Pour ce faire les Hughes empruntent la construction du Voyage au bout de l’enfer (1978) et American Graffiti (1973), passant du Bronx à la Guerre du Vietnam puis à un retour au pays sans espoir. Anthony Curtis (Larenz Tate) avec ses amis Skip (Chris Tucker remarquable et à la tchatche as encore insupportable) et José (Freddy Rodriguez) terminent leurs années de lycée sans savoir quel avenir choisir. Anthony rêve d’un ailleurs que le ghetto où les études qui ne l’attirent guère ne peuvent lui offrir. Ce besoin d’évasion, il va le chercher dans ce que la plupart des jeunes de son âge cherchent à éviter, l’engagement dans la Guerre du Vietnam. Sans tomber dans le paradis perdu qu’illustre le prologue de Voyage au bout de l’enfer, la première partie du film témoigne d’une candeur et innocence dans le ton et l’image. 

La photo de Lisa Rinzler arbore des teintes nostalgiques sur fond de soul 60’s enjouée lorsque l’on voit Curtis traverser les rues du Bronx où tout le monde se connaît et se salue. La violence et le déterminisme social s’inscrivent en toile de fond (les virées avec le mentor joué par Keith David) sans atténuer cette insouciance, entre échanges potaches et premiers amours avec la belle Juanita (Rose Jackson). Cette tonalité détache Curtis de la réalité politique d’alors, il est en attente d’exaltation et d’aventures sans tenir compte de la nature du conflit où des messages qui le fustigent déjà – le leitmotiv d’un Mohamed Ali affirmant qu’il n’irait pas tuer des vietnamien qui ne lui ont rien fait revient à travers d’autres personnages dans une dimension plus communautariste que pacifiste. La transition vers le Vietnam se fait dans une scène remarquable signe d’une bascule du bonheur simple au chaos. Sortant de chez Juanita en panique après leur première nuit – sa mère étant rentrée plus tôt -, Curtis enjambe à toute allure les pâtés de maison tandis que la caméra le suit en travelling, le mouvement de sa course se poursuit tandis que le décor change pour laisser place à une jungle sous le feu des tirs ennemis.

La photo désature les couleurs de ce champ de guerre comme dans un cauchemar halluciné et les Hughes larde l’ensemble d’éclairs de violence insoutenable. Curtis survit en devenant un combattant hors-air et glacial mais voit la folie s’étendre autour de lui, Skip sombre dans la drogue pour tenir le coup quand d’autre se laissent aller à leurs penchant barbare comme Cléon (Bokeem Woodbine) traînant une tête pourrissante de Viêt-Cong dans son barda. Curtis se sera pourtant senti investi, compétent et promu officier, loin du noir anonyme perdu parmi tant d’autres au ghetto. Le retour n’en sera que plus rude, le déterminisme social s’ajoutant au mépris et désarroi rencontré par les vétérans du Vietnam. Ce retour semble encore plus ardu en tant que jeune noir et les Hughes capturent une vérité issue du livre Bloods: An Oral History of the Vietnam War by Black Veterans de Wallace Terry. Le livre transpose l’expérience tragique du vétéran noir Haywood T. Kirkland et sans faire une adaptation littérale les Hughes reprennent de nombreux éléments et personnages du livre. Tout vire à une réalité tragique dans ces retrouvailles avec le Bronx. 

Le futur ne s’annonce plus seulement monotone mais sinistre avec le chômage et les responsabilités familiales écrasantes. Pour surmonter la misère, l’injustice et le traumatisme du front, seule la radicalité sera une réponse viable. Par les drogues pour Skip devenus junkie, par l’extrémisme politique pour la jeune Delilah (N'Bushe Wright). Une nouvelle fois le changement d’époque passera par la photo désormais sombre et métallique à l’image de cette environnement urbain autrefois chaleureux, désormais oppressant. La déchéance morale, sociale et physique de Curtis l’amène donc avec ses camarades à un hold-up désespéré dont le déroulement catalyse toutes leurs frustrations dans une construction magistrale. La rue est un autre terrain de guerre, insidieux et dangereux formant un parallèle avec la jungle vietnamienne – et où les rôles s’inversent avec la belle idée narrative de Cléon désormais tétanisé tandis que Skip est dans son élément.

La bande son aussi contribue grandement à ce changement d’époque, avec un usage fabuleux du Walk on by d’Isaac Hayes (le titre fut d’ailleurs réédité à l’occasion de la sortie du film) dont la mélancolie étirée dessine la fatalité du destin de Curtis. Le générique de début montrait des billets brûlés tout exposant les images de présidents qui les ornait disparaitre dans les flammes. La quête, l’inaccessibilité et l’illusion du rêve américain pour ces noirs se révélaient par cette seule séquence dont les Hughes concrétisent la métaphore tout au long du film. La chute de Curtis, qui n’aura jamais eu sa chance, est complète. Les gangstas nihilistes de Menace II Society sont en quelque sorte ces enfants, l’espoir initial en moins et la violence exacerbée en plus.

Sorti en dvd zone 2 français chez Hollywood Pictures 

 

3 commentaires:

  1. Je n'ai pas aimé leur très stylisé "From Hell", mais ce "Dead Presidents" a l'air de courir sur un rythme effréné au vu de la bande-annonce !!
    Ce n'est pas un hommage parodique à la blaxploitation, mais c'est un vrai thriller social ...produit par Disney en + !!
    Heureusement dégoté à seulement 2€ sur la zone Ama ...
    De plus tous les acteurs ont l'air très bons !! Même si les films avec 100% d'acteurs afro-américains restent dans une niche, sans compter une présence assez constante dans le cinéma et la tv US, on peut dire qu'en comparaison la France a un certain retard au niveau de la représentation au ciné des acteurs d'origine africaine ou arabe !! C'est un leitmotiv je sais, mais c'est quand même flagrant. Voilà, c'était le coup de gueule du Dimanche.
    En tout cas merci Justin pour ce billet (^_ ^)

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    1. From Hell même si très différent (et éloigné de la bd d'Alan Moore) maitient cette préoccupation à filmer la violence et la misère du ghetto avec Whitechapel j'aime beaucoup le film. Sinon je te recommande vivement aussi Menace II Society leur excellent premier film, il traite certes de la communauté afro-américaine mais réussissent à rendre les problématiques universelles. Sinon aux USA ils ont des quotas imposés, on peut se dire que c'est dommage d'avoir besoin d cela mais finalement la diversité est à l'écran alors qu'on reste loin du compte en France.

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  2. Je recommande chaudement le gros pavé graphique "From Hell" D'Eddie Campbell & Alan Moore, une belle exploration (et interprétation) de ce qu'aurait pu être la personnalité démente qui agissait sous le nom de Jack l'Eventreur. Le scénario fait aussi un parallèle avec le siècle industriel qui apparait ...et qui ne fait déjà pas de cadeau à ceux qui entretiennent les rouages, le sous-prolétariat naissant. J'ai bien aimé aussi l'histoire de la cartographie maçonnique de la ville de Londres...

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