Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

jeudi 19 janvier 2017

Ninja Scroll - Jūbei ninpūchō, Yoshiaki Kawajiri (1993)

Un village est ravagé par une épidémie de peste. La kunoichi Kagero accompagne une troupe de ninjas envoyée sur place pour enquêter mais rapidement exterminée par Tessaï, un des huit démons de Kimon. Kagero est sauvée in extremis de la mort par l’intervention de Jubei Kibagami. Ce dernier, rônin solitaire, est contraint par Dakuan, un agent du gouvernement, de combattre chacun des huit démons de Kimon avec l’aide de Kagero. Jubei réalise progressivement que leur chef n’est autre que son pire ennemi, Himuro Genma qui a pour dessein de prendre le pouvoir au Japon.

Avec son premier film La Cité Interdite (1987), Yoshiaki Kawajiri avait brillamment adapté le maître de l’horreur littéraire japonaise Hideyuki Kikuchi. L’univers de ce dernier servait idéalement l’imaginaire torturé, grotesque et romantique de Kawajiri qui serait moins bien exploité dans ses travaux suivant néanmoins efficace comme les OAV Goku Midnight Eye (1989) et Cyber City Oedo 808 (1990). Après avoir déployé ses visions horrifique dans le monde contemporain avec La Cité Interdite (et y être resté avec la science-fiction de ses deux productions suivantes), le réalisateur se tourne vers le Japon médiéval en tentant la fusion entre japanimation et chambarra (film de sabre japonais). Ce croisement n’est pas forcément neuf et aura déjà donné quelques grandes réussites comme L'Épée de Kamui de Rintaro (1985) et où Kawajiri fut d’ailleurs animateur. Là où le réalisateur innove, c’est en y convoquant justement le même bestiaire horrifique que dans La Cité Interdite, prétexte à façonner des adversaires terrifiants et indestructibles ponctuant les nombreuses scènes de combat du film.

Le film s’inspire de la série des Ninpōchō (nouvelles mettant en scène des ninjas) de Futaro Yamada et a pour héros Jubei, inspiré de Jūbei Mitsuyoshi Yagyū, vrai et fameux samouraï de l’ère Edo au Japon. L’intrigue s’inscrit également dans un Japon médiéval agité avec ses sociétés secrètes et complot visant à renverser le Shogun des Tokugawa. Cette irruption du fantastique fait ainsi la singularité du film tout en l’inscrivant dans un contexte typique du chambarra mais les influences de Kawajiri sont plus vastes. Ninja Scroll sort à l’époque où le wu xia pian (film de sabre chinois) connaît un second âge d’or à Hong Kong – tout en provoquant ses premiers frissons en Occident depuis les 70’s - sous la férule de Tsui Hark (les mémorables Swordsman 2 (1992), L’Auberge du dragon (1992), Jiang-Hu (1993)) et le film en est fort redevable tant dans sa construction très serial (où les combats font avancer le film) que ses combattants aux aptitudes surnaturelles. 

La progression de Ninja Scroll n’est donc pas si éloignée de celle des meilleurs films de Chu Yuan (Le Sabre Infernal (1977) et Le Complot des clans (1977) en tête) dans les rencontres ludiques et mouvementées avec des ennemis improbables. Néanmoins l’outrance du chambarra d’exploitation est bien là avec des coups de sabre provoquant des geysers de sang et des bottes secrètes reprises telle quelle des sagas Zatoichi ou Baby Cart (l’adversaire s’extirpant de son kimono pour attaquer Jubei au début du film reprend même l’ouverture de Baby Cart : L’Enfant massacre (1972)). On pourrait même voir aussi une influence comics dans les musculatures hypertrophiées de certains protagonistes masculins lorgnant sur les super-héros.

Yoshiaki Kawajiri offre une somme brillante de tous ces éléments disparates à travers plus atouts. La mise en scène virtuose fait de chaque combat un sommet où l’on oscille entre respect du chambarra live et franche démesure fantastique. Le duel face au sabreur aveugle dans la forêt de bambou où s’alternent travelling frénétique, coups invisibles et un vainqueur qui se révèle à l’issue d’un découpage brillant et une science rare du cadrage. Loin de cette finesse, la seule brutalité s’invite dans la joute bourrine contre un colosse pouvant changer sa peau en pierre et aussi l’épouvante avec cette femme serpent expulsant les reptiles venimeux de son tatouage et ses parties intimes. L’érotisme est d’ailleurs particulièrement marqué, là aussi dans sa dimension la plus horrifique et machiste, que ce soit  l’héroïne Kagero proche plus d’une fois de subir les derniers outrages ou de ce moment gratuit où un chef de clan honore avec ardeur une concubine soumise. Cette outrance, ce grotesque et ce malaise ne sont là que pour appuyer le cauchemar de ce monde barbare et ainsi mieux contrebalancer avec la facette romantique inattendue du film.

Kagero est tout au long du film délestée de son humanité, combattante asexuée pour son clan (elle se coupe d’ailleurs sa natte synonyme de sa féminité et donc faiblesse lors de sa première apparition) et à l’inverse repos du guerrier pour ses adversaires. Ce statut est à la fois une malédiction avec son corps empoisonné et une arme par ce même élément qui lui permettra de défaire un ennemi à retardement. Son attitude agressive envers un Jubei trop protecteur exprime son trouble d’être enfin traitée en femme, une insulte et un bonheur alors qu’elle découvre le sentiment amoureux. Kawajiri souligne cette thématique dans l’action et des moments intimistes et contemplatifs – la furie de l’ensemble ferait presque oublier les somptueuses compositions de plan, le travail sur les couleurs et la recherche de certains décors - où la tendresse stoïque de Jubei fait merveille face à la vulnérabilité contenue de Kagero. 

Les contraintes et motifs personnels qui les guident dans l’aventure (mission forcée et vengeance pour Jubei, obéissance à son clan pour Kagero) cèdent ainsi au souci de l’autre, avec en point d’orgue une déclaration d’amour qui naît à la fois de l’offrande charnelle et de son refus grâce à un remarquable rebondissement. Kawajiri fait d’ailleurs montre d’une belle cohérence en caractérisant son trio de héros identiquement (et même dans le character design) à ceux de La Cité Interdite : un mentor fourbe et manipulateur ainsi qu’un couple dont le rapprochement doit permettre la réussite de la mission. Face à la monstruosité de leurs adversaires (voir de leurs « alliés » avec Dakuan), Kagero et Jubei représente la seule vraie part d’humanité du film, tant dans les souffrances endurées durant chaque combat que bien sûr dans le sentiment tendre qui les rapprochera platoniquement.

Cette humanité face à la monstruosité, Kawajiri l’exprime dans l’action lors du final dantesque à l’opposé des affrontements plus courts du reste du film. Un enfer de flamme, d’eau et de métal se déchaîne tandis que Jubei est balayé par un ennemi démoniaque et immortel. Kawajiri abandonne la stylisation des scènes d’actions précédentes pour ne plus laisser s’exprimer que la rage pure lors de ce moment insensé où Jubei assène l’infâme Himuro Genma de coups de tête. Une conclusion en apothéose où le réalisateur est à son sommet de puissance évocatrice barbare. On est marqué par ce spectacle plein de bruit et de fureur (porté par un thème musical martial à souhait de Kaoru Wada) dont n’est pas exclue une belle mélancolie. Le meilleur film de Yoshiaki Kawajiri qui n’approchera ce sommet qu’avec son superbe Vampire Hunter D : Bloodlust (2000). 

Sorti en dvd zone 2 français chez Manga Video et en bluray anglais

3 commentaires:

  1. Un chambara flamboyant, violent et virtuose, qui m'avait profondément marqué à l'époque de sa découverte (du temps de la collection pionnière des VHS Manga video).
    Plastiquement, si Bloodlust tape encore plus haut, je le trouve un peu marqué par les concessions faites pour le public américain : https://elias-fares.blogspot.fr/2015/03/a-pocketful-of-japanime.html

    E.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je suis d'accord Bloodlust est un peu plus lissé et n'a pas le côté horrible et dérangeant de Ninja Scroll qui reste dans la continuité de La Cité interdite. Après c'est formellement somptueux dans son esthétique gothique et bien au-dessus de la première version des années 80. Sinon dans ton compte-rendu je suis plus client que toi sur Steamboy et Voyage vers Agartha ;-)
      http://chroniqueducinephilestakhanoviste.blogspot.fr/2015/12/steamboy-suchimuboi-katsuhiro-otomo-2004.html

      http://chroniqueducinephilestakhanoviste.blogspot.fr/2012/07/le-voyage-vers-agartha-hoshi-wo-ou.html

      Supprimer
  2. Pour l'avoir vu et revu, je n'ai rien de plus à écrire sur Steamboy, que je trouve aussi impressionnant que pas satisfaisant. Quant à Agartha, j'avais vraiment beaucoup aimé, et même si là encore ça pêche un peu par certains aspects non pleinement aboutis, il me reste bien en tête.

    E.

    RépondreSupprimer