Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

mardi 5 décembre 2017

Le Procès Paradine - The Paradine Case, Alfred Hitchcock (1947)

L'avocat Anthony Keane est chargé de la défense de Mrs. Paradine, qui est accusée d'avoir assassiné son riche mari aveugle. Fasciné par la beauté de sa cliente, il se laisse aisément persuader de son innocence, d'autant plus qu'il ne tarde pas à s'amouracher d'elle, bien que marié lui-même avec une femme présentant toutes les qualités.

Le Procès Parradine est le dernier film d’Hitchcock réalisé pour le compte du producteur David O. Selznick. Ce dernier qui avait invité et fait faire ses premiers à Hollywood à Hitchcock qui passait de la totale liberté de sa période anglaise à l’interventionnisme du nabab hollywoodien. La fantaisie et l’inventivité d’Hitchcock allait ainsi se confronter à la rigueur d’O. Selznick avec le somptueux mélodrame gothique Rebecca (1940) et l’inventif mais plus mineur La Maison du Docteur Edwardes (1945). Entretemps Hitchcock aura su appréhender le système hollywoodien et s’épanouir hors du giron de son « parrain » en signant notamment Lifeboat (1944) pour la Fox et surtout Les Enchaînés (1946) dont la pré-production fut financé par O.Selznick contraint de revendre le projet à la RKO pour combler les dépassements de Duelau soleil (1947). Le Procès Parradine est donc leur dernière collaboration commune, O.Selznick échouant à faire signer un nouveau contrat à Hitchcock désormais émancipé. Les frustrations s’amoncèlent donc une nouvelle fois pour le réalisateur un sujet imposé et écrit par Selznick dans sa première mouture - adapté d’un roman de Robert Smythe Hichens – avant d’être remanié par Alma Reville, Ben Hecht et James Bridie. Il en va de même pour le casting où celui envisagé par Hitchcock (Laurence Olivier (Anthony Keane), Greta Garbo (Anna Paradine) et Robert Newton (André Latour)) est remplacé par des stars où espoirs potentiel sous contrat chez O.Selznick avec Gregory Peck, Allida Valli et Ann Todd. Le film constitue donc un Hitchcock assez mineur et pas particulièrement palpitant dans sa trame judiciaire. Il trouve pourtant un vrai intérêt par les trouvailles formelles et les parallèles intéressants avec d’autres œuvres du Maître du Suspense.

Le premier élément frappant est la façon dont Le Procès Parradine semble constitue le pendant inversé de Rebecca. Le personnage-titre de ce film brillait par son absence physique (puisqu’étant décédé) tout en imprégnant tous les personnages marqués par son souvenir, en hantant tous les oppressants décors symboles de son aura maléfique. Sa présence invisible empêchait Joan Fontaine de s’approprier son nouveau foyer et son époux, le surnaturel sous-jacent contrebalançant avec une obsession plus psychanalytique à travers la gouvernante Mrs Danvers. Dans Le Procès Parradine, l’accusée Mrs Parradine (Allida Valli) semble être l’incarnation vivante de Rebecca (son allure correspondant au portrait peint vu d’elle dans le film et au semblant de description du livre de Daphné Du Maurier) et plutôt que de les laisser deviner, Hitchcock donne à voir son influence et sa séduction néfaste envers ceux qui daignent l’approcher. La dualité blonde/brune, ténèbres/lumières et vice/vertu s’illustre dans le triangle amoureux avec l’avocat Kean déchiré entre son épouse Gay (Ann Todd) et Mrs Parradine. 

Nous découvrons Mrs Parradine en ouverture dans les clairs/obscurs de sa demeure où elle joue du piano en robe noire, la fascination et le mystère qu’elle dégage s’amorçant dans un mouvement de caméra saisissant un visage faussement paisible et troublé par un regard incertain entre bonté et folie. A l’inverse Gay apparait dans un décor domestique lumineux au blanc dominant à l’image de sa blondeur « pure » et ses tenues blanches. L’érotisme, le désir et la manipulation irriguent les rencontres pourtant chastes de Keane et Mrs Parradine en prison quand la tendresse du couple Keane/Gay parait bien timorée alors que plus tactile. Hitchcock renoue d’ailleurs avec l’obsession amoureuse purement formelle de Rebecca le temps d’une scène magnifique où Kean visite la maison de campagne des Parradine et se trouve comme hypnotisé dans la chambre de Mrs Parradine dont la personnalité inonde les lieux. 

 Il est dommage que l’interprétation inégale et les péripéties laborieuses gâchent cette approche. La raideur et la distinction anglaise d’un Laurence Olivier aurait rendu la bascule vers un désir fiévreux bien plus significatif qu’avec le trop propre sur lui Gregory Peck, plus intéressant dans la faillite finale de son personnage dans les scènes de procès. De même Hitchcock ne semble pas avoir un grand intérêt pour Ann Todd, pendant trop tiède à la présence envoutante d’Allida Valli qui suscite tout son intérêt. Cela casse d’ailleurs l’intéressant parallèle entre le couple Gregory Peck/Ann Todd et son possible futur qu’incarne celui de Charles Laughton/Ethel Barrymore, la bienveillance de Barrymore ne pouvant plus rien pour le nihilisme amer de Laughton. 

La prestation de celui-ci est toutefois l’occasion d’une critique en filigrane de de la corruption de cette haute société anglaise bouffie de sa supposé supériorité, notamment lors de la scène où il tentera de séduire Ann Todd. C’est donc des personnages ambigus plutôt que des «gentils » que naîtra l’émotion. La connexion entre Mrs Parradine et le valet André Latour (Louis Jourdan dans son premier rôle hollywoodien) se ressent ainsi par la seule mise en scène avec ce panoramique où Allida Valli semble comme deviner la présence de Jourdan en arrière-plan lors de son arrivée dans la salle d’audience. 

C’est là que la tragédie se noue par la réalisation inventive d’Hitchcock avec ses plongées, ses mouvements où alternent l’expression de la présence hiératique et domination de Mrs Parradine, la peur de Gay en spectatrice discrète voyant son époux perdre pied. Les plans rapprochés servent à saisir les âmes en perdition, que ce soit un Gregory Peck dépassé, Louis Jourdan et ses désirs contradictoire ou l’observateur goguenard de la douleur des autres qu’est Charles Laughton. Mais c’est surtout Allida Valli maudissant de sa haine et son mépris Gregory Peck qui marque durablement, la photo de Louis Garmes jouant parfaitement du contraste de sa robe noire et de la pâleur de son visage, le tourment et la passion dans une même image ambiguë. C’est réellement là la vraie conclusion du film plutôt que le double épilogue final avec des figures qui n’auront jamais su réellement nous intéresser. 

Sorti en Bluray chez Carlotta

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire