Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com et suivre le blog sur twitter à http://twitter.com/#!/JustinKwedi

Pages

dimanche 27 décembre 2020

Le Soldat dieu - Kyatapirā, Kōji Wakamatsu (2010)


 En 1940, pendant la Guerre Sino-japonaise, le lieutenant Kurokawa est renvoyé dans sa famille, couvert de médaille, mais ayant perdus ses bras et ses jambes au combat. Shigeko, son épouse, doit alors prendre la responsabilité de s'occuper de lui, en tant que héros de guerre (軍神, gunshin, "soldat-dieu"). Comme les habitants du village, la radio et les journaux le lui rappellent constamment, son rôle est de faire honneur à l'Empereur et de servir le pays en se dévouant à son mari.

Le Soldat dieu est une adaptation de la nouvelle La Chenille d'Edogawa Ranpo. Au plus fort de sa grande période des années 60/70 o il réalisa ses grands brûlots anarchistes, Koji Wakamatsu manifesta son soutien aux partis radicaux d'extrême gauche et autre groupuscules de guérilla armée. Dans le regain créatif que connaît son œuvre dans les années 2000, Wakamatsu se détourne de ce militantisme belliqueux qu'il va critiquer dans son célébré United Red Army (2007). Le Soldat Dieu creuse à nouveau ce sillon pacifiste, notamment dans les changements qu'effectue Wakamatsu par rapport à la nouvelle de Ranpo.

L'intrigue se déroulait à l'ère Taisho (1912-1926) et le postulat pouvait autant être interprété comme un prétexte aux visions ero-guro tordues que comme une critique sous-jacente du régime autoritariste et militaire du Japon d'alors - cette vision possible verra d'ailleurs la censure de la nouvelle qui sera republiée après-guerre. Wakamatsu déplace la trame durant la Deuxième Guerre Mondiale et le protagoniste n'est plus un soldat mutilé durant la guerre russo-japonaise. Le réalisateur évacue également toute orientation ero-guro trouble (orientation que prendra par exemple l'adaptation en manga de Suehiro Maruo) pour privilégier le drame blafard et étouffant qui appuie cette approche pacifiste.

Shigeko (Shinobu Terajima) constate dépitée le retour de son époux Kyuzo (Shima Ōnishi) mutilé au front et réduit à l'état de tronc sans bras ni jambes, privé de l'ouïe et de la parole. Le désespoir lui est pourtant refusé par un entourage hypocrite qui lui intime de faire preuve de courage en s'occupant d'un héros ayant tout sacrifié à la nation. Dès lors s'installe une relation aliénante entre les époux. Kyuzo ne vit plus que pour accomplir les besoins vitaux les plus élémentaires (manger, dormir, faire ses besoins) mais aussi, comme va le constater Shigeko, satisfaire ses besoins primaires puisqu'il lui reste un membre dont il n'a pas été privé. La réminiscence d'un plan fixe plaçant un cadre dans le cadre lors des scènes de sexe fait du foyer conjugal une prison où s'effectue cette étreinte dérangeante. Mais une prison pour lequel des conjoints au juste ? Coincé dans un corps quasi inutile, Kyuzo régresse dans des caprices de nouveau-né même si sa violence vaine dissimule celle à laquelle il se livra envers sa femme lorsqu'il était valide. Soumise au devoir patriotique, de maitresse de foyer et au devoir conjugal, Shigeko sombre peu à peu dans le désespoir et devient tyran à son tour en rendant à son mari la brutalité d'antan.

L'ombre militaire et patriotique pèse sur le couple de différente manière. C'est le seul vestige de sa validité perdue pour Kyuzo qui scrute le regard vide ses médailles et ses photos en uniforme à longueur de journée. C'est une manière de se raccrocher à son triste sort pour Shigeko, écoutant religieusement sur son poste de radio les discours de propagande appelant à la soumission et l'oubli de soi. La subversion de Wakamatsu consiste à faire de ce patriotisme un prétexte, une arme de soumission de l'autre. Shigeko est contrainte par la pression sociale et patriotique de s'occuper seule de son époux. Ce nationalisme est pourtant une manière de punir Kyuzo quand il se montrera trop vindicatif, en l'habillant de son uniforme et en le promenant en ville sous le regard mêlé de commisération, de moquerie et de dégout des autres qu'il ne ressent que trop bien. Tout comme ce patriotisme empêche Shigeko de se rebeller, il interdit aussi à Kyuzo de refuser cette humiliation quotidienne. 

Ce face à face du couple est entrecoupé des célébrations nationalistes des villageois (notamment les départs fiers des enfants du pays allant servir de chair à canon) et d'images d'archives du carnage des différents fronts de guerre où est engagé le Japon. L'ironie et la cruauté ultime résidera dans l'action militaire qui aura valu son infirmité à Kyuzo, à savoir bombardement subit alors qu'il se livrait à un viol sur une chinoise. Les conséquences de la gloire militaire avaient déjà été salies, ses origines le seront tout autant. Et c'est bien ce souvenir terrible et coupable qui rompra le seul véritable lien qui unissait le couple. Un drame aussi austère qu'éprouvant, porté par la prestation intense de Shinobu Terajima qui sera récompensée de l'Ours d'Argent de la Meilleure Actrice au Festival de Berlin 2010. Une preuve de plus que les écrits d'Edogawa Ranpo se prêtent à toutes les transgressions, charnelles comme politiques. 


 Sorti en dvd zone 2 français chez Blaq Out

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire