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mercredi 3 mars 2021

Tokyo décadence - Topâzu, Ryū Murakami (1992)


 A travers les errances d'une jeune femme contrainte de se prostituer, mise en perspective de la decadence de la société japonaise.

Ryu Murakami est une vraie figure rebelle et anticonformiste de la littérature japonaise à travers son univers sombre, ses personnages torturés et son regard sans concession sur la société nippone. Dès ses débuts littéraires, Murakami s’intéresse de près au cinéma où il va adapter lui-même (scénario et réalisation) son premier roman à succès Bleu presque transparent (1979). Il récidivera par la suite en transposant ses romans Raffles Hotel (1989) et Kyoko (2000), où en signant les scénarios d’adaptations réalisés par d’autres comme Love and Pop de Hideaki Anno (1998), Audition de Takashi Miike (1999) ou encore 69 de Sang-il Lee (2004). Avec Tokyo Decadence, Murakami écrit et réalise donc l’adaptation de sa nouvelle Topaze écrite en 1988.

On va y suivre le quotidien de Ai (Miho Nikaido), jeune escort girl au fil de ses expériences auprès de différents clients. Le récit se veut un parcours initiatique de la jeune femme mais également un portrait de la société japonaise. La première partie est tout en opacité et provocation en montrant la clientèle spéciale et ses fantasmes crus sans fard. Un aspect frappe cependant, c’est l’extrême fragilité et vulnérabilité de Ai qui fait s’interroger sur les raisons qui l’ont amenée à choisir cette voie. On exclut vite la contrainte ou même le dénuement financier lorsque l’on voit le cadre plutôt paisible de l’agence d’escorts, dirigée par des femmes. Cette forme d’innocence de Ai est d’ailleurs soulignée par la longue scène où elle déambule dans une galerie marchande avant l’heure de son rendez-vous. On observe une femme ordinaire, à la présence discrète et sobrement vêtue que l’on devine pleine d’espérances, que ce soit par cette entrevue avec une voyante ou l’achat d’une pierre topaze.

Ce passage tout en normalité lumineuse est en contraste des ténèbres de la suite d’hôtel où Ai va subir les derniers outrages de la part de son client. Murakami se montre clinique en étirant longuement la séquence où l’on oscille entre malaise, excitation et hilarité face à l’outrance des actions. Cela passe grandement par l’attitude de Ai où le plaisir, la honte et la surprise semblent se disputer face aux demandes du client. Le réalisateur passe par l’image pour souligner l’ambiguïté entre transcendance d’un être et perversion d’une ville en passant de l’intérieur de la suite où Ai se trémousse lascivement face à une baie vitrée donnant surle  panorama urbain tokyoïte, à l’extérieur où l’on observe de loin sa silhouette sensuelle et anonyme depuis les hauteurs du bâtiment. Les mots servent cependant le mal-être de la jeune femme qui n’est pas la conséquence mais la cause de son « métier » quand elle avouera se prostituer car elle a compris être inutile à tout autre chose. 

La photo d’un ancien amoureux marié et qu’elle n’a pas oublié nous révèlera la cause de ce peu d’estime d’elle-même. Cela reste flou mais le récit (et notamment la scène d’ouverture) laisse entendre que ce penchant pour les expériences extrêmes de Ai fait suite à cette déception amoureuse. Sans la présence de l’homme qu’elle aime, Ai préfère être le jouet d’inconnus libidineux. Murakami exprime ainsi la dominance masculine au sein de la société japonaise, inscrite au cœur de la psyché féminine même qui s’égare sans cette béquille qui les place au ban (la très significative scène des toilettes où Ai est narguée par un groupe de femmes lui ayant pris un sextoy tombé de son sac). Presque tous les hommes du film représentent cette figure de dominant, que ce soit par leur attitude, leur fonction et bien sûr la nature de leur fantasme. Le premier client a l’allure d’un yakuza, un autre a pour fantasme un jeu de rôle reproduisant un viol ayant été un fait divers, tandis qu’un autre masochiste est patron d’une agence immobilière dans la vie (nous sommes en pleine fin de la bulle économique au Japon à la sortie du film). 

Pour les hommes japonais, il s’agit donc par le prisme du sexe d’exacerber où d’oublier cette nature de dominant dans le fantasme et Ai n’est que le jouet (voire littéralement la projection lors du fantasme de viol au mont Fuji) de ces différentes envies. Au final la scène la plus avilissante n’est ironiquement pas sexuelle pour notre héroïne, mais plutôt morale lorsqu’elle la paria arpente un quartier pavillonnaire ordinaire en cherchant la maison de l’homme qu’elle aime. Perdant pied, elle va subir l’opprobre des habitantes du quartier, ces ménagères japonaises qui la fixent d’un œil inquisiteur. Les points d’ancrage sont des femmes qui endossent l’excentricité par choix et non pour se guérir d’un homme, que ce soit cette incroyable dominatrice SM (le temps d’une séquence assez hallucinante) ou encore la chanteuse rencontrée dans la dernière partie. C’est par les rêves opiacés que Ai va se libérer de ces entraves mentales et faire de ses expériences un atout pour l’avenir, à ce titre il faut regarder le générique jusqu’au bout. Entre urbanité froide, bleutée et solitaire, et quartier populaire à la normalité anxiogène, Murakami nous offre là un sacré voyage tout à fait à la hauteur de ses écrits. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Cinéma Indépendant

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