Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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jeudi 4 avril 2019

Mes voisins les Yamada - Hōhokekyo tonari no Yamada-kun, Isao Takahata (1999)


La famille Yamada est une famille de fortes personnalités. Takashi Yamada est un gentilhomme d'affaires un peu bougon qui se bat contre les héros imaginaires de son enfance. Il partage sa vie avec Matsuko, sa femme un peu farfelue et peu motivée pour les tâches ménagères. La grand-mère a la langue bien pendue et est encore pleine d'énergie. Le fils est en pleine crise d'adolescence tandis que la petite sœur a déjà un caractère bien trempé pour une fille de son âge. Même le chien est lunatique...

Mes voisins les Yamada est un film charnière dans l’histoire du Studio Ghibli. Après l’épique œuvre testamentaire qu’est Princesse Mononoké (1997), Hayao Miyazaki a tenu parole et a pris sa retraite. Le décès prématuré de son successeur désigné Yoshifumi Kondo (brillant directeur d’animation et réalisateur du magnifique Si tu tends l’oreille (1995)) le forcera à revenir mais en attendant Ghibli traverse une vraie mutation. Les accords de distribution internationale avec Disney sont entrés en vigueur avec la sortie mondiale de Princesse Mononoké et le studio est à un carrefour important entre réitérer ce succès et une formule ou, comme il l’a toujours fait, se remettre en question avec le projet suivant. C’est bien sûr la deuxième solution qui l’emportera.

Mes voisins les Yamada est l’adaptation d’un manga à succès de Hisaishi Ishii qui a la particularité d’être un yonkoma, soit une bande-dessinée en quatre case (se lisant de haut en bas) équivalente au comic-strip occidental. Le manga fut publié entre 1991 et 1993 dans le journal Asahi Shinbun et contait le quotidien d’une famille haute en couleur. Toshio Suzuki président de Ghibli suggère un projet d’adaptation à Isao Takahata grand fan du manga. L’exigence du réalisateur va en faire un des défis techniques les plus audacieux de Ghibli. Takaha souhaite en effet reproduire le trait du manga dans une narration qui obéirait aussi au principe de saynète isolée avec comme seul fil rouge la famille et les épisodes touchant chacun de ses membres. Princesse Mononoké avait amorcé l’usage de l’outil numérique dans des productions Ghibli pour des effets particulièrement voyants (la mutation du Dieu-Sanglier ayant perdu la raison, l’incarnation finale du Dieu-Cerf…) et que Takahata va poursuivre pour un rendu bien aussi impressionnant que discret. 

Takahata avait déjà poussé loin ce rendu épuré et éthéré via l’animation traditionnelle dans les scènes de flashback de Souvenirs goutte à goutte (1991) où il s’agissait de faire la différence avec la narration au présent. L’ordinateur permettant désormais de coloriser directement les dessins sans passer par les cellulos, le réalisateur use donc de cet outil pour reprendre à l’identique l’esthétique du manga. La transition est plus simple pour Takahata que pour Miyazaki (qui dessine lui-même l’intégralité des lay-out de ses films) qui délègue le dessin et l’animation tout en se montrant extrêmement exigent puisque de fait toute l’émotion doit passer chez lui par la seule mise en scène. Formellement nous auront donc un film au dessin faussement simpliste dans le chara-design cartoonesque des personnages et l’épure stylisée de ses décors et arrière-plan. La colorisation informatique se substituant aux cellulos permet un rendu subtil évoquant l’aquarelle où les personnages peuvent se fondre à travers l’animation par ordinateur qui fait disparaitre le contour noir du dessin manuel et de l’animation classique. 

Une approche aussi complexe qu’invisible pour les non-initiés aux techniques de l’animation est typique de Takahata. Là où un Miyazaki déploie explicitement sa virtuosité, ses morceaux de bravoure et son message avec le plus grand sérieux (notamment dans ses fresques épiques comme Nausicaa (1984), Le Château dans le ciel (1986) et Princesse Mononoké), Takahata opte pour une touche plus modeste capturant le quotidien dans une veine moins ostentatoire pour amener l’émotion. Le Tombeau des Lucioles (1988) nous serre le cœur par l’errance sans but et fatale des héros plus que par des drames marqués. Toute la mélancolie de Souvenir goutte à goutte passe par le point de vue dépressif et nostalgique de son héroïne tandis que les larmes finales de Pompoko (1994) ne fonctionnent aussi bien que grâce aux nombreux rires qui ont précédés. Avec Takahata la mise en scène est là pour saisir le sentiment de l’instant qui finit par gagner un ensemble qui n’a pas besoin de se reposer sur une narration classique ayant forcément un début, un milieu et une fin. Mes voisins les Yamada pousse donc cette notion à son paroxysme grâce aux différentes tranches de vie que Takahata pioche dans le manga.

 Après le cadre historique du Tombeau des lucioles, la nostalgie de Souvenir goutte à goutte et la mythologie de Pompoko, Takahata poursuit dans les environnements typiquement japonais mais cette fois contemporain avec ce qui se rapproche le plus de ce qui serait la vie d’une famille nippone des années 90. Malgré quelques spécificités culturelles, ces instants volés parleront à tous à travers les imperfections si touchantes de cette famille. Le burlesque vient bousculer des situations typiques tel ce duel à la télécommande entre la mère et le père pour choisir le programme télévisé à regarder. La drôlerie ou le spleen s’invitent pour montrer des protagonistes pas forcément à l’aise dans le rôle que cette société japonaise leur a assigné, que ce soit la mère étourdie et loin de la femme d’intérieur parfaite (même menu plusieurs jour de suite par flemmardise, linge oublié…) tandis que le père est un salary man usé qui semble aspirer à autre chose. 

Contrairement au manga dont elle devient peu à peu la vraie héroïne, la fille cadette Nonoko est ici plus en retrait pour laisser place à l’hilarant tumulte du couple, aux émois adolescents du grand frère Noboru ou à la langue bien pendue de la grand-mère Shige. Cette légèreté laisse transparaître des sentiments plus sombre, parfois dans les situations (la grand-mère rendant visite à une amie malade ou s’interrogeant sur combien de cerisiers elle verra encore fleurir) ou de superbes idées formelles. Ainsi le dessin cartoonesque s’estompe et se fait réaliste le temps d’une scène ou le cadre familial laisse place au danger du monde extérieur lorsque le père se confronte à des motards dérangeant le quartier. 

Tout le croisement de réalisme, humour et poésie de ce quotidien repose sur l’amour que se porte cette famille sous les vacheries et sarcasme et c’est ce cocon que dépeint Takahata par son esthétique singulière. Une scène (Nonoko trouvée dans une tige de bambou) annonce d’ailleurs le merveilleux Le Conte de la Princesse Kaguya (2016), ultime chef d’œuvre tardif de Takahata qui se mettra en retrait après le succès très mitigé de cet inoubliable Mes voisins les Yamada.

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Buena Vista 


mercredi 3 avril 2019

Tout sur ma mère - Todo sobre mi madre, Pedro Almodovar (1999)


Manuela, infirmière, vit seule avec son fils Esteban, passionné de littérature. Pour l'anniversaire de Manuela, Esteban l'invite au théâtre ou ils vont voir "Un tramway nommé désir". A la sortie, Manuela raconte à son fils qu'elle a interprété cette pièce face à son père dans le rôle de Kowalsky. C'est la première fois qu'Esteban, bouleversé, entend parler de son père. C'est alors qu'il est renversé par une voiture. Folle de douleur, Manuela part à la recherche de l'homme qu'elle a aimé, le père de son fils.

Après les tapageuses et provocantes œuvres qui le révélèrent dans les années 80, Pedro Almodovar avait amorcé une passionnante mue avec Talons aiguilles (1992) où son univers bariolé se teintait plus explicitement de mélodrame à travers une tumultueuse relation mère-fille. Tout sur ma mère poursuit cette tendance (qui aboutira à certaines de ses œuvres les plus profondes et matures dans les années 2000) et s’avère un de ses films les plus touchants.

Comme toujours avec Almodovar, un point de départ « simple » aboutit à une intrigue très dense et aux réflexions inattendues. Le sous-texte théâtral est le fil rouge qui servira de révélateur au protagoniste. Le titre Tout sur ma mère/Todo sobre mi madre est ainsi une référence au All about Eve de Joseph L. Mankiewicz que le personnage de Manuela (Cecilia Roth) regarde avec son fils Esteban (Eloy Azorín) au début du film. La mort tragique d’Esteban tue dans l’œuf le point de départ d’Eve (l’admirateur mourant en essayant d’approcher son idole) tout en en offrant en partie un remake lorsque Manuela va s’immiscer dans l’entourage de l’actrice Huma Rojo (Marisa Paredes). Manuela réalise ainsi le rêve avorté de son fils tout en satisfaisant une un rêve passé lorsqu’elle remplacera de façon inopinée une actrice de la pièce. Almodovar prend le squelette de la trame d’Eve où, plutôt qu’une ambition qui séparait et opposait les femmes entres elles, il laisse s’exprimer leur solidarité à travers leurs quêtes personnelles. 

La fiction dans la fiction sert ainsi de révélateur pour les héroïnes, actrices figurées ou explicites de leur destin à différents moments du récit. Manuela « joue » dès le début dans ses colloques sur la transplantation et endossera ensuite, sur scène et dans la vie divers « rôles » avant de se trouver. La religieuse Maria (Penelope Cruz) fuit une famille bourgeoise sinistre pour la religion, mais le contact avec les marginaux divers révèle encore un autre pan de sa personnalité. La romance tumultueuse entre Huma et sa partenaire junkie Nina (Candela Peña) offre elle un miroir déformant de la pièce Un Tramway nommé désir qu’elles jouent chaque soir, Almodovar exprimant la dimension torturée et destructrice d’un amour impossible. Les loges de théâtre synonyme de flatterie, duperies et conflit dans Eve deviennent pour Almodovar une alcôve de proximité, complicité et confidence qui se prolonge progressivement dans le monde extérieur où cette solidarité féminine est indispensable – la très triviale scène entre Huma, Agrado, et Maria dans l’appartement de Manuela.

Les relations amoureuses et familiales s’effondrent (parfois dans le simple oubli avec l’Alzheimer du père de Maria Rosa) et c’est cette amitié féminine qui constituera le véritable socle affectif du film. La quête, la cause du malheur et l’espoir peuvent se confondre en un seul prénom, « Esteban », une manière pour Almodovar d’explorer les jeux de la destinée et la complexité humaine. Cela se ressent dans sa façon toujours vivace et nuancée d’observer les figures marginales. 

Lola (Toni Cantó) sous le travestissement ne s’est pas délesté d’une certaine lâcheté masculine tandis qu’Agrado (Antonia San Juanen) surface le personnage le plus artificiel s’avère le plus authentique, le seul à ne pas se perdre dans des identités sexuelles, morales… La magnifique et hilarante scène d’improvisation au théâtre face à un public hilare fait ainsi office de profession de foi. Les dédales du récit n’ont ainsi qu’un unique but, l’ode à la femme et à ses divers rôles au cœur de la vie et de la fiction. Grand film. 

Sorti en dvd zone 2 français chez Pathé

lundi 1 avril 2019

Le Voyage fantastique de Sinbad - The Golden Voyage of Sinbad, Gordon Hessler (1973)

Sinbad et son équipage interceptent un homunculus transportant une tablette en or. Koura, créateur de l'homunculus et adepte de la magie, veut récupérer la tablette et se lance à la poursuite de Sinbad. Entretemps, Sinbad a fait la rencontre du Vizir qui détient une autre partie de la carte d'or modulable, et ensemble ils décident de mettre sur pied une expédition à travers les mers, en vue de résoudre l'énigme de la carte. Ils sont accompagnés d'une esclave qui a un œil tatoué sur la paume d'une main. Durant leur périple, il croisent des animaux étranges, des tempêtes, et leur route est parsemée d'embûches laissées par Koura. 


Le Voyage Fantastique de Sinbad est le deuxième volet de la trilogie Sinbad produite par Ray Harryhausen et Charles Schneer, après le fameux Le Septième voyage de Sinbad (1958) et Sinbad et l’œil du tigre (1977). Le film de 1958 avait amorcé un bond à la fois technique (le fameux duel avec le squelette) et thématique puisqu’il fut la première incursion d’Harryhausen dans ce mélange de conte, péplum et récit mythologique qui trouverait son apogée avec Jason et les Argonautes (1963). C’était également une manière de se décomplexer avant d’attaquer d’autres couches de l’imaginaire tout au long des années 60 avec le steampunk de Les Premiers hommes dans la lune (1964), le récit préhistorique de Un milliond'années avant J.C. (1966) et pouvant se mélanger au western dans La Vallée de Gwangi (1969), l’aventures à la Jules Verne de L’île Mystérieuse (1961). Le Voyage Fantastique de Sinbad signe donc une forme de régression en revenant à une imagerie déjà explorée. Les précédentes tentatives n’ayant pas toujours rencontrée le succès, l’objectif est clairement commercial en revenant à l’aspect le plus identifié des productions Schneer/Harryhausen. 

La formule magique n’est cependant pas reproductible sur commande comme vont le démontrer les nombreux défauts du film. Le scénario est cosigné par Brian Clemens, célèbre pour être le créateur de la série Chapeau melon et bottes de cuir mais aussi participé à la mue de la Hammer avec son script de Docteur Jekyll et Sister Hyde (1971) et Capitaine Kronos, tueur de vampires (1974) sa seule réalisation. On peut constater ses apports notamment avec le casting de Caroline Munro (a qui il offrit un de ses premiers rôles important dans Capitaine Kronos) qui par sa seule présence apporte la dose d’érotisme plus prononcé des productions Hammer des seventies. Cet aspect avait pu de fait surnager chez Harryhausen avec Un million d'années avant J.C (Raquel Welch et Martine Beswick en peau de bête, un élément érotique largement exploité dans la promotion du film) mais toujours mis en situation dans le récit. Ce n’est pas le cas ici où le personnage de Caroline Munro dégage une sensualité agressive mais sans l’iconoclasme sexy que pouvait amener Clemens sur d’autres projet. Cet élément somme toute trivial traduit pourtant le problème du film coincé entre certaine volonté de modernité et un retour aux sources des productions plus naïves d’antan.

Ainsi le relatif réalisme de cet Orient fantasmé (la scène d’arrivée dans la cité) ne se fond jamais complètement dans la tonalité de conte qui faisait l’équilibre des films précédents. Les décors de John Stoll et la photo baroques de Ted Moore lors des séquences d’action et de suspense se veulent inquiétantes afin d’accompagner le ton plus sombre qu’amène le personnage du sorcier Koura (Tom Baker). Si l’acteur ne démérité pas, il n’égale pas le charisme de Torin Thatcher sur ce même registre dans Le Septième Voyage de Sinbad. Mais surtout le film échoue dans sa volonté d’un spectacle plus sombre lorgnant sur l’épouvante quand se manifeste les sortilèges de Koura. Jack le tueur de géant (1962) décalque des productions Harryhausen moins abouti dans sa stop-motion avait pourtant sur ce terrain su donner une atmosphère plus dérangeantes, une cruauté plus prononcée et ses créatures plus inquiétantes. Pour revenir à Hammer, Les Vierges de Satan est également un bon exemple de manifestations de magie noires formellement inventives.

L’innovation voulue s’oppose donc ainsi tout au long du film à un cahier des charges établi. La construction du film décalque cette de Jason, mais la mise en place laborieuse et les enjeux nébuleux ont bien du mal à lancer l’aventure. Le bestiaire est original dans l’idée (convoquer les icones de la mythologie hindoue change un peu la donne) mais pas dans l’utilisation et surtout l’exécution bien fort maladroite. Gordon Hassler a surtout œuvré à la télévision et ne possède pas le solide bagage technique de Don Chaffey ou Nathan Juran qui surent dynamiser l’imaginaire de Harryhausen. 

Les créatures sont ici plus rares et surtout mal mise en situation par le découpage chaotique lors d’un combat avec la statue de Kali. John Philip Law dégage un certain charisme physique en Sinbad mais ce côté adulte est comme le reste des tentatives du film, superficiel. Sans l’émerveillement naïf des débuts et sans un apport plus mature, Le Voyage fantastique de Sinbad amorce le déclin (malgré un succès en salle) des productions Harryhausen qui paraitront bien désuète avec l’arrivée de Star Wars quelques années plus tard. 

Sorti en bluray et dvd zone 2 français chez Sidonis