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jeudi 20 février 2014

Pompoko - Heisei tanuki gassen ponpoko, Isao Takahata (1994)

Dans les années 1960, le Japon connaît une forte croissance et les logements font défaut. De vastes programmes de construction sont lancés, destinés à transformer les campagnes en villes nouvelles, en particulier la haute vallée de la Tama, à l'ouest de Tōkyō. Dans les bois à la périphérie de Tokyo vivent les tanuki. Ce sont à la fois des animaux réels et des animaux mythiques assimilés aux kitsune. La destruction quotidienne de leur espace vital inquiète les tanuki. Ils décident de s'unir et d'enrayer la progression nuisible des travaux en se transformant en divers objets pour garder leur campagne dans laquelle ils vivent…

Si proche et si différent à la fois, Hayao Miyazaki et Isao Takahata auront au sein du Studio Ghibli exploré des thématiques communes mais dans des traitements toujours opposés. L'exemple le plus fameux est celui du Tombeau des Lucioles et Mon voisin Totoro tourné simultanément et sortis la même année (1988) où les artistes exploraient les premières douleurs de l'enfance via l'angle de la féérie sous influence Lewis Carroll pour Miyazaki et le mélodrame réaliste cruel et bouleversant chez Takahata (et une production houleuse où chacun critiquera l'approche de l'autre) pour deux chef d'œuvres absolus. La situation allaient se reproduire quelques années plus tard entre Princesse Mononoké (1997) et ce Pompoko. Parmi les plus fameux films de Miyazaki, Princesse Mononoké s'avérait son film le plus sombre (jusqu'au récent Le Vent se lève) où ses préoccupations écologiques montraient un monde mythologique et des légendes traditionnelles vouées à disparaitre avec l'ère moderne. Sur ces même questions, Takahata avait précédé la ténébreuse fresque Miyazakienne avec une odyssée drôle, touchante et au final tout aussi profonde en signant Pompoko.

Le récit nous conte l'inexorable déclin des tanukis. Les tanukis sont parmi les plus fameux Yōkai (esprits) de la mythologie japonaise, esprit de la forêt apparaissant sous forme d'animaux mélangeant morphologie canine et le rongeur avec une figure évoquant autant le raton laveur que le blaireau. Leur imagerie mythologique est tout autre puisque le folklore japonais leur confère une bonhomie et un esprit farceur qui les voit arborer ventres rebondis, testicules proéminent et capacités de métamorphoses grâce auxquelles ils se jouent souvent des humains.

Takahata fait parfaitement cette transition dès l'ouverture où l'on découvre les tanukis comme scrutés à travers un regard humain et traversant leur forêt sous leur apparence animale avant qu'une délirante scène de bataille les voient reprendre leur formes naturelle de nounours mignons et hyper expressifs. L'esthétique mignonne et amusée est contrebalancée par une narration en voix off contant l'épopée des tanukis menacés par l'extension urbaine de la ville de Tokyo rongeant de plus en plus l'espace de leur forêt située à la périphérie. Takahata adopte ainsi un ton à la fois léger et informatif où à cette menace proche et contemporaine répond une joyeuse description des mœurs de nos créatures. On rit beaucoup du caractère puéril et oisif des tanukis aimant dormir, s'amuser et s''empiffrer mais la disparition progressive de leur espace au profit du béton va venir troubler cette quiétude.

La résistance s'organise tant bien que mal, les tanukis organisant un plan à long terme pour stopper l'avancée des bulldozers les opinions divergeant entre un pure approche guerrière et kamikaze ou alors l'emploi de la ruse afin de vaincre l'envahisseur humain. Cette seconde solution permet au réalisateur d'exploiter toutes les aptitudes associée aux tanukis dans le folklore local avec un hilarant apprentissage du don oublié de transformation pour nos héros. Takahata ne nous perd jamais en entremêlant constamment animalité et anthropomorphisme, mythologie et modernité (les tanukis étant friand de nourriture humaine comme les hamburgers, se nourrissant de boisson énergétiques pour maintenir l'effort la concentration et l'effort que nécessite leurs transformations, regarde la télévision) pour nous attacher aux créatures.

On rit aux éclats lors des hasardeuses premières excursions dans la ville où ils cherchent à étudier les humains et surtout lorsqu'ils déploieront leurs facultés afin d'effrayer les ouvriers et ralentir le chantier. Toujours dans cette volonté ludique et pédagogique, Takahata nous offre un véritable festival du bestiaire.Yōkai où renard, serpents, lanterne de papier et autres visions fantasmagoriques s'animent joyeusement pour les plus grandes frayeurs des humains. Ces réactions apeurées n'ont pas que des velléités comiques, elles montrent aussi à quel point cette culture est imprégnée dans le quotidien des japonais au point d'ébranler pour un court moment l'avancée du chantier.

C'est justement quand cette peur s'estompera que l'on constatera la disparition de cette tradition et culture chez les japonais, traduisant symboliquement la disparition annoncée des tanukis. Déités vénérées au temps de leur splendeur, connues et respectées tant que leurs espaces naturel est dominant puis finalement oubliées quand leur existence est remise en cause voire ignorée, les tanukis sont des êtres en sursis. Fort de ce constat, le ton enjoué de la première partie s'estompe peu à peu pour une tonalité mélancolique et désespérée.

Tout en étant particulièrement accessible dans ses choix (même si certaines références échapperont aux non familier de la culture japonaise l'ensemble est parfaitement limpide, donne envie d'approfondir ces connaissances dans le domaine et annonce Le Voyage de Chihiro (2001) qui exploitera le même bestiaire) Takahata se montre audacieux et radical dans sa vision. Cela fonctionne autant dans la facette comique (les testicules énormes des tanukis absolument pas censurés, la saison des amours montrées sans fard on est loin du plus chaste Miyazaki) que sérieuses où tous mignons qu'ils soient les tanukis mènent une véritable guérilla aux humains où la mort peut surgir avec des remords tout relatifs pour certains des personnages. L'ensemble est si limpide que l'on en oublierait le brio narratif exceptionnel du réalisateur puisque sans véritable héros ni intrigue linéaire il accompagne le parcours d'une dizaine de tanukis tous plus différents, fouillés et attachant les uns que les autres sans que l'on soit jamais perdu.

Les plus beaux moments sont ceux où la magie de la première partie se croise à résignation de la seconde. La séquence de "l'opération spectre" où les tanukis déploient une immense hallucination dans la ville est un extraordinaire moment de poésie où tous les démons et merveilles ne sont plus convoqués dans une optique comique mais de pur émerveillement, qui s'avérera pourtant vain. L'émotion est à son comble lors du baroud d'honneur typiquement japonais où certains de nos héros se sacrifient plutôt que de voir leur monde disparaître (dans une réaction typiquement japonaise) tandis que d'autres crieront leur désespoir à la face de journaliste en quête de sensationnel (la croyance ne pouvant renaître superficiellement que dans cette idée).

La splendeur passée ne peut plus exister que sous la forme du beau mirage final et les tanukis condamnés à disparaître où se fondre dans ce nouvel environnement, en vivant comme des humains pour les transformistes et dans la fiction, sous formes de colifichets divers dans la réalité. L'épilogue essaie de donner une issue moins pessimiste mais nous rappelle que si les tanukis peuvent modifier leur apparence, ce n'est pas le cas des lapins, loups et autres animaux de la forêt dénués de magie et tout autant victime de cet urbanisme sans âme.

Le plan final montre l'espace vert restreint face à l'immensité des lumières de la ville se passe de tout commentaire. Miyazaki ne dira pas autre chose trois ans plus tard dans Princesse Mononoké dans une ambiance médiévale et ténébreuse mais Takahata avec des petits être poilus et rigolard signe une des plus belles et lucide vision de l'évolution du Japon contemporain.

Sorti en dvd zone 2 français chez Disney dans la collection Ghibli 

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