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dimanche 10 avril 2016

Sunset Song - Terence Davies (2016)

Dans la campagne écossaise du comté d'Aberdeen, peu avant la Première Guerre mondiale. Après la mort de leur mère épuisée par les grossesses successives, les quatre enfants Guthrie sont séparés. Les deux plus jeunes partent vivre avec leur oncle et tante tandis que leur sœur, Chris, et leur frère aîné, Will, restent auprès de leur père, John, un homme autoritaire et violent.

Terence Davies signe une de ses œuvres les plus accomplies avec ce superbe Sunset Song qui allie différentes veines de sa filmographie. Nostalgie d’une ère révolue, enchantement et oppression d’une communauté, conflit familial et ode féminisme, tous ces éléments se retrouvent sans pour autant faire effet de redite dans Sunset Song. Le film est l’adaptation du roman éponyme de  Lewis Grassic Gibbon, classique de la littérature écossaise paru en 1932. Davies fut marqué par une adaptation télévisée produite par la BBC dans les années 70 et rêvait depuis de le transposer au cinéma. La première image voyant la silhouette de l’héroïne Chris Guthrie (Agyness Deyn) surgir d’un champ de blé baigné par les rayons du soleil résume presque le film avec cette signification de son appartenance à la terre. Cette terre, c’est l’Ecosse rurale de l’avant Première Guerre Mondiale où elle vit avec sa famille. Chris est autant imprégné par la beauté et la magie de ce cadre qu’incitée à partir, rebutée par les mœurs rugueuses de ces habitants. 

Aux extérieurs majestueux répond ainsi la brutalité d’un quotidien régit par un père (Peter Mullan) tyrannique envers ses enfants qu’il brutalise et une épouse épuisée par les multiples grossesses qu’il lui impose. La seule solution de s’émanciper et s’évader de cet environnement semble être l’éducation pour Chris, brillante élève aspirant à devenir institutrice. Lorsqu’au fil des tragédies et des évènements Chris sera tout à la fois enchaînée et apaisée par cette campagne écossaise. Tout le film repose sur ce rapport ambigu et changeant des personnages. Peter Mullan incarne un terrifiant patriarche (réminiscence de celui joué par Pete Postlethwaite dans Distant Voices, Still Lives (1988)) à l’attitude archaïque qui paradoxalement veut que sa fille ait une éducation et utilise moissonneuse moderne dans la culture de sa ferme. Plus tard Evan (Kevin Guthrie) sera un prétendant puis un époux timide et prévenant avant de se muer en rustre violent après avoir subi les horreurs de la guerre. Tout est fluctuant, le temps qui passe et les épreuves transforment les hommes mais pas le rythme des saisons dans ce lieu-dit imaginaire de Kinraddie.

Sunset Song est l’histoire d’une jeune femme qui apprendra à aimer sa région. Si les humains failliront tout au long du récit, Terence Davies dépeint l’attrait de Kinraddie par l’image et les sensations. Le réalisateur fait naître l’émotion dans la simple ode exprimée par la grâce des images à cette nature, certaines séquences étant tout simplement touchée par la grâce. Le déménagement de la famille au début du film sur fond des champs du Glasgow Orpheus Choir déploie un souffle romanesque par la seule force des images, tout comme cette lente procession d’une communauté à travers un champ de blé dont l’ampleur se révèle dans un somptueux cadrage. Dès que ces lieux sont englobés comme un tout, ils dévoilent le meilleur de l’âme alors que l’individualité montrera toujours les travers décevant de l’homme. 

Davies le dévoile par l’intime le temps d’une aide nocturne lorsque Chris tentera de rattraper des chevaux en pleine tempête ou encore lors d’une magnifique scène de mariage. La solidarité et le folklore s’expriment par la musique se rattachant toujours à l’émotion du souvenir et de la chaleureuse promiscuité chez Davies. La musique a pour le réalisateur une dimension nostalgique (d’autant plus dans les œuvres autobiographiques que sont Distant Voices, Still Lives et The Long Day Closes (1992) où il utilise les classiques rattaché à son enfance) qui fait le lien entre passé et présent, la force des chants traditionnels constituant la transmission entre les générations tout en déployant une joie plus spontanée.

Tout en mettant en scène une héroïne ne quittant pas sa région malgré sa soif de liberté, Sunset Song est une grande œuvre féministe dans la lignée des réussites récentes de Davies que sont Chez les heureux du monde (2000) ou The Deep blue sea (2012). L’accomplissement, le bonheur et l’émancipation ne reposeront pas que sur un départ impossible (celui du grand frère étant dépeint avec envie et tristesse) mais dans une façon de tout recommencer, autrement. Lorsqu’après un bonheur initial le monde extérieur corrompt son époux à travers la Première Guerre Mondiale, Chris ne cèdera pas comme sa mère à la barbarie du joug masculin. Conscient du fossé qui les sépare dans ce monde changeant, Evan y répondra par un « sacrifice » qui donne lieu à une séquence parmi les plus poétique et évocatrice jamais filmée sur la Grande Guerre. 

Agyness Deyn dont c’est seulement le troisième film est une vraie révélation. On observe l’adolescente devenir femme, tant dans sa dimension charnelle (superbes scènes où elle s’observe nue face à son miroir) que spirituelle où sa force de caractère en fait un être tout différent de l’agneau sacrificiel qu’était sa mère. A travers cette guerre lointaine et ces femmes s’assumant, c’est un monde qui se transforme et le 21e siècle qui naît dans ces contrées sauvages. Tout change et paradoxalement tout reste identique dans la boucle que constituent l’ouverture et la fin du film. Le soleil nimbe de sa lumière tombante les paysages de Kinraddie. 

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