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mardi 2 février 2021

Poussières dans le vent - Liàn liàn fēngchén, Hou Hsiao-hsien (1986)


 A Yuan et A Yun ont grandi côté à côte dans un petit village de montagne. Un jour, A Yuan décide de partir à Taipei pour y trouver du travail et suivre les cours du soir. A Yun le rejoint peu de temps après. Ils se familiarisent petit à petit à leur nouvelle vie dans la capitale, tout en revenant de temps en temps dans leur village natal. Leur amitié se mue sensiblement en amour jusqu'à ce qu'A Yuan soit appelé pour effectuer son service militaire...

Poussières dans le vent est le quatrième et dernier film du cycle autobiographique de Hou Hsiao-hsien après Les Garçons de Fengkuei (1983), Un été chez grand père (1984) et Un temps pour vivre, un temps pour mourir (1985). Tout comme Un temps pour vivre, un temps pour mourir, Hou Hsiao-hsien s'inspire des souvenirs de son scénariste Wu Nien-jen. Après la tonalité nostalgique et l'éveil à la morbidité du monde de ce précédent film, le récit se penche ici sur une histoire d'amour (élément peu exploré jusque-là dans le cycle) mais forcément sous un angle désenchanté. Il est d'ailleurs plus question de romance manquée et nourrie de regret plutôt que de passion amoureuse dans Poussières dans le vent. Amis d'enfances, A Yuan (Wang Chien-wen) et A Yun (Xin Shufen) sont presque implicitement destinés l'un à l'autre, mais cet acquis empêche finalement l'expression plus affirmée de leur affection mutuelle. Cela relève de petites attentions l'un pour l'autre, d'un regard affectueux, du souci pour leur famille respective, sans qu'une grande déclaration ne soit nécessaire. Mais ce sont ces mêmes détails épars et insignifiants qui vont parfois semer l'incompréhension, l'attente, et faire de leur union un rendez-vous manqué.

L'ouverture dans le village montagneux exprime ainsi à la fois une proximité naturelle (ils sont voisins), une connaissance de l'autre, mais avec une forme de timidité qui exclut la complicité et la spontanéité dans leur rapport mutuel. On ne sait si cette réserve est venue de l'adolescence et ce sentiment amoureux latent, notamment le rapport garçon-fille à cet âge-là. Dans la douceur de leur village, cet amour a le temps d'évoluer à son rythme mais lorsqu'ils s'exileront à Taipei pour gagner leur vie, l'urgence et les affres du quotidien urbain les en empêchera. Hou Hsio-hsien fait de chaque rencontre du couple un moment contrasté, où une parole maladroite, un évènement inattendu, empêche l'épanouissement d'un sentiment amoureux explicite. Ce va et vient entre espérance et repli est symboliquement annoncé dans la première scène où le train passe de la lumière du jour aux ténèbres des tunnels. Pour A Yuan, A Yun est au départ seulement une camarade de son village qu'il se doit d'accompagner pour ses premiers pas dans la ville. 

A Yun attend plus que cette bienveillance fraternelle, mais est malgré elle cause d'ennuis (le repas du fils de la patronne d'A Yuan gâché, la moto volée) et d'embarras (la montre qui rappelle à A Yuan le dénuement de sa famille aux yeux de tous). De même la rudesse pourtant nourrie de bonnes intentions d'A Yuan pourra être cause de malentendu (la réflexion sur le bandage). Hou Hsiao-hsien réserve pourtant de superbes scènes romantiques, souvent silencieuses, lorsque les sentiments des deux jeunes gens sont au diapason. On pense à la très belle séquence où A Yuan suit longuement du regard A Yun rentrant chez elle, après que celle-ci l'ai veillé plusieurs jours quand il était malade. La manière qu'ils ont alors de se regarder a changée, soudain s'efface la distance invisible (et parfois explicite avec le soupirail par lequel A Yuan vient rendre visite à A Yuan sur son lieu de travail) ressentie auparavant à chaque fois qu'ils évoluaient ensemble à l'écran.

Hou Hsio-hsien différencie le temps de la campagne, celui qui laisse patiemment les sentiments éclore dans leur conscience et expression, à celui de la ville qui n'autorise pas les tergiversations. La mise en scène se fait longuement contemplative à travers de somptueux plans d'ensemble où l'on ressent le lent mouvement de la végétation sous le souffle du vent, la photo de Mark Lee Ping-Bin qui souligne sa verdure, les nuages qui traversent paisiblement l'écran... A l'inverse la ville ne s'illustre que par ses instantanés furtifs, les imprévus ou la présence constante des autres empêche toute proximité. Ces deux temporalité se confrontent d'ailleurs lors des retrouvailles à la gare du couple, où A Yun encore dans la lenteur rêveuse de sa province est malmenée par un quidam et sauvée par A Yun déjà au fait des désagréments de la ville. Et lorsque ce train de vie éreintant force parfois notre corps à ralentir, ce seront les aléas du monde extérieur (en l'occurrence une convocation pour le service militaire) qui viendront interrompre cet apaisement. Il n'est d'ailleurs pas innocent que le dépit amoureux s'exprime dans son versant le plus démonstratif chez le garçon taciturne, tandis que la mise en scène se plie à la pudeur de la sensible A Yun en la filmant de dos alors qu'elle apprend la mobilisation et le départ imminent de A Yuan. 

Le réalisateur fait cohabiter le personnage du grand-père, robuste et pétri de traditions rurales, avec celui du père dont les aspirations furent en son temps aussi éteinte par le contexte (Taïwan cédé par le Japon à la Chine ce qui rendit toutes ses connaissances inutiles). Hou Hsiao-hsien prolonge ainsi cette frustration à la génération suivante avec son amère et déchirante conclusion. Cependant la dernière scène semble faire de cette déception une étape supplémentaire de l'éveil à l'âge adulte, notamment par la réflexion du grand-père sur les légumes de plus en plus durs à faire pousser. Hou Hsiao-hsien semble ici grandement se rapprocher de la forme de ses films les plus célébrés, avec une épure narrative et formelle pleine de poésie, et dont la mélancolie est essentiellement appuyée par les images et la superbe bande-originale folk de Chen Ming-Chang. C'est sans doute le plus frustrant et difficile à apprivoiser des quatre films de ce cycle biographique, mais aussi un des plus beaux.

Sorti en dvd zone   français chez Carlotta

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