Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 16 février 2021

Comme elle respire - Pierre Salvadori (1998)


 Jeanne est mythomane. Elle ment comme elle respire. Elle ne peut pas s'empêcher de raconter des histoires fabuleuses dont elle est la magnifique héroïne. Elle quitte Bordeaux pour Paris, et après quelques jours d'errance, rencontre Madeleine, une vieille dame crédule qui la prend à son service. Mais Madeleine est la proie d'Antoine, un jeune et bel escroc. Lorsque la vieille dame lui raconte que Jeanne est une riche héritière, Antoine décide de la séduire puis de l'enlever.

Au sortir du succès inattendu de Les Apprentis (1995), Pierre Salvadori a la crainte d'être catalogué en tant que cinéaste filmant spécifiquement les hommes. Il décide donc de mettre un personnage féminin au centre de son film suivant et jette son dévolu sur Marie Trintignant avec laquelle il avait déjà travaillé sur Cible émouvante (1993). Les fêlures qu'elle dégage dans certains de ses précédents films comme Betty de Claude Chabrol (1992) et il va donc l'affubler de mythomanie, un mal au potentiel à la fois comique et dramatique immense. Le début du film est une succession de moments éclatés où les mensonges de Jeanne l’entraînent d'un contexte à l'autre. Le mensonge est un moyen de survivre un jour de plus, tant matériellement qu'affectivement, les histoires improbables que sa mythomanie lui inspire permettant nombre de rencontre inattendue. C'est également une manière de révéler en creux la nature instable et dépressive de Jeanne, inapte au moindre emploi et à la moindre relation sentimentale sérieuse. Salvadori confronte donc cette menteuse compulsive et névrosée à un menteur plus calculateur et cynique avec Antoine (Guillaume Depardieu). Ce dernier croyant les dires de Jeanne se déclarant riche héritière va organiser tout un complot afin de l'escroquer et obtenir une rançon d'elle.

Un des points intéressants réside dans les multiples ruptures de ton qu'entraîne le mensonge. Ce sera d'abord entre les deux personnages principaux avec la menteuse "sincère" qu'est Jeanne qui rendrait crédule les plus méfiants, qui par sa candeur et sa personnalité avenante sait se faire ouvrir toutes les portes, tous les cœurs. A l'inverse Antoine est le négatif parfait de Jeanne échouant dans tout ce qu'il entreprend, dépassé par les évènements et ne sachant pas s'entourer pour ses méfaits (hilarant Serge Riaboukine une fois de plus). Pierre Salvadori avouera avoir laissé ses interprètes guider la tournure du récit par rapport à son projet initial. En effet Guillaume Depardieu acteur sincère et instinctif fut incapable de jouer le cynisme froid initial de son personnage, notamment lors de la scène où il sert Jeanne en larmes dans ses bras et ou le contrechamp devait révéler un visage satisfait de son plan. 

Au contraire ce tempérament à fleur de peau amène plus vite que la seule intrigue le rapprochement des héros dans leur interaction et alchimie et offre un double sens à toutes leurs scènes. Lorsqu'après une soirée de confidence, Jeanne comme à son habitude décide de tout abandonner Antoine la poursuit en surface pour ne pas la perdre de vue pour son arnaque, mais ce sont bien ses sentiments amoureux naissant qui l'animent. De même Jeanne prête à s'offrir au premier venu en début de film semble étrangement réticente à coucher avec Antoine, un homme dont elle n'a pas profité et auquel elle a au contraire rendu service. Le rapprochement intime ne peut exister au-delà de l'échange de bons procédés sans lesquels une peur panique s'installe.

On est ainsi assez perturbé par les revirements du récit, très sombre et désespéré tout en recélant de mémorable trouvailles burlesques comme cette hilarante scènes d'enlèvement où Salvadori travaille le mouvement, le jeu sur les arrière-plans et le splapstick (Serge Riaboukine aveuglé par son masque-collant improvisé qui se prend un poteau). Les deux acolytes joués par Jean-François Stevenin et Serge Riaboukine se montrent ainsi tour à tour grotesque et inquiétant dans une longue séquence qui relève du quiproquo mais dont l'environnement et les sursauts de violence amènent plutôt vers le thriller. Le mensonge calculateur d'Antoine se heurte à nouveau à celui névrotique de Jeanne qui se met plus en danger qu'elle ne s'aide par ses inventions.

Salvadori pousse loin la moralité et l'équilibre mental de son couple pas totalement dupe de leurs affabulations communes mais vraiment sincères dans leurs sentiments. Est-ce que cela peut suffire à vivre paisiblement en couple ? Salvadori s'amuse de ce constant double jeu mais finalement refuse la facilité de résoudre d'amour et d'eau fraîche une névrose profonde. Un magnifique aparté amoureux en Corse est interrompu par le retour des vieux démons et le réalisateur déploie un magnifique romantisme désespéré tout en relançant les péripéties mensongères ludiques. La dernière phrase du film est de Jeanne qui s'apprête à raconter "l'expérience incroyable" qu'elle vient de vivre à son nouvel interlocuteur/victime...

Sorti en dvd zone 2 français chez TF1 Vidéo

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