Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tout mes visionnages de classiques, coup de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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vendredi 7 janvier 2022

Red Rose White Rose - Hong mei gui bai mei gu, Stanley Kwan (1994)


 C'est en Europe, lors de ses études, que Chen Bao perd son pucelage. Dès lors, il connaîtra peu de femmes et ces relations seront insignifiantes. Pour Chen bao, seules deux femmes auront une réelle importance. La première, Jiao Rui, est la femme de son meilleur ami qu'il rencontre à son retour à Shanghaï. Il l'appellera sa "rose rouge", mais la passion débridée et l'amour fou qu'ils vivent l'effraient terriblement. Il la quittera pour sa "rose blanche", Yen-li, une femme docile et pâlotte, qu'il épousera.

Stanley Kwan, grand portraitiste de la femme chinoise dans une veine contemporaine (le bien nommé Women (1985), Full Moon of New York (1989), Hold you tight (1998)) ou rétro (Rouge (1987), Center Stage (1992)) se devait de rencontrer un jour l'univers de la romancière shanghaienne Eileen Chang. Femme émancipée et ouverte sur la culture étrangère, elle acquit une grande renommée dans la Chine des années 40 et 50 avec une série de romans observant les mues de cette société et sa difficile bascule dans la modernité, notamment pour les femmes. Les adaptations de Ann Hui (Love in a fallen City (1984), Eighteen Springs (1997)) et Ang Lee (Lust, Caution (2007) sont les plus connues mais Stanley Kwan s'en montre tout à fait à la hauteur avec ce film transposant Rose Rouge et Rose Blanche publié en 1944.

Le film comme le livre ont la particularité de traiter cette thématique de la condition féminine à travers un regard masculin, celui de son héros Zhen-Bao (Winston Chao). Ce jeune homme découvre la liberté de mœurs durant ses études en Europe et notamment au contact des prostituées. C'est cette première "expérience" qui ouvre le film et amène Zhen-Bao à faire une différence entre la "bagatelle" où seul l'assouvissement immédiat des pulsions prédomine (et s'incarne dans un contexte occidental) et le "devoir" rattaché aux codes de la société chinoise qui doit le voir mener une vie stricte, sans déshonorer sa famille. Maître de ses émotions (ou prisonnier de ces dogmes), il parvient à compartimenter les deux, notamment à travers un premier amour avec Rose (Shi Ge), une jeune eurasienne d'Edimbourg prête à se donner à lui le jour de son départ mais qu'il saura repousser. Ce caractère inflexible ne s'est cependant pas encore confronté à la vraie passion amoureuse qui vous dévore. 

Ce sera le cas lors de son retour à Shanghai où hébergé par son ami Wang Ze Hong (Shen Tong Hua), il va tomber sous le charme de Jiao-rui (Joan Chen) l'épouse de ce dernier. Elle a passé sa jeunesse en Europe et se distingue par ses manières, son port et phrasé totalement décomplexé. Si cela peut convenir à l'ami déjà riche et indépendant de Zhen-Bao, cette liberté ne peut convenir à notre héros qui pour son ascension sociale se doit de s'inscrire dans les codes sociaux chinois et obéir à la pression familiale. Stanley Kwan excelle à installer une tension érotique palpable les regards, et gestes faussement anodins de Jiao-rui mettent les sens de Zhen-Bao en émoi. Un insert de mains qui se touchent, une tartine à beurrer, une phrase à double sens, tout est prétexte à troubler notre héros. Lorsqu'il finit par céder à son désir, il concrétise la dichotomie morale qui l'habite en distinguant les femmes honorables comme des "rose blanches" et celle où il ne recherche que le plaisir physique comme "roses rouges" en hommage à son premier amour. Lors d'une énième étreinte passionnée, Jiao-rui a pourtant une phrase lourde de sens envers lui. Le plaisir qu'elle éprouve dans ses bras se conjugue à l'amour au sens romantique du terme. Cette femme aux multiples conquêtes masculines est capable d'allier les deux quand lui pétri de préjugés ne peut s'y résoudre.

La première partie du film, celle de la passion charnelle, fonctionne comme un écrin en vase-clos. Stanley Kwan déploie son Shanghai rétro par des décors studios (l'appartement et ses chambres, le tramway...) de façon à tisser un cocon où l'extérieur et ses responsabilités n'existe pas. Le trouble du désir et de l'attente passe par des non-dits évocateurs (Jiao-rui en émoi rien qu'au bruit de l'ascenseur sur le palier annonçant le retour de son amant) et les vraies séquences extérieures ne se manifeste que quand la réalité rattrape le couple illégitime, et voit leurs liens se distendre. On observe ainsi le courage féminin de Jiao-rui prête à tout abandonner pour son homme quand Zhen-Bao exprime une lâcheté masculine soumise aux regards extérieurs. 

Stanley Kwan montre la séparation se faire progressivement par un jeu sur les reflets (sur les vitres, miroirs) où Zhen-Bao a très claire deux visages, celui "respectable" et rongé de culpabilité public quand le contrechamp sur Jiao-rui se fait toujours explicitement sur son visage aimant et sincère. Le réalisateur oscille habilement entre cette subtilité formelle et une littéralité plus prononcée avec l'usage de la voix-off ou même ponctuellement des paragraphes du roman d'Eileen Chang s'inscrivant à l'écran. Le but n'est pas de surligner mais plutôt de traduire le fossé entre des scènes d'amour assez crue (cela pose les bases de l'approche plus frontalement érotique de Ang Lee sur Lust, Caution dans lequel joue d'ailleurs Joan Chen). La séparation est inévitable et là encore Kwan distingue le détachement contenu de Zhen-Bao avec la douleur théâtrale de Jiao-rui dans une poignante scène d'adieu.

Les regrets de Zhen-Bao ne se révèleront que progressivement, après avoir pris pour épouse Yen Li (Veronica Yip) jeune chinoise réservée et sans expérience correspondant aux attentes de son entourage. Il fera le malheur de cette dernière en comprenant ce qui lui manque en elle et le réalisateur parvient à émouvoir avec la destinée tragique de ce nouveau personnage. Tous les codes formels qui avait servi à illustrer l'intimité de Zhen-Bao et son amante sont ici inversés pour signifier l'absence d'alchimie des jeunes mariés. La photo sombre et nuancé de la première partie cède à une imagerie immaculée exprimant l'absence de passion ambiante. L'alcôve de la chambre cède à l'espace du salon, l'union charnelle est contrainte et les gros plans capturent le désarroi de Yen Li traitée par son époux et le personnel, comme exprimé dans le roman "avec la désinvolture qui sied à une concubine" - et pour seul refuge dans le foyer les cabinets de toilettes.

Zhen-Bao est insatisfait sans pour autant en comprendre les raisons jusqu'à des retrouvailles inattendues avec Jiao-rui qui a su se remettre de leur relation. Un dialogue lourd de sens est littéralement repris du livre (le film étant très fidèle) lorsqu'elle lui dit qu'à ses côtés, elle a appris "comment" aimer et surtout "qui" aimer, le renvoyant ainsi à sa lâcheté. Ce face à face le voit lui craquer émotionnellement face à elle, stoïque et digne. Comprenant ce qu'il a perdu, Zhen-Bao en oublie cette vaine quête de responsabilité et se perd, avant un possible renouveau lors d'une conclusion ambiguë où c'est davantage son épouse qui en ressort endurcie. Une très belle adaptation et un superbe mélodrame intimiste, une réussite de plus pour Stanley Kwan.

Sorti en dvd hongkongais

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