Affliction est une œuvre qui à sa sortie permit un certain regain critique voire artistique pour Paul Schrader. Il adapte ici pour la première fois le romancier Russell Banks, vers lequel il reviendra pour une œuvre plus récente avec Oh, Canada (2024). Schrader va d’ailleurs par la suite se lier d’amitié avec l’auteur qui en cette année 1997 bénéficiera d’une autre adaptation remarquée, De Beaux lendemains d’Atom Egoyan. Schrader partage avec Banks un passif familial difficile, cloisonné et marqué par une intimidante figure paternelle. Ces éléments se manifestent dans Affliction, Schrader y trouvant d’ailleurs d’autres résonnance par ces figures de frères à la réussite diamétralement opposée qui pouvait lui rappeler sa propre relation avec son frère Leonard Schrader – collaborateur précieux qui écrivit avec lui les scénarios de Yakuza (1975), Blue Collar (1978) et Mishima (1982).
Affliction fonctionne sur une dynamique double. D’un côté il y a un postulat maintes fois exploré par Schrader sur un héros brisé, humilié, outré par son environnement déliquescent avançant telle une cocotte-minute prête à exploser dans une intrigue où tout pousse à ce dérapage. De l’autre côté le passif familial, les milieux fermés à la culture ou modernité, constituent un obstacle pesant que les personnages ne pourront jamais surmonter. Schrader inscrit ces facettes à des degrés divers au sein d’un cinéma de genre, un environnement urbain oppressant, et un contexte politique très marqué dans ses scénarios et/ou réalisations comme Taxi Driver (1975), Légitime violence (1977), American Gigolo (1980) ou encore Light Sleeper (1992). On trouve tout cela dans Affliction, mais sous une forme totalement dévitalisée. Wade Whitehouse (Nick Nolte) est un homme qui semble avoir raté sa vie à tous les niveaux, professionnel et personnel. Le film s’ouvre sur une soirée qu’il passe avec sa petite fille qui ne semble avoir aucune envie de partager sa compagnie. Il va difficilement contenir son désarroi quand elle va téléphoner à sa mère (dont il est divorcé) pour venir le chercher, ce qui résume son quotidien : prendre sur soi. Dénigré dans son rôle d’officier de police, pris de haut par les notables de la région et moqué par les quidams connaissant les pires souvenirs de son enfance difficile, Wade n’a de cesse de prendre sur lui. Ce sentiment remonte à bien loin, lorsqu’il encaissait les coups de son père (James Coburn) alcoolisé, quand il voyait ce dernier rudoyer sa mère sans pouvoir la défendre. Souvent chez Schrader ce type de protagoniste aux abois trouve une catharsis dans une explosion de violence à la morale ambiguë par laquelle il a l’illusion d’avoir rétabli un certain ordre (Taxi Driver, Légitime Violence). Alors que Light Sleeper tout en reproduisant cette trajectoire avait poussé le héros vers une forme d’apaisement et de rédemption, tout n’est que désespoir et amertume dans Affliction. La voix-off de Willem Dafoe, dans le rôle du frère cadet qui a réussi, pose une distanciation funeste aux évènements, et lors de ces rares apparitions à l’écran, il est en partie l’instrument de la perte de son aîné. L’intrigue se déroule dans le New Hampshire mais le film a été tourné au Canada, Schrader se plaisant à capturer les paysages enneigés et désertiques à perte de vue. La photo de Paul Sarossy oscille entre les teintes immaculées et sans vie des extérieurs et celles ocres et mornes des intérieurs. Wade voit dans un possible crime teinté de corruption la possibilité d’une rédemption aux yeux de la communauté et des siens, mais l’ambiguïté sur la réalité des faits est là pour éteindre les attentes d’un renouveau, même discutable. Il est amusant de constater que le film est sorti la même année que Copland de James Mangold, dans lequel même en éternel paria Sylvester Stallone gagnait quand même ses galons de héros westernien. Rien de tout cela dans Affliction qui, s’il laisse effectivement exploser la cocotte-minute durant sa conclusion, fait de cette violence extériorisée le point final d’une existence sans but. Plus que la rage désespérée du final, c’est la terrible image de Wade côte à côte de son père tyrannique et partageant une bouteille avec lui marque. Les bas-instincts ne corrigent rien et ne ramènent qu’à un mimétisme, un déterminisme auquel l’on n’a jamais pu échapper. C’est sans doute l’œuvre la plus sombre de la pourtant peu joyeuse filmographie de Schrader, et une de ses plus belles réussites.
Disponible en bluray chez L'Atelier d'Image






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