Dévoreur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que cela intéresse tous mes visionnages de classiques, coups de coeur et curiosités. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau film et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère! Vous pouvez me contacter à justinkwedi@gmail.com, sur twitter et instagram

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lundi 10 décembre 2012

Le Crépuscule des aigles - The Blue Max, John Guillermin (1966)



Allemagne, 1918. Bruno Stachel, un pilote de combat froid et ambitieux utilise des méthodes peu orthodoxes qui lui valent la haine de ses camarades et l’admiration de ses supérieurs. Courageux et sans pitié, il parvient au Panthéon des pilotes en décrochant la plus haute décoration militaire allemande : Pour le Mérite.

The Blue Max offre une vision épique de l’aviation avec cette évocation des premières guerres aériennes du conflit 14-18.  A cette époque pionnière, le simple fait de monter dans un cockpit constituait une grande aventure en soi tant les machines étaient encore perfectibles et la maestria des pilotes risquant leur vie à chaque décollage leur conféraient une aura de prestige en faisant une élite de l’armée. C’est précisément après ce prestige que court le héros du film  Bruno Stachel (George Peppard). Simple soldat embourbé dans les tranchées du nord de la France, il parvient à force de volonté à rejoindre l’armée de l’air allemande pour y devenir pilote à son tour.  

L'aviation constitue pour lui un ascenseur social, une manière de dépasser sa modeste condition pour intégrer et s’élever dans l’aristocratie de l’état-major allemand. Le symbole absolu de cette soif de reconnaissance serait pour Stachel l’obtention du Blue Max, plus haute décoration militaire allemande. Dès lors, il rentre dans une rivalité fratricide avec Von Klugermann (Jeremy Kemp) le champion d’alors dans une course au tableau de chasse effréné. Cet arrivisme se manifeste par une bassesse sur le front où toutes les félonies seront bonnes pour descendre un avion adverse. Cela lui attirera bientôt la haine de ses copilotes et l’admiration de ses supérieurs qui en feront un étendard publicitaire de l’armée. 

Le personnage de Peppard, glacial et sans états d’âmes  illustre en quelque sorte le changement de mentalité du soldat allemand qui amènera aux exactions de la seconde guerre mondiale.  Le corps  des pilotes se voit en effet ici attribué tous les atours de la chevalerie moderne : le cadre de vie des pilotes habitants dans un château, les mécaniciens associés à leur écuyers, leur tenue de cuir faisant office d’armure et les surnoms attribués au plus chevronnés leur donnant une aura légendaire comme le Baron Rouge. 

Cela se manifeste aussi par une attitude d’honneur envers l’adversaire, la victoire ne peut s’obtenir que par une manœuvre supérieure plaçant ces duels sous le signe du Beau Geste. Stachel est bien au-dessus de ses considérations et abat sans vergogne tout avion passant dans son champ de tir quand bien même ceux-ci auraient une avarie et rendraient sa victoire moins éclatante. Cette mentalité changeante comme pensée désormais dominante est symbolisée par le général pragmatique joué par James Mason qui sent la transition arriver. 

On a donc là foule de thèmes passionnants qui sont quand même parfois un peu noyé dans un film trop long qui souffre apparemment des nombreuses infidélités au livre de Jack D. Hunter (où certain caractère change du tout au tout). L'antagonisme entre Peppard et Jeremy Kemp n'est pas suffisamment prononcé, trop courtois et quand les choses s'enveniment vraiment un rebondissement coupe court à cette facette essentielle du film. L’histoire d’amour prolongeant en rivalité amoureuse celle des airs est peu palpitante aussi la faute à une prestation médiocre d’Ursula Andress (qui donne pourtant de sa personne avec un quasi topless très osé). 

Un point qui ne se discute absolument pas par contre, c’est la virtuosité des séquences aériennes époustouflantes de bout en bout. Les moyens sont là avec carrément deux modèles Pfalz D.III reconstruits pour le film, tandis que les Tiger Moths et Stampe SV.4s britannique sont refaçonné et camouflé de façon à ressembler aux Fokker allemands.

Hormis quelques rétroprojections dans les plans inserts de cockpit pour distinguer le visage des acteurs, les périlleuses scènes de combats aériens furent donc filmées live avec l’aide de L’Irish Air Corps responsable de mouvements très impressionnant. Guillermin habitué à gérer ce genre de lourde logistique aura bénéficié de moyens énormes qu’il utilisa à bon escient pour un résultat très impressionnant (figurants à perte de vue, destruction massive en tout genre). Malgré les quelques scories, un vrai grand spectacle à voir donc.

Sorti en dvd zone 2 français chez Fox

dimanche 9 décembre 2012

Ça plane les filles - Foxes, Adrian Lyne (1980)


Quatre adolescentes désœuvrées de San Fernando Valley découvrent le monde du sexe, de la drogue et entrent en confrontation avec leurs parents.

Avant ses succès tapageurs des années 80 (Flashdance, Liaison Fatale, 9 semaines ½ ) signait ce superbe teen movie qui offre un des meilleurs rôles adolescents de Jodie Foster. Le style tape à l'œil et léché du réalisateur, mètre étalon d'une certaine esthétique 80's sert grandement le propos ici. La scène d'ouverture nous présente nos quatre héroïnes Jeanie (Jodie Foster) Annie (Cherie Currie), Madge (Marilyn Kagan) et Deirdre (Kandice Stroh) endormies après une folle nuit de fête. La caméra caresse amoureusement leurs courbes, le tout nappé dans une photo diaphane créant un climat de douceur et de sensualité pour une érotisation qui jure avec les visages poupins et juvéniles des demoiselles.

Toute la thématique du film se résume dans cette ouverture avec des héroïnes donnant l'illusion d'être adultes et aguerries pour voler de leur propre ailes mais en réalité encore fragiles et immatures. La trame s'attarde sur le quotidien peu reluisant de chacune, confrontée chacune à une situation familiale difficile. Jeanie voit peu son père promoteur de concert séparé de sa mère qui elle aligne les amants de passages. Annie suit une pente d'autodestruction sordide entre coucheries, drogues, un père policier violent et une mère déconnectée. Quant à Madge, sa famille est certes plus équilibrée mais elle vit une liaison inappropriée avec un adulte plus âgé (Randy Quaid).

Loin du côté propret et rétro d'un American Graffiti et pas encore phagocyté par le modèle John Hughes, Foxes s'éloigne du côté très conceptuel de ces deux visions du teen movie pour une narration plus libre et décousue où le drame vient s'inscrire progressivement dans une tonalité faussement légère. Contrairement au côté WASP propret de Hughes, nos adolescentes nettement plus délurées et couchent, fument et semblent totalement livrées à elles-mêmes tant les adultes semblent eux-mêmes névrosés (Sally Kellerman excellente en mère dépassée). La ville de LA constituent ainsi un personnage à part entière tant le cadre hédoniste et dangereux à la fois constitue un nid de tentation pour notre quatuor.

Lyne alterne ainsi les déambulations face à la pittoresque faune du Sunset Strip, les séquences nocturnes où cette ensemble peut devenir violent et cauchemardesque et une imagerie onirique à la photo voilée qui semble figer ces moments dans (rétrospectivement) une certaine nostalgie de ce que fut la ville à cette époque et une accompagne les rêveries de ce spleen adolescent. Le score de Giorgio Moroder renforce ces directions et le leitmotiv disco instrumental du On the Radio de Donna Summer (écrit précisément pour le film par Moroder) dévoile toute la mélancolie de la chanson avec cet arrière-plan dramatique.

 Ayant ainsi si bien posé l'ambiance, Lyne peut s'attarder sur les destins individuels. Jodie Foster, fragile et mature à la fois est formidable de justesse, seul soutien solide pour ses amies mais aussi perdues qu'elles. L'autre grande révélation est Cherie Currie en fille perdue qui joue là un rôle quasi autobiographique. Cherrie Currie fut en effet la chanteuse des Runaways, groupe rock adolescent précocement soumis aux dérapages en tout genre et certaines errances de son personnage furent également les siens. Cette fragilité et mimétisme se ressente dans sa prestation à fleur de peau et elle s'avère très touchante. Le reste du casting est constitué d'autres gloires plus ou moins éphémères de l'époque comme un très attachant Scott Baio ou encore des apparitions d'une Laura Dern débutante.

L'intrigue est un va et viens constant entre un trop précoce passage à l'âge adulte prenant un tour décalé avec une scène de dîner privé "comme les grands" qui vire à l'apocalypse, certaines rencontrant un bonheur inespéré ou se brûlant les ailes une fois de trop. Dernier rôle de Jodie Foster avant un hiatus de 4 an pour ces études universitaires, Foxes démontrait qu'il faudrait compter avec elle, tout comme Adrian Lyne même s'il n'a pas réellement confirmé cette belle entrée en matière.

Sortie en dvd zone 2 français chez MGM

vendredi 7 décembre 2012

Le Jour des Apaches - Day of the evil gun, Jerry Thorpe (1968)


Deux fermiers, Forbes le mari, Warfield, l'amant, partent à la recherche de la même femme et sa fille, enlevées par des indiens. Ils embauchent Jimmy Noble, un scout excentrique. Tous les trois vont rencontrer les attaques et la torture. Ces épreuves vont révéler la véritable nature des protagonistes.

Voilà un agréable petit western méconnu typique de l’influence du western spaghetti sur son pendant américain sur la pente descendante (même si les 70’s amèneront un dernier grand souffle au genre). Le pitch façon Prisonnière du Désert réserve ainsi pas mal de surprise et loin de John Ford se réserve quelques écarts typique du western transalpin. Le film repose ainsi grandement sur l'antagonisme entre Glenn Ford, mari longtemps éloigné de sa famille et Arthur Kennedy ayant pris sa place entre temps, les deux étant obligés de s'associer pour retrouver les disparues.

On assiste donc à une odyssée assez picaresque où les deux héros ne cessent de se trahir et de tenter d'abandonner l'autre en reprenant des pans entier de situations vues dans Le Bon, La Brute et Le Truand comme la séquence dans le désert ou encore la dernière partie les mettant face à une garnison nordistes pour le moins louche. Malheureusement Jerry Thorpe dont c'est le premier film tue dans l'œuf pas mal de moments à fort potentiel comme le sauvetage final trop bref bien que parfaitement amené alors qu'il y avait possibilité de livrer un sacré morceau de bravoure.

Certains thèmes sont captivants telle l'inversion s’opérant entre Glenn Ford ancien tueur qui abandonne progressivement les armes pour retrouver sa famille et Arthur Kennedy brave type prenant goût au meurtre au fil de la traque et conduisant à un inévitable face à face final hélas là aussi un peu bâclé. Autre piste intéressante mais sans développement, l'idée de l'arme supposée maudite de Glenn Ford (d'où le titre original Day of the evil gun). On a constamment l’impression qu’entre de meilleures mains il y avait matière à un bien meilleur film au vu de ces différents éléments plutôt originaux inexploités. 

Cela se suit malgré tout avec intérêt une nouvelle fois par un Jerry Thorpe  lorgnant une fois de lus du côté de l’Italie avec nombre de cadrages, zoom et élans de brutalité assez. Belle dimension quasi fantastique conférée aux Apaches également, aux apparitions sporadiques et où on ne distingue jamais un visage.  Pour les amateurs les seconds rôles de série western tv on aperçoit ici un visage familier avec la jolie Barbara Babcock en femme de Ford et beaucoup plus tard une des héroïnes de Docteur Quinn. Un produit de série pas inoubliable mais sympathique donc.

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

Extrait

jeudi 6 décembre 2012

L'Autre - The Other, Robert Mulligan (1972)


L'histoire se passe en 1935. Dans une ferme du Connecticut, des jumeaux, Niles et Holland Perry, coulent des jours heureux, élevés par leur grand-mère Ada. Celle-ci leur a enseigné ce qu'elle appelle "le jeu". Une série d'accidents surviennent, et Niles commence à soupçonner Holland d'en être responsable. Ada sera la première à voir la vérité ; elle est la seule à pourvoir mettre un terme à ce macabre jeu de la mort...

Robert Mulligan réalise un des films les plus fascinant sur les liens mystérieux et insondables de la gémellité avec ce brillant et inquiétant The Other. Le film évoque un thème et un contexte au cœur de certaines des plus belles réussites de Robert Mulligan avec cet été qui sera le cadre de la perte d'innocence d'un personnage juvénile comme dans Du Silence et des ombres, Un été 42 ou Un été en Louisiane. Cette perte d'innocence se fait par des sensations qui font définitivement quitter au héros le monde de l'enfance (Un été 42), lui font découvrir la vérité d'un monde où existe la mal (le contexte ségrégationniste de Du Silence et des ombres) où dans le cas présent le mal qui existe peut-être en nous.

 Niles et Holland Perry ( joué par les vrais jumeaux Chris and Martin Udvarnoky) sont deux frères jumeaux complices mais aux caractères diamétralement opposé. Niles est paisible, rêveur et affectueux quand Holland s'avère nettement plus dominateur, ombrageux et malfaisant. Dépassé par la personnalité forte de Holland, Niles voit soudain les drames et "accident" malheureux s'accumuler autour de lui jusqu'à la traumatisante horreur finale. Seulement les repères sont troublés par les retours des adultes faisant comme si les deux jumeaux chahutaient toujours ensemble, les multiples insert sur les photos et peintures les réunissant, la chambres aménagée pour tout deux quand la réalité du duo est constamment contredit par la mise en scène.

 Mulligan ne filme jamais Niles et Holland ensemble dans le même plan, le montage les séparant constamment et leur échange fonctionnant en champ contre champ et Holland surgissant toujours quand Niles se trouve seul. Des films récents comme Sixième Sens ou Les Autres de Amenabar ont habitués au type de réponses qui dû être une vraie surprise pour les spectateurs de l'époque mais Mulligan est loin de faire reposer son intrigue sur ce twist éventé puis révélé bien avant la conclusion.

Ce qui intéresse Mulligan, c'est de dépeindre cette dualité de caractère sous toutes ses formes entretenant savamment le doute sur son origine : schizophrénie, possession, hantise d'outre-tombe ? Tout est possible mais rien n'est jamais clair à travers un script semant intelligemment les pistes avec ce manque affectif d'une mère fragile mentalement, le don de Niles pour "le jeu" où il peut se fondre en un autre et toutes entretiennent de manière psychologique ou surnaturelle le lien complexe de la gémellité, incompréhensible à un élément extérieur. Ce doute est d'ailleurs plus prononcé dans le film que dans le livre de Tom Tryon (également auteur du scénario) plus explicite notamment par une narration en flashback de Niles enfermé à l'asile quand Mulligan conclu lui sur la plus grande ambiguïté (atténuée par une voix off explicative inutile dans certains montage pour la télévision).

De ce cadre rural paisible et ensoleillé surgissent le malheur et la violence la plus inattendue, cruelle et insoutenable au fil de l'emprise d'Holland sur Niles. Mulligan tout en suggestion et retenue crée un malaise qui va crescendo et met bien mal à l'aise tant l'innocence de l'enfant jure avec les actes terribles qu'il va commettre. C'est par des cadrages subtils et sa science du montage que le réalisateur fait surgir l'inattendu, l'onirisme se faisant sobre dans les basculements dans l'ailleurs.

Les deux gamins sont parfait d'ambiguïté notamment Chris Udvarnoky et le très beau lien entretenu avec la grand-mère Ada (Uta Hagen touchante) qui touchera du doigt l'horreur sous la candeur enfantine. Victime ou prédateurs, les jumeaux questionnent jusqu'au bout avec ce magistral plan final pour conclure et qui hante bien après la vision.

Sorti en dvd zone 1 chez Warner, doté de sous-titres anglais et d'une vf

mardi 4 décembre 2012

Madame Bovary - Vincente Minnelli (1949)


Gustave Flaubert passe en jugement pour avoir écrit Madame Bovary, une œuvre jugée immorale. Il raconte son roman devant le tribunal et devient l'avocat de son héroïne…

Superbe adaptation du classique de Gustave Flaubert qui de la mise en scène flamboyante de Minnelli au scénario brillant de Robert Ardrey en passant de la prestation incandescente de Jennifer Jones est profondément imprégné de l'esprit du roman et de son auteur. C'est d'ailleurs Flaubert qui est mis en avant lors de l'ouverture mettant en scène le procès auquel dû faire face l'écrivain devant le scandale rencontré par son livre malgré son important succès.

La scène fonctionne un peu comme si nous étions un lecteur lisant un simple résumé en quatrième de couverture avec les avocats de l'accusation évoquant grossièrement les différentes faillites morales de l'héroïne (adultère, abandon d'enfant) pour en faire celle de Flaubert, appuyé par une assistance inquisitrice et hostile qui n'a bien sûr pas lu le livre. Pour comprendre et ne plus juger il faut donc ouvrir le livre et en tourner les pages, ce que fait en quelque sorte Flaubert en narrant le destin tragique d'Emma Bovary des traits habités et de la voix captivante de James Mason incarnant l'auteur. Le film envoute d'emblée en prêtant à la seule image et à la voix off de Mason l'évocation des rêveries et de la mélancolie d'Emma Bovary (Jennifer Jones), la narration ne fonctionnant dans l'instant que lorsque la réalité la rattrape. La scène d'ouverture la rend ainsi invisible quand ses haillons la confondent avec son environnement paysan pour ne la laisser apparaître que comme une beauté rêvée échappée d'un tableau (le souvenir du Portrait de Jennie rôle rêvé mythique de Jennifer Jones plane le temps de ce plan voir même d'un autre où elle arbore presque la pose du tableau dans le film de Dieterle) aux yeux de Charles Bovary (Van Heflin). C'est d'ailleurs ce qu'est ou pense être Emma Bovary, un être trop beau, sensible et délicat plongé au milieu de la fange, de la médiocrité rurale et provinciale.

La vraie beauté ne peut naître que du rêve tel cette flamboyante narration de Minnelli évoquant la jeunesse d'Emma au couvent plongé dans son monde romanesque truffé de prince ardent, de contrées éloignées par une caméra démarrant sur les objets de sa chambre d'adolescente pour donner dans un lyrisme certain pour illustrer son bouillonnement intérieur. Quand le charme daigne opérer dans la réalité, l'instant est magique mais trop bref avec une époustouflante séquence de bal filmée en virtuose par Minnelli dont la mise en scène épouse enfin les désirs de grandeur d'une Emma courtisée, radieuse et volant littéralement sur la piste de danse. Cependant le temps d'un plan où elle s'admire ainsi entourée dans un miroir Minnelli dénonce la vanité de son héroïne et son égoïsme, encore plus significatif dans le montage alterné ou entre les valses on aperçoit le malheureux Van Heflin abandonné et perdu parmi les prestigieux convives.

Van Heflin est d'ailleurs une des grandes plus-values du film par rapport au roman. Dans le livre, Charles Bovary était un être limité et pathétique pour lequel on avait plus de pitié que de réel attachement, même l'évocation de son passé plus fouillée que dans le film ne servait qu'à le rabaisser dans cette médiocrité. Sans être forcément beaucoup développé sur ce point dans le film, le personnage change complètement grâce au talent de Van Heflin qui devient un bouleversant époux dépassé et bienveillant, victime de sa normalité aux yeux de sa femme. Le scénario le grandit encore avec ce changement fondamental par rapport au roman lorsqu'il cède puis refuse d'opérer le boiteux Hyppolyte car conscient de ses limites quand sur papier il effectuait l'acte et mutilait le malheureux. Dans les deux cas il perd encore du crédit aux yeux d'Emma mais dans le film en gagne à ceux du spectateur. Tout le film obéit à cette opposition entre réalité décevante et rêve inaccessible, d'abord par rapport au contexte puis par rapport aux amants d'Emma. La scène de mariage rurale et paillarde est ainsi un choc pour la douce Emma (David Lean saura s'en souvenir pour sa Bovary moderne dans La Fille de Ryan où le mariage est tout aussi glauque, plus tard la scène d'amour en forêt entre Rodolphe et Emma semble aussi inspirer celle beaucoup plus osée et démonstrative de La Fille de Ryan) et plus tard toute les longues descriptions d'ennui provincial du livre seront magistralement résumée dans la séquence où Emma observe la rue et anticipe toutes les actions répétitives de son voisinage.

Les deux liaisons d'Emma sont également très bien dépeintes, chaque homme étant un transport pour un ailleurs merveilleux qui n'existe pas. Minnelli rate un peu le coche sur la romance silencieuse entre Léon (Christopher Kent) et Emma, on ne ressent pas vraiment ce rapprochement de culture et de gout entre eux car trop brièvement exprimée. La seconde rencontre sera bien plus probante à Rouen avec un Christopher Kent à son tour dépassé et faible sous la fanfaronnade. C'est cependant la relation avec Rodolphe qui s'avère la plus réussie grâce à un Louis Jourdan parfait de fausseté et de séduction, au port princier durant le bal avant de se révéler un vil coureur pourtant happé par Emma. L'acteur français développe ce qu'il a créé l'année précédente dans Lettre d'une inconnue et ce qui sera l'emploi majeur de sa carrière de jeune premier hollywoodien : le séducteur égoïste synonyme de malheur pour les femmes lui cédant.

Jennifer Jones remplaçait là une Lana Turner tombée enceinte et on doute que cette dernière ait put égaler sa prestation fabuleuse. La folie de ses rôles les plus excessifs (Duel au soleil, La Renarde, Ruby Gentry) s'accompagne d'une intériorité torturée fascinante mais aussi d'une forme de naïveté palpable pour cette femme n'ayant jamais quitté ses lectures de contes de fées. L'éveil à la libido, à la sensualité au cœur du livre mais forcément atténué dans le film s'exprime par la seule force de ses refus qui sont autant d'appel du pied (l'entrevue avec Rodolphe dans la salle des fêtes) où alors de manifestations de désir aussi sobre qu'incandescentes (la première séduction de Léon en un geste et regard brûlant).

C'est avec la même folie et détermination qu'elle précipitera sa chute dans un final ténébreux où dans ces derniers instants la voix-off de James Mason reprend de la hauteur sur son malheur et convainc son auditoire du mal fait par Emma aux autres par son attitude, mais surtout à elle-même. Un grand Minnelli qui signe sûrement une des plus belles visions du roman de Flaubert, visuellement splendide (Oscar des meilleurs décors et de la meilleure direction artistique pour Cedric Gibbons) et des plus pertinentes dans ses choix.  

Sorti en dvd zone 2 français chez Warner

Extrait

lundi 3 décembre 2012

The Offence - Sidney Lumet (1972)


1972. Dans une banlieue grise et anonyme d'une grande ville d'Angleterre. Le sergent Johnson (Sean Connery), un policier brutal et moustachu ayant 20 ans d'expérience, se lance aux trousses d'un violeur de fillettes. Très vite, un étrange individu (Ian Bannen) est arrêté. L'interrogatoire se met en place. Commence alors, pour les deux hommes, une véritable nuit d'horreur…

The Offence est le grand film maudit de Sidney Lumet, dont la trop grande noirceur entraîna l'échec par le rejet du public mais aussi de la distribution restreinte de la United Artist craintive d'écorner l'image de Sean Connery. Le film faisait ainsi partie d'un deal entre le studio et Connery qui imposait ses conditions pour incarner une ultime fois James Bond dans Les Diamants son éternels (1971). En plus d'un salaire mirobolant pour reprendre le rôle de 007, l'acteur obtient également de se faire produire deux films indépendants de son choix financé par le studio.

Le premier (et finalement le seul suite à l'échec commercial) sera donc The Offence, adapté d'une pièce de théâtre de John Hopkins (également auteur du script) que Connery chercha déjà à jouer quelques années plus tôt. Il engage également à la mise scène Sidney Lumet avec qui il avait déjà tourné La Colline des hommes perdus (1965) et Le Gang Anderson (1971) tandis que l'équipe technique et le casting est constitué d'amis comme Trevor Howard ou Ian Bannen.

The Offence apparaît dans la continuité d'un certain nombre de film anglais et américain qui révolutionne le polar en ce début des années 70. Côté américain, c'est la figure du flic qui devient ambiguë avec Inspecteur Harry (1971) et French Connection (1971) où l'agent de la loi n'hésite plus à franchir la ligne rouge et d'user de méthodes aussi radicales que les malfrats qu'il traque. En Angleterre, les polars comme La Loi du Milieu ou Villain dépeigne avec une violence radicale et un réalisme urbain oppressant les mœurs criminelle des cités anglaise. Même si The Offence s'inscrit parfaitement de ce contexte, c'est pourtant un film très différent.

Les actions borderline des Dirty Harry et Popey Doyle se trouvaient en partie justifiées par une hiérarchie et un système impuissant quand tout le policier incarné par Sean Connery les écarts viennent surtout de son propre désordre psychique. L'urbanité d'un Get Carter disparait de la cité anonyme entraperçues dans les quelques extérieurs de The Offence, les moments de tension naissant de scène dépouillée où se ressent s'exprime totalement l'origine théâtrale du film.

 Le film fait en fait office de précurseur de la grande trilogie de la corruption de Sidney Lumet à travers Serpico, Le Prince de New-York et Contre-enquête. Chacun des films montrait des flics incapables dans l'intimité de quitter les tourments quotidiens de leur métier, que ce soit la corruption de leur collègue (Serpico) ou la leur qui les ronge (Le Prince de New York). Ici la corruption est d'ordre mentale avec un Sean Connery qui en traquant un pédophile se trouve confronté à ses propres démons, l'affaire en cours faisant rejaillir toutes les horreurs qu'il a pu rencontrer au cours de sa carrière.

Incapable de séparer ses différentes réalités, il va ainsi malmener fatalement un suspect dont la culpabilité sera questionnée jusqu'au bout. Lumet articule son récit autour de grandes confrontations et joutes verbales montrant l'esprit vacillant de Sean Connery : le violent face à face avec le suspect pédophile (Ian Bannen) qui ouvre et conclu le film, l'échange avec Trevor Howard qui le met face à ses failles et enfin la dispute avec son épouse Maureen (Vivien Merchant) illustrant son incapacité à partager les visions qui le hante. Avant ces pics, Lumet aura dévoilé subtilement l'ambiguïté de Sean Connery où au contraire des trois grandes scènes dialoguées plus démonstratives il se sert surtout de l'image pour traduire ce sentiment.

On pense à la scène où Connery retrouve la malheureuse fillette violée, Lumet usant d'angle de prise de vue qui à travers les yeux de la victime ferait presque passer Connery pour le prédateur (la contre-plongée qui le voit surgir des buissons) et même le long moment où il tente d'apaiser sa terreur pourrait être interprété tout autrement au vu du positionnement des personnages dans l'espace. Il en va de même lors de la longue séquence en voiture montrant les souvenirs sordides de Connery ressurgir et faisant ainsi partager le malaise de celui accompagné de telles images au quotidien. Ce passé douloureux s'avère plus tangible que le présent avec une photographie usant de couleurs bien plus vivaces quand le reste du film baigne dans une imagerie terne, grisâtre et désaturée.

Le long duel psychologique avec le suspect est ainsi notre guide tout au long du film, le mystère se dissipant au fil de ses reprises révélant toute la noirceur du propos. C'est d'abord en ouverture sous forme d'un halo immaculé en forme de cauchemar au ralenti que nous devinons la violence en cours sans la comprendre. La seconde interprétation révèlera la violence de Connery tout en jouant de l'ellipse quant à l'échange entre les deux hommes qui se dévoilera lors du final où le rapport de force est inversé pour notre héros perdant définitivement pied. Le trouble naît autant des dialogues que des hallucinations de Connery qui désormais se confondent avec les pulsions de son suspect. C'est sur ce point de non-retour que ce conclu le film, un grand Lumet glacial et dérangeant de bout en bout. Quant à Sean Connery, on ne l'avait jamais vu ainsi, aussi torturé, imprévisible et halluciné...


 Sorti en dvd zone 2 chez Wild Side

Extrait

dimanche 2 décembre 2012

Les Huit vertus bafouées - Porno Jidaigeki Bohachi Bushido, Teruo Ishii (1973)


Shino, un samouraï errant qui loue ses services au plus offrant, est sur le point de mettre fin à ses jours. Mais sa rencontre avec deux prostitués membres d’une organisation qui alimente les bordels en chair fraîche le fait changer d’avis. Engagé par l’organisation, Shino supervise à sa manière la sélection des nouvelles recrues.

Teruo Ishii réalise avec Les Huit vertus bafouées un objet déviant, psychédélique et délirant typique de ses productions les plus réussies de cette période. Le ton du film se situe au carrefour de sa célèbre série des Joys of Torture (dont il tira 8 films entre 1968 et 1973) et des objets plus pop et étranges qu’il réalisa après celle-ci comme les excellents Female Yakuza Tale avec la belle Reiko Ike ou  encore Blind Woman’s Curse avec la non moins fameuse Meiko Kaji.
L’ouverture par son extravagance formelle annonce d’emblée un spectacle déjanté de la part d’un Teruo Ishii au sommet de son art. Tetsuro Tamba, encerclé au milieu d’un pont par une horde d’assaillants les décime furieusement tandis que les étincelles du contact des lames et les éclaboussures de sang inondent l’écran pour former les crédits du générique…

L’éclairage du décor studio passe du rouge baroque aux ténèbres les plus oppressante, illustrant la rage émoussée de Shino (Tetsuro Tamba) las de cette vie de samouraï assassin et qui va se laisser noyer pour enfin trouver la paix (ou un autre enfer dans l’au-delà comme le leitmotiv désabusé du film le répète). C’est sans compter le sauvetage par une mystérieuse organisation criminelle qui va l’engager pour ses basses besognes. Celle-ci se caractérise par son renoncement à toute forme d’humanité reposant sur les fameuses huit vertus comme l’amitié, la compassion, l’amour…

Si certains Pinku Eiga recèlent sous leur excès d’étonnantes tendances féministes ou libertaires (La Femme Scorpion avec Meiko Kaji, Le Couvent de la Bête Sacrée de Norifumi Suzuki), il n’en est rien ici avec un Teruo Ishii faisant subir les derniers outrages à ses personnages féminins. L’organisation étant spécialisée dans le proxénétisme, les scènes de « formation » des recrues féminines démontre toute l’inventivité sadique du réalisateur l’intrigue tournant autour de la concurrence féroce entre les maisons closes traditionnelles et les nouveaux lieux de plaisirs que sont les bains publics, les restaurants et leur hôtesse accueillantes. 

Notre héros Shino est donc chargé d’éradiquer cette concurrence déloyale et va multiplier tueries et humiliations en tout genre jusqu’à aussi devenir gênant pour ses commanditaires que ces ennemis. Tetsuro Tamba stoïque et impassible est paradoxalement le personnage le plus humain, le détachement affiché dans ses exactions témoignant d’une mélancolie dont les raisons resteront obscures. Acteur dont on souvient plus des prestations dans un versant plus prestigieux du cinéma nippon (Hara-Kiri, Kwaidan, Trois samouraïs hors-la-loi) il apporte une certaine noblesse héroïque dans un récit totalement amoral.

On n’aura ainsi guère de compassion pour les figures féminines qui modelées pour être impitoyable sont toutes ici synonyme de traitrises, de séductions et d’avilissement. Chaque semblant d’élan de compassion envers elles s’avèrent biaisé puisque révélant une manipulation (la fille de samouraï vendue aux enchères, les gardes du corps de Shino ignorant qu’il les a sauvées) de la part de ce casting féminin qui passe plus de temps poitrines et fesses à l’air que kimono sur le dos.

Visuellement c’est un véritable festival que nous offre là Teruo Ishii. Les idées folles s’enchaînent sans interruptions tel cet incendie éteint par une armée de femmes se roulant dans les flammes, Tetsuro Tamba sauvé d’une mort frigorifié par des femmes nues se frottant à lui pour se le réchauffer ou encore une longue orgie au sexe et à l’opium à la photo gorgée de philtre de couleur et aux cadrages déroutant. 

Le final où Tamba affronte une armée diminué par l’opium et se mutile volontairement pour en atténuer les effets est un grand moment, maelstrom de couleur, de membres coupés et de poses viriles dans le plus pur style manga. Comme souvent avec Teruo Ishii, le cinéma d’exploitation tordu et virtuose est à son plus haut dans cet excellent film.

Sorti en dvd zone 2 français chez HK Vidéo dans un coffret comprenant un autre film de Teruo Ishii 'Un amour abusif déviant et dévergondé".