En 1789, Lucie Manette, dont Sydney
Carton vient de s'éprendre, aime Charles Darney, neveu du tyrannique
Marquis de Saint-Évremont. Celui-ci, responsable de la mort d'un enfant,
sera tué par le père de ce dernier. En outre, la Révolution française
gronde et bientôt, ce sera la Prise de la Bastille...
Cette
adaptation du roman éponyme de Charles Dickens nous offre un captivant
et tumultueux mélodrame historique, sommet des productions d'un David
O'Selznick officiant encore à la MGM. L'intrigue offre une tonalité tout
à la fois romanesque et respectueuse de la réalité historique,
entremêlant constamment l'intime et la grande Histoire. Cela fonctionne
notamment par un usage volontaire des grands archétypes associés à cette
période. L'ouverture nous plonge donc dans une France faisant office de
poudrière prête à exploser durant cette période pré révolutionnaire.

Les tableaux de misères sont saisissants avec ce peuple s'abreuvant de
flaques d'eau insalubre, les nobles et aristocrates sont plus abjects
les uns que les autres tel un Basil Rathbone en Marquis de
Saint-Évremond écrasant sans un regard les enfants ayant le malheur de
se trouver sur le chemin de sa calèche lancée à toute vitesse. Même en
nuançant le propos on retombe dans ces mêmes archétypes avec un Charles
Darney (Donald Woods) en neveu de Saint-Évremond reniant l'attitude de
son oncle et défenseur du peuple. La vraie émotion naîtra surtout avec
les retrouvailles poignantes entre le Dr Manette (Henry B. Walthall)
embastillé depuis 18 ans et sa fille Lucie (Elizabeth Allan) tandis que
l'originalité se ressentira dans la nature très feuilletonesque donnée à
ces prémisses de la Révolution amorcée bien en amont par la société
secrète des "Jacques".

Cruels au point d'en être grotesque (le
Marquis de Saint-Évremont), vertueux jusqu'à en paraître lisses (Charles
Darney et Lucie), tous ces personnages et ce contexte historique ne
nous paraîtra plus palpable qu'avec l'arrivé de Carton (Ronald Colman)
dans l'intrigue. Dénué de l'égoïsme des aristocrates, de la soif de
vengeance du peuple et de la bienveillance des républicains, Carton ne
sert finalement que le mépris qu'il a de lui-même et l'auto destruction à
laquelle il se livre dans ses beuveries. C'est un être plus faillible
et humain auquel nous pouvant épouser le regard. On découvre ainsi
autant ses aptitudes (remarquable scène d'enquête et de procès) que les
démons qui le rongent par ses interactions avec les autres personnages
qu'il fait réellement exister.

Lucie par sa sollicitude pour lui devient
un touchant enjeu d'amour platonique qui le forcera à se montrer sous
un meilleur jour jusqu'au magnifique sacrifice final. Ronald Colman qui
caressait depuis longtemps le rêve d'interpréter le personnage de
Dickens offre une prestation subtile et poignante. Les nuances et
contradictions de Carton exprime ainsi une certaine idée du libre
arbitre où la bonté naîtra plus de notre éveil et fort intérieur plutôt
que d'une idéologie.
A l'inverse les mouvements collectifs même bien
intentionnés sont voués à l'échec moral. Les scènes de procès où
l'esprit de revanche a plus court que la vraie justice (tout aristocrate
ou plus ou moins lié à eux étant condamné à mort dans ce règne de la
terreur) renvoient finalement les révolutionnaires et nobles dos à dos,
les premiers faisant preuve de la même indifférence que les seconds en
méprisant une caste entière sans se préoccuper de l'individu.

Les
équipes de la MGM offrent une direction artistique époustouflante
portée par la mise en scène inspirée de Jack Conway encore sous haute
influence du muet lorsqu'il use grandement de phrases exaltées
s'affichant à l'écran pour appuyer les moments les plus évocateurs de
l'oppression puis de la révolte du peuple. La caméra s'attarde sur les
regards mornes puis enragés, les élans collectifs se font dans des
mouvements de caméra amples où la conscience et la colère semblent
monter comme un seul homme au sein d'une population qui a trop subie.
Mme Defarge (Blanche Yurka) la plus enragée de tous exprime à elle seule
cette furie qui renverra finalement à des motifs plus personnels. Le
plus impressionnant morceau de bravoure ne sera cependant pas dû à Jack
Conway mais plutôt à Val Newton et Jacques Tourneur à la seconde équipe
qui signent l'incroyable séquence de prise de la Bastille, d'une ampleur
et intensité stupéfiante.
Conservant sa liberté d'action et de pensée
jusqu'au bout, Carton se détache de toute cette fourmilière indistincte
pour finalement signer l'acte le plus noble du film dans une belle
conclusion où la fin imminente se confond avec un sentiment d'éternité
lors du plan aérien final.
Sorti en dvd zone 2 français chez Warner
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