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jeudi 5 septembre 2013

Four In The Morning - Anthony Simmons (1965)

La Tamise aux premières lueurs de l'aube. Une vedette de la police découvre un corps inerte, le cadavre d'une jeune noyée et le conduit à la morgue. A la sortie d'un night-club, un jeune homme retrouve une entraîneuse. Une femme, lasse de passer des nuits blanches à cause de son bébé, reproche à son mari ses sorties nocturnes...

Poignant et austère mélodrame, Four In The Morning constitue un sommet du Free Cinema multi récompensé à sa sortie mais quelque peu tombé dans l'oubli depuis, sans à cause de la filmographie restreinte de Anthony Simmons. Le film s'ouvre la découverte d'un cadavre de femme sur les rives de la Tamise aux premières heures de l'aube. Tandis que les autorités s'affairent pour transporter le corps à l'hôpital, le récit narre en parallèle (ou en flashback le doute étant entretenu jusqu'au bout sur l'identité de la morte) les destins contrariés de deux couples. D'un côté celui d'une jeune mère esseulée (Judi Dench) et son époux absent (Norman Rodway) et de l'autre les déambulations d'un jeune homme (Brian Phelan) et d'une entraîneuse (Ann Lynn) qu'il a retrouvé à la fin de sa nuit de travail.

Aucun de ces personnages n'est nommé, réduit à sa nature et/ou fonction première (époux/épouse, homme/femme), moyen de signifier le sentiment de solitude et d'enfermement qui sera au cœur du récit. On est là aux antipodes de l'imagerie Swinging London avec cette atmosphère de désolation matinale pour les extérieurs (le jeune couple en ballade) et de claustrophobie pour les intérieurs (le sinistre appartement des mariés) où l'environnement constitue un vrai miroir du mal être des personnages.

Les questionnements plus modernes et typiques de l'époque sont pourtant au cœur de l'histoire. A l'heure de la libération des mœurs les situations sentimentales classiques se voient totalement bouleversée, que ce soit l'institution du mariage ou un simple postulat boy meets girl. Chacun des deux couples est déchirés entre une certaine tradition et des attitudes plus modernes, chacune s'avérant néfaste selon les moments. Judi Dench, jeune mère dépassée et dépressive perd donc pied par désespoir de n'être désormais plus que cela tandis et piégée tandis que son mari étouffant au sein du foyer adopte une attitude de bambocheur rigolard indigne de ses responsabilités familiales.

Judi Dench, véritable masque de désespoir retenu est absolument bouleversante. C'est encore plus complexe du côté des amoureux en vadrouille qui se poursuivent et se repoussent constamment, le garçon masquant ses sentiments qu'on devine sincères sous un insistant désir charnel, la fille restant aussi dans la retenue par crainte d'être blessée. Simmons capture magnifiquement cette naissance du sentiment amoureux lors de leur longue déambulation (dont une magnifique scène en hors-bord sur la Tamise où le film se déleste de sa tonalité contemplative pour un montage percutant saisissant les étreintes du couple de manière saccadée) à travers les regards, les gestes tendres discrets et les confidences qu'ils se font sur leur passé respectif.

Là également, c'est lorsque ce début de relation prend un virage "classique" qui devrait pourtant tout résoudre (la fille avouant au garçon qu'elle l'aime) que tout s'écroule. Tout retour à un mode de fonctionnement amoureux ordinaire semble voué à l'échec et inadapté à son époque, que ce soit le mariage (ou là la tradition de la femme soumise attendant son époux de retour de beuverie est fustigée) ou une amorce de relation tuée dans l'œuf (et là à l'inverse une critique la mentalité moderne du garçon n'écoutant pas son cœur et préférant s'amuser que de se lier à cette fille) alors que dans les deux cas Simmons aura magnifiquement su faire transparaître l'amour des deux couples. On n’est pas loin ici en beaucoup plus austère du propos de Darling de John Schlesinger sorti la même année et où Julie Christie en pur produit moderne frivole était incapable de se lier à qui que ce soit.

 Anthony Simmons a admis être influencé par les cinémas de John Cassavetes et d'Antonioni, du premier il laissera une grande part à l'improvisation en particulier pour le couple d'amoureux en promenade et du second il reprendra l'ambiance mortifère et dépouillée reposant grandement sur l'image notamment toutes les superbes séquences en extérieur.

Visuellement le film est assez somptueux, Simmons multipliant les vues majestueuses d'un Londres fantomatique comme on l'a rarement vu et porté par la superbe photo de Larry Pizer (l'idée de départ du film venant d'ailleurs de lui lorsqu'il racontera à Simmons avoir essayé de voler un hors-bord abandonné au petit matin comme les héros du film). Entre pur stylisation et tonalité presque documentaire (Anthony Simmons fut tout d'abord documentariste) on a donc une atmosphère assez unique et dépressive dont l'aspect cotonneux imprègne progressivement le spectateur notamment grâce à la superbe musique de John Barry.

Le cadavre n'est finalement qu'une illustration de plus de cette solitude et de ce dépit typiquement urbain que Simmons achève de signifier par un final doublement plombant. Le film se conclut ainsi tout d'abord sur la morte rangée dans son compartiment à la morgue dans son compartiment avant un dernier plan sur le Waterloo Bridge où déambule les silhouettes anonymes des travailleurs vaquant à leur fonctions. Simmons y voit des morts-vivants illustrant le vers de TS Elliott issu de son poème "Wasteland" I did no know death have undone so many. Déprimant et cafardeux mais un très beau film.


Sorti en dvd zone 2 anglais et sans sous-titres

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