Bouffeur de pellicule monomaniaque, ce blog servira à commenter pour ceux que ça intéresse tout mes visionnages de vieilleries, coup de coeur et nanar potentiels. Je vais tenter le défi de la chronique journalière histoire de justifier le titre du blog donc chaque jour nouveau visionnage et nouveau topo plus ou moins long selon l'inspiration. Bonne lecture et plein de découvertes j'espère!

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mardi 5 juillet 2016

Nelly et Monsieur Arnaud - Claude Sautet (1995)

Pour surmonter des difficultés financières et gagner son indépendance, une jeune femme, Nelly (Emmanuelle Béart) fait plusieurs petits boulots. Par l'intermédiaire d'une amie, Jacqueline (Claire Nadeau), elle rencontre dans un café un riche retraité, Pierre Arnaud (Michel Serrault), qui lui propose de dactylographier ses mémoires. Nelly accepte. Elle quitte son mari Jérôme (Charles Berling) et passe de plus en plus de temps avec Monsieur Arnaud. Elle entre ainsi en rapport avec Vincent (Jean-Hugues Anglade), qui se propose d'éditer le livre.

Avec cette œuvre sensible, troublante et feutrée, Claude Sautet conclut sa filmographie en apothéose avec Nelly et Monsieur Arnaud. Sautet avait exploré sous toutes ses formes la thématique de l’homme mûr indécis entre vulnérabilité et machisme traditionnel dans la société française en mutation des 70’s (Les Choses de la vie (1969) César et Rosalie (1972), Vincent, François, Paul... et les autres (1974), Mado (1976), Une histoire simple (1978)). Il parvint à totalement se réinventer dans les 80’s en capturant cette fois les tourments d’une jeunesse écorchée vive et en manque de repère dans les superbes Un mauvais fils (1980) et Quelques jours avec moi (1988) où il bousculait le ton austère et la forme maîtrisée de ses films précédents par une touche d’excentricité et de fougue où la sensibilité du drame ne s’estompait pas. Nelly et Monsieur Arnaud apparait à la fois comme une nouvelle mue tout en étant un aboutissement de ces deux axes de sa filmographie, représenté par les personnages-titres.

A travers l’amitié trouble se nouant entre la jeune Nelly (Emmanuelle Béart) et le riche retraité Monsieur Arnaud (Michel Serrault), c’est tout un pendant des personnages emblématiques de Sautet qui renaît sous une forme plus sobre. Pierre Arnaud représente ainsi au soir de la vieillesse les figures masculines ambitieuses et handicapées sentimentalement des 70’s. La biographie qu’il rédige retrace ainsi un parcours qui le vit passer du magistrat idéaliste à l’homme d’affaire froid pour aboutir à une vieillesse en solitaire, séparé de son épouse et voyant rarement ses enfants sans que cela ne semble l’affecter outre mesure. Nelly quant à elle, entre deux boulots précaire et une vie sentimentale sans but aboutissant d’entrée par une séparation d’avec son mari (Charles Berling) reprend la résignation en plus et la folle énergie en moins le relai des Patrick Dewaere et Daniel Auteuil pour cette jeunesse sans but. Nelly comme Monsieur Arnaud se satisfont, l’une par l’apathie, l’autre par l’indifférence, de leurs solitudes respectives. La reconnaissance polie de Nelly répond ainsi à la philanthropie détachée de Monsieur Arnaud lorsque ce dernier la secoure financièrement. L’évolution se fera lorsqu’ils se verront au quotidien pour rédiger les mémoires de Monsieur Arnaud.

La simple dictée de départ devient plus impliquante pour Monsieur Arnaud, tout comme la rédaction pour Nelly à travers leurs échanges. Michel Serrault alterne ainsi bonhomie et détachement de plus en plus forcé, perturbé qu’il est par cette jeune femme opaque. Sautet les oppose par leur positionnement à l’image, par le dialogue et par le jeu très différent de Michel Serrault et Emmanuelle Béart. Monsieur Arnaud arpente son bureau en tous sens quand Nelly reste figée à son bureau, soliloque sur sa vie tant dans la dictée de ces mémoires que dans des anecdotes plus personnelles qui n’y figurent pas alors que Nelly garde ses distances et est peu diserte. La construction du film inverse d’ailleurs en partie cette approche, les éléments du quotidien de Monsieur Arnaud n’intervenant presque toujours que dans le cadre de son appartement et sous le regard de Nelly (les coups de fils de sa femme, les visites étranges de Michael Lonsdale, la rencontre avec sa fille) quand cette dernière voit son quotidien bien plus fouillé (ses amis, son divorce, sa romance naissante) comme pour offrir un contrepoint à cette apparente froideur. 

Au fil des entrevues, le rapport change et l’ouverture à l’autre de chacun répond à cette caractérisation initiale. Monsieur Arnaud moins centré sur lui-même questionne sans succès Nelly sa vie et celle-ci par ses critiques et réflexion sur l’ouvrage qu’elle tape laisse deviner un intérêt, une proximité et finalement un attachement pour le vieil homme. Sautet procède par esquisses, l’évolution de Monsieur Arnaud faisant évoluer son caractère gentiment bougon par un semblant de jalousie quand Nelly nouera une liaison avec son éditeur (Jean-Hugues Anglade). Pour Nelly cela passe par le regard (on a le sentiment qu'elle lève soudainement enfin les yeux sur Monsieur Arnaud) d’Emmanuel Béart perdant peu à peu de sa nature indéchiffrable pour se faire plus tendre et finalement par le geste quand un massera Arnaud victime de douleurs lombaires. Le sommet de cette complicité sera une belle scène de dîner où Sautet traduit subtilement la reconnaissance et l’affection pour l’autre qui remplis si bien sa vie.

L’écart d’âge semble empêcher chacun d’envisager une possible romance ou en tout cas sa supposée attente se fera en décalage. Si Monsieur Arnaud lui fait retrouver confiance en elle, Nelly ira plutôt se jeter au bras de Jean-Hugues Anglade. Lorsque Nelly rompra (une scène de rupture glaciale et cruelle typique de Sautet) et fera enfin de son bienfaiteur un vrai confident, ce sera le moment où ce dernier décidera enfin de briser sa solitude casanière. Le désir et l’amour que ressentent les deux personnages ne s’expriment alors qu’avec ce mélange d’intimité et de recul. On pense à cette magnifique scène où Monsieur Arnaud observe Nelly dormir et n’ose toucher sa peau nue. 

La brusque séparation finale où les regards en disent plus que la timide étreinte est tout aussi poignante. La dernière scène inverse leur rapport à l’espace, en exprimant par l’image le regret de ce qui aurait pu être et le manque que l’on ressentira de l’autre. L’éternelle solitude se ressent avec cette fois un Michel Serrault figé en gros plan le regard perdu et cette fois Emmanuelle en mouvement arpentant d’un pas spectral une rue où le temps semble comme s’être arrêté. Entre amitié et romance inassouvie, Claude Sautet tisse un délicat entre-deux où ses héros ont toujours autant de difficultés  se livrer. Magnifique. 

Sorti en dvd zone 2 français et bluray chez Studiocanal 

Belle interview d'époque

 

2 commentaires:

  1. Hello Justin, je ne l'ai pas revu depuis sa sortie, mais j'en garde un beau souvenir.
    Strum

    PS : je vois que tu es passé à Splendeurs et misères des courtisanes. J'espère qu'Illusions Perdues t'a plu !

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  2. Et oui une nouvelle fois bien cueilli par Sautet il me reste encore à découvrir Un coeur en hiver et j'aurai tout vu !

    Et sinon oui j'ai vraiment beaucoup aimé Illusions Perdues, récit social, romanesque et moral touchant et cruel ça m'a bien captivé. Splendeurs et misères des courtisanes démarre tout aussi bien j'ai enchaîné direct ! ;-)

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