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mercredi 6 juillet 2016

Dieu est mort - The Fugitive, John Ford (1947)

Pendant la guerre des Cristeros au Mexique (1926-1929), les prêtres sont assassinés par le pouvoir révolutionnaire. Un prêtre, déguisé en paysan, revient dans son village et devient le seul prêtre en activité dans le pays. Il est chassé par les forces de police et doit fuir…

Dieu est mort est une des œuvres les plus décriées de John Ford - notamment par son interprète principal Henry Fonda qui n’aura de cesse d’en dire le plus grand mal, y voyant sa pire collaboration avec Ford – qui d’ordinaire si critique envers lui-même en faisait son film préféré, celui où il s’est senti le plus libre. Adapté du roman de Graham Green La Puissance et la Gloire, Dieu est mort (titre français bien plus poétique que le simple The Fugitive original) est le second film de Argosy Pictures, la société de production montée par Ford avec Merian C. Cooper. Fort de cette liberté, le réalisateur signe une de ses œuvres les plus radicales et qui sera d’ailleurs un échec commercial.

Si le féru d’histoire et le lecteur de Graham Green situe aisément la période de ce récit ayant pour cadre le Mexique - La guerre des Cristeros voyant l’affrontement des paysans mexicains, catholiques, contre le gouvernement, profondément anticatholique, de 1926 à 1929 - Ford ne fait à l’inverse pas acte d’historien pour nous plonger dans une quête spirituelle. Nous suivons le dernier prêtre libre du Mexique (Henry Fonda), traqué à travers le pays et à la foi vacillante. La première scène frappe par le lien qu’elle noue entre l’homme et son sacerdoce. Figure quasi anonyme perdue dans un paysage désertique, le fugitif n’existe et ne s’incarne qu’à travers son statut, à l’image et dans les yeux des autres tout au long du film. C’est ainsi lorsqu’il pénètre dans l’église de son ancienne paroisse que la grâce du personnage s’impose, sa silhouette se dessinant dans la lumière immaculée des lieux abandonnés tandis que la simili Marie Madeleine incarnée par Dolores del Río l’implore de baptiser son nourrisson. 

Malgré la symbolique plus qu’appuyée formellement (la photo tout en contraste et jeu d’ombres de Gabriel Figueroa, futur collaborateur de  Luis Buñuel), Ford ne fait pas de son héros un saint. Au contraire Henry Fonda apparait profondément démuni et humain dans ce monde en désolation où l’apaisement ne repose plus que sur cette religion catholique proscrite dont il est désormais le dernier représentant. Chaque péripétie le renvoie à cette fonction, tant par le danger qu’elle représente pour lui que par le répit qu’elle exprime pour les âmes en peine du pays. Le prêtre se confronte ainsi à des situations éprouvant sa foi dans ses ultimes extrémités et auxquelles, homme ordinaire cherchant à survivre plutôt que martyr il ne saura pas toujours répondre.

On pense à ce chantage à l’exécution par l’armée où, s’il se propose à la place du malheureux condamné il n’osera pas avouer qu’il est le prêtre que tous recherchent. Dans ce contexte hostile, l’aide aux autres n’est pas instinctive mais le fruit d’un effort au mépris de sa propre survie. Cette dualité passe merveilleusement à travers la prestation d’Henry Fonda dont la présence naturellement douce et bienveillante s’orne d’un halo de doute. On pense à cette superbe scène où sur le point d’embarquer en bateau pour l’étranger et fuir ce chaos, il est sollicité par un enfant pour veiller sa mère mourante. L’appel hors-champ de l’enfant fait presque figure de sollicitation intérieur mystique que le héros feint d’ignorer avant d’être lié à la réalité et à ses obligations. Le personnage n’est jamais nommé par son nom si ce n’est dans la dernière scène car il n’est pas accompli, il n’a pas (re)trouvé la foi, fuyant ou se soumettant avec douleur aux épreuves auxquelles il se destine. Cette hésitation ne l’en rend que plus attachant qu’une figure de saint/martyr à la vertu inaccessible et renforce l’empathie face à ses peurs légitimes. La scène emblématique de cette idée, entre courage et lâcheté, sera celle où il ira chercher du vin pour célébrer une messe mais où il n’osera de peur d’être démasqué arracher la bouteille aux parasites qui la boivent allégrement.

A l’opposé du vacillement constant de Henry Fonda, Ford nous montre d’autres protagonistes plus lâches  répondant aux mêmes questionnements de manière indigne. Le lieutenant de police incarné par Pedro Armendáriz souhaite éradiquer la religion comme pour éteindre la croyance en Dieu encore vivace en lui, ce reniement rejoignant aussi celui de son passé et de sa race – son rapport ambigu avec Dolorès del Rio, le mépris qu’il a pour les indiens mexicains ignorant et pieux. Le malfrat El gringo (Ward Bond) et le mouchard crasseux (J. Carrol Naish) sont également de purs figures négatives et corrompues fuyant le spirituel dans la dépravation mais qui finalement dans l’adversité de la mort et du dénuement sont tout autant dans l’attente, l’espérance du spirituel. 

Tous devront faire face à leurs contradictions dans leur rapport à Henry Fonda désormais apaisé, sur sa foi qu’il est enfin prêt à assumer jusqu’au bout. John Ford malgré un certain manque de subtilité dans l’imagerie pieuse en reste cependant au cheminement initiatique et spirituel sans tomber la bondieuserie. Les derniers instants le confirment, la solennité de la marche finale d’Henry Fonda restant à hauteur d’homme malgré la stylisation. La dernière scène avec ce portail baigné de lumière « divine » ramène également à l’humain avec une affirmation d’identité autant que de foi dans sa dernière phrase. Inégal, un longuet et un peu trop appuyé dans son propos, Dieu est mort n’en demeure pas moins une œuvre captivante et parmi les plus audacieuses de John Ford. 

Sorti en dvd zone 2 français aux Editions Montparnasse 

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